Nissen, Pompeianische studien
raille commune *. Deux siècles plus tard vinrent les Sam- Dites; c'était un peuple intelligent, civilisé, et qui se laissa vite gagner aux arts de la Grèce. Les Samnites bàlirent une ville véritable, avec de très beaux monuments, dont quelques-uns existent encore et conservent les inscriptions que les magistrats y avaient fait placer. Pompéi atteignit alors un haut degré de richesse et de culture. M. Nissen fait remarquer qu'elle imitait les Grecs beaucoup plus franchement que Rome n'osait le faire à la même époque. Ainsi elle possédait une palestre, où ses jeunes gens venaient s'exercer, comme ceux de Sparte ou d'Athènes; elle avait un théâtre de pierre, tandis que les Romains ne bâtissaient encore que des scènes en planche, qui ne survivaient pas aux jeux qu'on y avait donnés; elle élevait au grand jour un temple à Isis qui ne fut officiellement admise à Rome qu'à l'époque des Flavii. C'est donc à ce moment, et bien avant qu'elle ne fût devenue romaine, que la civilisation grecque s'y est si profondément implantée. Les emprunts que la petite ville faisait si volontiers à l'étranger ne l'empêchaient pas de tenir beaucoup à son indépendance. Elle la défendit courageusement contre les Romains, pendant la guerre sociale, et Sylla eut grand'peine à la réduire. Quand elle eut été soumise, il y envoya trois cohortes de vétérans avec leurs familles, et en fit une colonie qui prit son nom [Colonia Cornelia). Sa prospérité n'eut pas à souffrir de ce régime nouveau, qu'elle accepta de bonne grâce. Quelques années plus tard, Cicéron, faisant l'éloge de la Campanie, dit que les villes y sont si élégantes, si
1. M. Piorelli a résumé ses idées sur les premiers temps de Pompéi et sur son histoire dans l'introduction de sa Descriùone di Pompéi. Ses opinions sont disculées ou complétées par M. Nissen dans ses Pompeinnische Sludien, et dans les Pompeianische Beilrœge de M. Mau.
riches, si bien bâties, que les habitants ont le droit de se moquer des pauvres et vieilles cités du Latium, et parmi ces belles villes, dont les Latins devaient être jaloux, il plaçait Pompéi *.
Depuis que les travaux préliminaires de M. Fiorelli sont achevés et qu'on possède un plan plus exact et plus complet des quartiers qu'on a fouillés jusqu'ici, on a pu reconnaître mieux qu'on ne le faisait auparavant que la ville est régulièrement construite, qu'en général les rues y sont bien alignées et se coupent à angle droit. Il ne faut pas croire que cette régularité ait été introduite à Pompéi par les architectes qui la rebâtirent après son premier désastre. M. Fiorelli pense qu'elle existait déjà dans la ville primitive. Les vieux Italiens qui s'établirent les premiers aux bords du Sarnus avaient une façon particulière de construire leurs villes, et ils les bâtissaient en général sur le même plan. Après en avoir formé l'enceinte, ils traçaient deux lignes perpendiculaires, l'une du nord au midi, qui s'appelait cardo, l'autre de l'est au couchant qui s'appelait decumanus : c'étaient les deux rues principales sur lesquelles les autres venaient plus tard s'embrancher. Le decumanus et le cardo sont encore visibles à Pompéi : comme on en voit la direction et qu'il est certain que cette régularité qu'on remarque dans les quartiers qu'on a découverts se retrouvait dans les autres, on peut, avec la partie qu'on connaît, se faire une idée de celle qu'on ne connaît pas. C'est ainsi que M. Fiorelli a pu sans témérité imaginer une sorte de plan de la ville entière. D'après l'étendue du terrain et la direction des rues, il la divise en neuf quartiers, ou, comme disaient les Romains, en neuf régions. De ces neuf régions, trois sont entièrement dé->
1. Cic.fDe lege agrar., u, 35. Remarquons qu'il ne parle pas d'Uerculanum.
318 PROMENADES ARCHÉO LOGI QDES,
blayées, trois entièrement couvertes, et l'on ne connaît qu'une faible partie des trois autres. C'est donc de compte fait un peu plus de la moitié de Pompéi qui reste à découvrir et qu'on travaille ardemment à déterrera
Mais a-t-on raison de le faire? Au lieu d'y entreprendre des fouilles nouvelles, ne valait-il pas mieux s'arrêter et transporter ailleurs, sur un terrain plus neuf et plus riche, cet effort vigoureux d'investigation? C'est ce que soutint un jour Beulé, avec une grande énergie, dans un des meilleurs livres qu'il ait écrits^. Beulé était encore plus un artiste qu'un archéologue. Les trouvailles obscures, qui ne servent qu'à résoudre quelque problème historique et à rendre le passé plus vivant, lui faisaient bien moins de plaisir que la découverte de ces statues, de ces mosaïques, de ces belles frises, qui charmaient son goût délicat. Or, il se rappelait que toutes les fois qu'on avait creusé au-dessous de Portici, dans les profondeurs où se cache Herculanum, on en était revenu avec des objets d'art admirables, c C'est donc là, disait-il, qu'on doit fouiller; c'est sur ces ruines intactes et qui promettent tant de trésors qu'il faut concentrer les efforts et les ressources. » Et avec cette ardeur qu'il mettait à propager ses opinions, il invitait tous les amis des arts, tous les riches amateurs de l'Europe à se réunir pour faire les frais de ces fouilles fécondes.
Si cet appel est jamais entendu, si les banquiers et les antiquaires apportent à M. Fiorelli de quoi recommencer les travaux coûteux d'Herculanum, je crois qu'il acceptera très volontiers cette offrande généreuse et qu'il sera heureux de diriger de ce côté une partie de ses ouvriers.^
1. Selon M. Ru(;giero, la superficie complète de Pompéi devait contenir à peu près 6G2 000 mètres carrés; on en a déblayé 264424. — i. Le drame du Vésuve. — 3. L'attention publique a été ramonée dans ces derniers temps, sur les fouilles d'Herculanum, d'une façon
Mais je doute qu'on obtînt de lui, même dans ce cas, d'abandonner tout à fait Pompéi, c'est-à-dire le succès modeste peut-être, mais certain et facile, pour les diflicultés et les hasards. Pourquoi y consentirait-il en elTet, et quelle est la raison qui pourrait justifier cet abandon ? Pompéi, dit Beulé, a donné à peu près tout ce qu'on doit en attendre. Tout se ressemble dans cette ville neuve, rebâtie et décorée en seize ans par les mêmes artistes. En supposant que les fouilles soient aussi heureuses dans l'avenir qu'elles l'ont été dans le passé, on n'y rencontrera jamais que la môme maison, composée des mêmes matériaux, divisée de la même manière, avec son atrium et son péristyle, ses chambres d'esclaves et de maîtres, ses appartements retirés et publics. Il ajoute que cette maison elle-même, tant de fois étudiée, cette maison élégante où l'on avait toujours l'espoir de découvrir quelque meuble précieux, on ne la retrouvera plus. Les quartiers riches, ceux qui entouraient le Forum et les théâtres, ont été fouillés; on n'a plus guère la chance
assez imprévue. Aa mois de septembre 1879 on a célébré à Pompéi une sorte d'anniversaire de la catastrophe qui avait eu lieu en 79, c'est-à-dire dix-huit cents ans auparavant. A cette occasion, l'administration des fouilles a publié un volume de notices et de mémoires inlilulé : Pompp.i e la regione soiterrata dal Vesuvio nell'anno LXXIX. Parmi ces mémoires, il y en a un très curieux de M. Comparetti, à propos de la villa d'Herculanum où l'on a découvert le» fameux papyrus grecs et latins, et qu'il croit avoir appartenu à un riche Romain, L. Piso Cscsoninus, le beau-père de César. On sait que celte villa était pleine d'oeuvres d'art merveilleuses et qu'on y a trouvé les plus beaux bustes de bronze qu'on admire au musée de Naplcs. Dans un autre mémoire, qui suit le près celui de M. Compnretli, M. de Petra, étudiant les rapports d^s ingénieurs qui, en 175U, dirigèrent les fouilles, a prouve qu'une partie seulement de la villa fut alors déblayée, en sorte qu'on aurait quelque chance, en continuant aujourd'hui les travaux, de faire peut-être une aussi belle récolte. Il faut avouer que l'espoir de trouver quelque statue de bronze ou de marbre, comme le Faune ivre ou l'hlschine, est assez tentant pour engager à reprendre les fouilles si malheureusement interrompues.
320 PROMENADES ARCHÉOLOG IftUES.
que de tomber sur des maisons pauvres : et vaut-il la peine de se mettre en frais pour des masures ?
M. Fiorelli pouvait répondre qu'après tout ces masures ont aussi leur intérêt. Les classes riches de l'antiquité nous sont assez bien connues : c'est d'elles surtout que la littérature nous entretient, elle nous fait savoir ce qu'elles pensaient et comment elles vivaient. Au contraire, ni les poètes, ni les historiens ne se sont beaucoup occupés des pauvres gens; quel service nous rendrait Pompéi en nous mettant sous les yeux une sorte de tableau vivant des classes populaires de l'empire ! Ainsi, quand on aurait la certitude qu'il n'y reste plus que des habitations pauvres, ce ne serait pas une raison d'y suspendre les fouilles. Mais cette prédiction de Beulé ne s'est pas accomplie. On a continué de trouver dans les quartiers nouveaux de Pompéi autant de maisons élégantes que dans les anciens, et l'on y a fait en ces quelques années des découvertes aussi curieuses qu'autrefois. 11 n'y a pas de meilleure réponse à faire à ceux qui sont tentés do croire que Pompéi est une mine épuisée, et qui semblent craindre qu'elle ne puisse plus nous payer de nos peines, que de leur montrer par quelques exemples que les dernières fouilles n'y ont pas été moins heureuses que les autres.
D'abord on n'a pas cessé d'y trouver des peintures intéressantes ; il n'y a presque pas de maison qui n'en contienne quelqu'une, et le catalogue que M. Sogliano a dressé de toutes celles qu'on a découvertes depuis douze ans* en comprend plus de 800, parmi lesquelles plusieurs sont fort curieuses. Comme je suis contraint de me borner, je ne signalerai que la fresque de V Orphée,
1. Le mémoire de M. Sogliano est contenu dans l'ouvrage dont je viens de parler, et qui a été publié à l'occasion de l'anniversaire de la ruiol de Pompéi. "
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non qu'elle soit plus remarquable que les autres, mais parce qu'on en a trouvé une qui lui ressemble beaucoup dans l'un des cimetières chrétiens de Rome. Les deux tableaux ne sont guère différents que par leurs dimensions. Celui de Pompéi mesure près de 2 mètres 1/2. Les détails y sont donc mieux accusés et plus visibles que dans la peinture des catacombes qui est plus petite et que le temps a fort effacée ; mais l'aspect général est le même. Orphée est représenté assis, une chlamyde légère descend de ses épaules sur ses jambes, il touche avec le plectrum la lyre à neuf cordes. A ses pieds, le peintre de Pompéi a entassé des animaux très divers: un lion, une panthère, un tigre, un sanglier, un cerf, un lièvre; plus loin, des arbres et des rochers, attirés par le charme de sa voix, et un ruisseau qui suspend son cours pour l'entendre plus longtemps. L'artiste chrétien a supprimé tous ces animaux et les a remplacés par deux brebis; il voulait rappeler sans doute le souvenir du Bon Pasteur, qui était l'image ordinaire et pour ainsi dire offîcielie du Christ dans les premiers temps de l'Église. Mais pour l'ensemble, il a reproduit la fresque païenne. Il pouvait le faire sans scrupule : cette belle figure sérieuse et douce, qui parait ne s'occuper que du sujet de ses chants sans s'apercevoir des effets étranges qu'ils produisent, a par elle-même quelque chose de religieux. Le christianisme n'avait rien à y changer pour l'accommoder à son culte et à ses dogmes ; aussi avons-nous vu déjà qu'il n'a pas hésité à représenter le Christ sous les traits que les païens avaient donnés au chantre de Thrace. La comparaison de VOrphée de Pompéi et de celui des catacombes montre d'une façon manifeste la facilité avec laquelle l'Église naissante empruntait les types antiques, et l'importance qu'on doit donner à l'imitation des modèles grecs dans la naissance de l'art chrétien.
Il faut s'arrêter un peu plus longtemps sur une découverte très curieuse et fort imprévue qu'on a faite dans la maison du banquier L. Caecilius Jucundus. Au premier abord, cette maison ne se distingue p^s beaucoup des autres; elle est au contraire construite sur une rue assez étroite et elle a des apparences modestes. Jucundus ne tenait pas aux dehors, et peut-être même, en homme prudent, était-il bien aise de ne pas trop afficher sa fortune; mais quand on pénètre dans la maison, on s'aperçoit bien qj'on est chez un homme riche. La salle de réception est ornée de tableaux mythologiques, et une grande chasse est peinte dans le péristyle. Cette peinture n'est pourtant pas ce que le péristyle contenait de plus curieux : en fouillant au-dessus d'une embrasure de porte, dans un endroit assez bien caché, on a retrouvé les livres de compte du banquier pompéien.
C'était une grande nouveauté; les livres paraissent avoir été fort rares à Pompéi. Taudis qu'à Herculanum, dont on ne connaît guère que quelques maisons, on a presque du premier coup découvert une bibliothèque, depuis plus d'un siècle qu'on fouille Pompéi on n'y avait encore trouvé ni tablettes de cire, ni rouleaux de papyrus, ni livres de parchemin, ni bibliothèque, ni archive d'aucune sorte. C'est ce qu'il n'est pas aisé d'expliquer*. Sans doute Pompéi n'était pas un lieu d'études, et les savants n'y devaient pas être nombreux; mais, même dans les villes de plaisir, certains livres sont à leur place. Je suppose que, si quelqu'une de nos belles résidences de bains de mer ni de nos stations thermales, où l'on ne va pas pour s'ennuyer, était engloutie par un cataclysme
1. L'explication la plus vraisemblable, c'est que la cendre chaudo qui a recouvert Pompéi, a dévoré les papyrus, tandis que le torrent de boue qui a coulé sur Herculanum, et qui s'est élevé au-dessus do Mile ville jusqu'à la hauteur de 20 mètres, les a conjcrvés.
giibit, on n'y trouverait pas en la rendant au jour beaucoup d'ouvrages de science, mais une assez belle collection de ronrians ou de journaux. En supposant qu'il n'y eût pas à Pompéi des livres de philosophie, comme à Herculanum, on devait y lire au moins les poètes qui ont chanté l'amour, puisque leurs vers sont partout crayonnés sur les murailles, et il semble qu'on aurait dû y retrouver depuis longtemps quelques exemplaires des élégies de Properce ou de l'Art d'aimer d'Ovide; mais tout s'est perdu. Le seul indice qui puisse faire croire que les Pompéiens achetaient quelquefois des livres, et que par conséquent ils en avaient chez eux, c'est l'enseigne d'une boutique de libraires, près de la porte de Stables, qui paraît avoir été gérée par quatre associés. Malheureusement, si la boutique est restée, les livres ont disparu. Aussi est-il aisé de comprendre la joie qu'on éprouva quand on s'aperçut, le 3 juillet 1875, qu'on venait de découvrir no!i pas une bibliothèque véritable, mais ce qu'on pourrait appeler le portefeuille du banquier Jucundus.
C'était un assez grand coiïrc, placé dans une sorte do niche, au-dessus d'ime porte, et qui contenait un grand nombre de ces tablettes {tabules) sur lesquelles les Romains inscrivaient les brouillons de leurs papiers d'affaires, leurs petits billets sans importance, le premier jet des ouvrages qu'ils composaient, enfin toutes leurs écritures courantes, réservant le parchemin et le papyrus pour ce qu'ils voulaient définitivement conserver. Ces tablettes consistaient ordinairement on deux ou trois minces planches de bois, réunies entre elles comme les couvertures d'un livre, et qui étaient enduites à l'intérieur d'une légère couche de cire; on écrivait sur cette cire avec un poinçon de fer. C'est pourtant une matière si frôle, si délicate, si peu faite pour durer, qui a sur*
vécu à dos accidents de toute sorte, auxquels le marbre et le fer purent à peine résister ! On se demande par quel miracle, au milieu d'une ville submergée et engloutie, sous cette pluie de cailloux et de cendres qui recouvraient toutes les maisons, ce bois et cette cire n'ont pas été détruits ; on est plus étonné encore qu'après cette terrible aventure ils aient pu traverser dix-huit siècles de ténèbres et d'humidité sans achever de périr. A la vérité, les tablettes de Pompéi ne nous sont parvenues qu'en fort mauvais état, ce qui ne surprendra personne. Elles ne formaient plus, quand on les trouva, qu'un assemblage de charbons calcinés, et à peine furentelles touchées des rayons de ce soleil que, depuis dix-huit cents ans, elles ne voyaient plus, qu'on s'aperçut qu'elles se fendaient de tous les côtés et tombaient en miettes au contact de l'air. On eut besoin de précautions infinies pour transporter ces débris précieux à Naples ; là, dans ces ateliers où l'on s'exerce avec une admirable patience à dérouler et à lire les papyrus d'Herculanum, on travailla à séparer les tablettes les unes des autres, à en réunir les morceaux épars, à les ouvrir, et, quand par bonheur la cire n'était pas fondue, à déchiffrer les traces que le stylet de fer y avait laissées. En somme, le succès fut plus grand qu'on ne l'espérait, grâce à l'habile et savant directeur du musée de Naples, M. de Petra, qui surveilla le travail et qui, quand il fut achevé, en fit connaître le premier les résultats au public*.
Ces résultats répondent-ils à la peine qu'ils ont coûtée? — Il est à remarquer que les découvertes de ce genre ont
1. Le mémoire de M. de Pctra, intitulé : le Tavolette cerale di Pompei, a d'abord paru dans le recueil de l'académie des Lincei. Depuis cette époque, M. Mommsen a étudié les tablettes, surtout au point de vue juridique , dans un article important de VHermés (xii, p. 88). Chez nous, M. Caillemcr s'en est occupé aussi dans la Revue historique de droit français (juillet, 1877).
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été toujours suivies d'une déception. Comme on commence par trop attendre, il est naturel que la réalité ne soit pas à la hauteur des espérances. Après tout, on ne pouvait pas supposer que la maison d'un banquier contînt beaucoup d'ouvrages de haute littérature, et il n'y a pas lieu d'ôtre surpris qu'on y ait trouvé des livres de compte. Le coffre de Jucundus renfermait 132 quittances qu'on lui avait signées, et dont 127 ont été déchiffrées en totalité ou en partie. Presque toutes ces quittances (116 sur 127) se rapportent aux ventes à l'encan, et elles achèvent de nous en faire bien connaître le mécanisme. La vente à l'encan {auctio), qui nous sert aujourd'hui à nous défaire de nos livres, de nos meubles et do nos tableaux, après avoir été d'abord réservée, chez les Romains, aux ventes forcées, c'est-à-dire à celles que l'Etat faisait des biens des condamnés et les créanciers de ceux de leurs débiteurs, avait fmi par être employée pour toutes les autres. M. de Petra fait remarquer que cette façon de vendre était devenue si générale que les mots auctionari ou auctionem facere étaient regardés comme de simples synonymes de vendere. Il y avait dans les villes importantes de grandes salles bâties exprès, avec des cours et des portiques, qu'on appelait atria auctionaria. Celui qui présidait à l'encan, le commissaire-priseur, comme nous l'appellerions aujourd'hui, devait savoir tenir les comptes et dresser un procès-verbal en règle ; aussi désignait-on souvent pour cet office un banquier de profession. Voilà comment Cajcilius Jucundus en était chargea Pompéi. La présidence du banquier avait d'ailleurs un autre avantage : quand l'acheteur, qui devait s'acquitter tout de suite, n'avait pas la somme à sa disposition, le banquier l'avançait. Il faisait donc, dans les opérations de ce genre, deux sortes de bénéfices : d'abord la retenue qu'il prélevait sur la somme totale de la vente
326 rnOMENADES AnCIIROLOGIQUES.
pour payer sa peine, ensuite l'inlôrôt qu'il exigeait de l'achckMir pour l'argent qu'il lui prêtait. Nos tablctteî qui, sauf quelques diIFérences insignifiantes, sont toutes rédigées de la même façon, contiennent la quittance du vendeur au banquier qui fournit les fonds et représente l'acheteur véritable dont il est l'intermédiaire. Ces pièces ont surtout de l'intérêt pour les jurisconsultes ; d'autres, malheureusement en trop petit nombre, une dizaine au plus, nous donnent des renseignements curieux sur les finances des municipes romains et la manière dont ils administraient leurs propriétés. Elles sont signées du trésorier de la ville, et nous apprennent que Caecilius Jucundus, qui ne se contentait pas des bénéfices que lui prccuraient les ventes à l'encan, s'était aussi chargé de gérer des biens communaux. C'est ainsi qu'il avait pris à ferme des pâturages, un chatnp et une boutique de foulon qui appartenaient au muntcipe : il les sous-louait peut-être ou les faisait valoir lui-même. Voilà ce qu'imaginait un banquier de petite ville pour s'enrichir. Les quittances de Jucundus nous font saisir sur le vif une profession que nous ne connaissions guère. Elles ne sont donc pas sans importance ; mais surtout elles ont ranimé, dans le monde savant, l'espoir qu'on avait à peu près perdu de retrouver un jour, parmi les ruines de Pompéi, quelque bibliothèque ou tout au moins une archive un peu plus riche et plus lettrée que celle du banquier Jucundus.
En face de la maison du banquier, on a mis au jour une fullonica, c'est-à-dire une boutique de foulon. On en connaissait déjà plusieurs autres, une surtout qui est célèbre parce qu'elle contenait des peintures intéressantes, qui représentaient d'une façon fort habile et très vivante toutes les opérations du métier. Ce métier était alors très important. Tous les citoyens romainri qui se respcc-
POMPÉl. 327
talent, dans la capitale et dans les provinces, portaient la toge : c'était l'habit élégant, le vêtement officiel et do cérémonie ; il désignait et distinguait les maîtres du monde,
Romanos rerum dominos gcnlcmque logatam.
Mais, si l'ampleur majestueuse de la toge, l'élégance de ses plis, l'éclat de sa blancheur, surtout quand elle était relevée par une bande de pourpre, en faisaient un des vêtements les plus beaux que l'homme ait portés, il avait le double inconvénient d'être incommode et de se salir aisément. Quand on voulait qu'il fut propre et qu'il fit honneur à celui qui devait s'en revêtir, on l'envoyait chez le foulon. Là, on commençait par le jeter dans des cuves pleines d'eau, de craie et d'autres ingrédients. On le lavait ensuite, non pas en le pressant avec les mains, comme on fait aujourd'hui, mais en le foulant avec les pieds. L'ouvrier qui était chargé de ce soin exécutait sur la cuve une sorte de mouvement à trois temps (tripudium), comme celui du vigneron qui presse le raisin. Par un hasard étrange, le tripudium était devenu la danse nationale et religieuse des vieux Romains; c'était celle qu'exécutaient les frères Arvales, pendant qu'il» chantaient cette chanson aux dieux Lares qu'un hasard nous a conservée, ou les Salions, quand ils parcouraient les rues de Rome au mois de mars en frappant de leur petite épée sur leur bouclier d'airain. Lorsque le linge était ainsi lavé, on retendait sur une cage en osier où il recevait les exhalaisons du soufre; on l'élirait, on le cardait avec une longue brosse; on le plaçait enfin sous un pressoir qui ressemblait beaucoup à ceux dont on se sert pendant les vendanges. Plus il y était serré, plus il sortait blanc et brillant*. Ces opérations variées demandaient
1. Dans la nouvelle fuUcnica, la pièce qui servait d'atelier aux ouvrieri est merveilleusement conservée. On dirait que le travail vient
328 PROMENADES ARCIIÉOLOGIQOES.
un vaste local et un personnel nombreux. Les foulons étaient donc en très grand nombre dans les villes antiques. Ils passaient pour être des gens joyeux qui avaient le goût du plaisir et des gais propos ; aussi la comédie populaire de Rome aimait-elle beaucoup à s'occuper d'eux et à les mettre sur la scène. Le spectacle des foulons en bonne humeur {fullones feriati) avait le privilège d'amuser le peuple. La découverte de la nouvelle fullonica nous prouve que les foulons de Pompéi ressemblaient à ceux de Rome. On a trouvé sur le mur du portique où se lavait la laine les restes d'une grande peinture, malheureusement très effacée, mais qui paraît avoir été dessinée avec beaucoup de verve comique. On croit qu'elle représentait la fête de Minerve (quinqnatms), qui était aussi celle des foulons. On y voit des gens qui se livrent à la joie avec tant de pétulance que leurs jeux se terminent quelquefois par des coups, et que l'un d'eux, qui a été battu jusqu'au sang, vient se plaindre à la justice. Mais les scènes gaies dominent : ce sont des danses, des festins où les convives sont dépeints dans des attitudes grotesques ou obscènes que Rabelais oserait seul décrire. Cette liberté de pinceau nous rappelle que nous sommes dans le pays où fut créée l'atellane.
Ce qu'il faut remarquer, c'est que la nouvelle fullonica, la maison de Jucundus et celle qui contenait VOrphée sont voisines l'une de l'autre. Si dans un seul coin de la ville on a pu trouver, presque à la fois, tant de curiosités, n'en faut- il pas conclure qu'on fait bien de continuer les travaux et qu'on peut s'attendre, en les poursuivant, à des découvertes encore plus heureuses ?
à peine de cesser; les bassins oij l'on plaçait le linge sont intacts, et il semble que les robinets de fer, qui sont restes à leur place, vont y faire couler l'eau du Sarnus. Dans un coin, on voit une urne pleine encore de la matière crétacée qu'on y avait mise la veille ou le jour même de l'éruption.
Cs que nous apprend surtout Pompéi. — La vie de province dans l'empire romain. — Difficulté de la connaître. — Comment Pompéi nous la met sous les yeux. — Tout l'empire reproduit les usages de Home. — L'aristocratie de Pompéi. — Caractère des maisons pompéiennes.
Ces découvertes nouvelles, s'ajoutant à celles qu'on a faites depuis un siècle et demi, font assurément de Pompéi un de3 lieux les plus intéressants du monde. Par un privilège rare, on s'y instruit autant qu'on s'y amuse, et ce voyage, qui fait le charme des curieux, est encore plus agréable aux gens qui veulent apprendre. Aujourd'hui qu'on a déblayé près de la moitié de la ville, et qu'il est devenu si aisé de la parcourir, il convient de se demander quel genre particulier de profit on peut trouver à la visiter, et ce qu'elle enseigne surtout aux esprits sérieux qui l'étudicnt.
II me semble que la grande utilité de Pompéi pour nous, c'est de nous faire connaître la vie de province dans l'empire romain. Nous savons très bien de quelle manière on passait le temps à Rome; les anciens auteurs sont pleins, à ce sujet, de renseignements précis. On peut, avec les lettres de Cicéron, refaire la journée d'un homme d'État. Les satires d'Horace nous peignent au naturel l'existence d'un flâneur dont l'occupation principale consiste à se promener au Forum ou le long de la Voie sacrée, à regarder les joueurs do balle au champ de Mars, à causer avec les marchands de blé ou do légumes, et le soir à écouter les charlatans et les diseurs <le bonne aventure. Juvénal, plus indiscret, nous laisse entrevoir l'intérieur d'un alTreux cabaret, rendez-vous des matelots, des voleurs, des esclaves fugitifs, et au
fond duquel les employés des pompes funèbres dorment côte à côte avec les prêtres mendiants de la Grande Déesse. Ce qui nous échappe, c'est la vie de province*. Il est probable que nous la connaîtrions mieux, si nous avions conservé tout le théâtre latin. Comme les habitants des grandes villes aiment assez à plaisanter du ridicule des petites, on peut supposer que les auteurs do mimes et d'atellanes ne se faisaient pas faute d'en rire. C'est ce que prouvent les titres de quelques-unes de leurs pièces et les courts fragments que nous en avons conservés. Pomponius et Novius s'étaient amusés plus d'une fois à peindre les mésaventures d'un candidat. Il s'agissait sans doute des élections de quelque petit municipe : les Romains n'auraient point soulTert qu'on se moquât de celles de Rome. Dans une pièce intitulée la Sétinienne, le poète Titinius avait mis sur la scène une de ces provinciales endurcies qui s'imaginent facilement que le monde entier tourne autour de leur village : c'est à lui qu'elles ramènent tout, elles croient que tout est fait pour lui. Celle-là, pendant qu'on lui montre Rome, ne songe qu'à sa chère Sétia. « Ahl répond-elle à ceux qui lui font voir le Tibre, quel service on rendrait au territoire de Sétia, si on pouvait l'y faire couler! » Par malheur, ce ne sont ià que des fragments bien courts; ces pièces ont péri à peu près entièrement, et le peu qui nous en reste ne fait qu'exciter notre curiosité sans la satisfaire.
Si nous nous adressons aux écrivains qui nous sont parvenus tout entiers, nous ne sommes guère plus heureux. En général, ils ne nous parlent de la province que pour nous dire la répugnance profonde qu'elle leur cause.
1. J'entends ici le mot province au sens français, tout ce qui n'était pas Rome, et par conséquent ritalic aussi bien que la Gaule ou l'E-pagne. Les Romains faisaient une distinction, et ils ne comprenaient pas l'Italie dans c« qu'ils appelaient la province.
Elle n'était pas plus à la mode alors qu'aujourd'hui parmi les lettrés et les beaux esprits : tous déclaraient d'un commun accord qu'il n'était pas possible de vivre hors de Rome. Sans doute on était bien forcé de reconnaître que c'était un des séjours les plus malsains du monde. La Fièvre y avait eu des autels dès le règne de Numa, et les prières qu'on lui faisait depuis si longtemps ne la désarmaient guère. Sénèque avoue qu'il suffisait de quitter un moment cette lourde atmosphère de poussière et do fumée pour se sentir mieux portant ; mais on ne la quittait jamais volontiers. Cicéron, pendant qu'il y vivait tranquille, ne se gênait pas pour dire, même dans ses discours publics, que c'était une ville fort laide et très mal bâtie, que les maisons étaient trop hautes, et les rues trop étroites*. Il changea d'opinion dès qu'il fut forcé d'en sortir. «Qu'elle est belle!» s'écriait-il en y rentrant' : il lui suffisait d'en avoir été banni quelques mois pour la trouver admirable. Cependant il la quitta encore quelques années plus tard pour aller gouverner la Cilicie ; mais cette fois aussi il se mit à la regretter aussitôt qu'il l'eut perdue de vue. Il n'était pas arrivé dans sa province qu'il s'occupait déjà d^s moyens d'en revenir le plus tôt possible. Pendant qu'il administrait des pays plus grands que des royaumes, qu'il commandait des armées, qu'il recevait les compliments du Sénat sur ses victoires, il ne se consolait pas d'être si loin du Gapitole, il écrivait à son ami Caelius des lettres désolées dans lesquelles il lui recommandait de ne jamais quitter Rome et de vivre toujours à cette lumière : urbem, urbem, mi Rufe, cole, et in ista luce vive / ' A la rigueur, on comprend qu'un homme d'État ne consentit pas à perdre le Forum de vue ; il avait trop d'intérêt à ne pas s'en
1. Cicéron, De lege agr., ii, 35. -- 2. Id., Postrid., ad pop., 1.— t. Id., Ad fam., u, 12.
éloigner. Ce qui surprend davantage, c'est que les pauvres gens eux-mêmes, à qui la vie était si chère et si difficile à Rome, s'obstinaient aussi à y rester. Juvénal a décrit d'une façon fort éloquente à quelles misères un pauvre client comme lui y est tous les jours exposé. Pour se donner le courage d'en sortir, il se vante à lui-même le séjour do Sora, de Fabrateria, de Frusinone, charmantes villes où l'on ne risque pas d'être écrasé le matin par les voitures et assassiné le soir par les voleurs, où l'on peut acheter une maison et un jardin au prix que coûte à Rome la location annuelle d'un obscur taudis. «Ah! se dit-il avec une émotion qui nous touche, c'est là qu'il te faut vivre, amoureux de ta bêche et soignant bien ton petit clos; il te rapportera assez de légumes pour régaler cent pythagoriciens. C'est quelque chose, n'importe où, n'importe dans quel coin, d'être propriétaire, ne fût-ce que d'un trou de lézard* ! » Et pourtant Juvénal ne parvint pas à se convaincre; il demeura à Rome, où Martial nous le fait voir se fatiguant le matin à gravir les rampes du grand et du petit Caîlius pour aller faire sa cour aux riches qui le protègent. Stace au moins montra plus de résolution ; il voyait sa réputation croître, sans que sa fortune augmentât; il était le premier poète de Rome et l'un des plus misérables; il lui fallait pour vivre chanter les amours des gens riches et célébrer sur tous les tons les vertus de Domitien. Ce qui lui faisait le plus de peine, c'est qu'il avait une grande fille à marier, une fille pleine de talents, qui jouait de la lyre et chantait à ravir les vers de son père. Malheureusement il n'avait pas de dot à lui donner, et « sa belle jeunesse s'écoulait stérile et solitaire 2». H prit le parti de retourner à Naples, son pays, où il espérait trouver une existence plus facile cl
i. Juvénal, iii, 228. — 2. Stace, Silvœ, ni, 5, CO.
des gendres moins exigeants; mais sa femme -efusa de le suivre. C'était une de ces Romaines obstinées qui ne croyaient pas qu'on pût vivre ailleurs que sur une des sept collines. A l'idée de quitter Home, elle poussait de profonds soupirs et passait les nuits sans sommeil. En vain Stace lui dépeignait-il en vers charmants les merveilles de Pouzzoles et de Baies, ce pays enchanteur «où tout se réunit pour charmer la vie, où les étés sont frais et les hivers tièdes, où la mer vient tranquillement mourir sur ces rivages qu'elle caresse»; elle ne songeait jamais qu'à Suburra et aux Esquilles : elle était femme à regretter les ruisseaux de Rome en présence de la mer de Naples.
Cette répugnance que la province mspirait aux beaux esprits de Rome explique le silence qu'ils ont gardé sur eHe : on n'aime pas à parler de ce qui déplatt ; aussi en parlent-ils le moins qu'ils peuvent, et ce qu'ils disent ne nous apprend rien de précis ni de nouveau. On serait donc aujourd'hui fort embarrassé pour deviner de quelle manière se passait la vie dans une petite ville de l'empire romain, si, fort heureusement, on n'en avait retrouvé une. La découverte de Pompéi nous console tout à fait du silence des écrivains anciens. Pour savoir comment on vivait hors de Rome, nous n'avons plus besoin de réunir à grand'pcine des textes insignifiants et douteux, une courte promenade dans Pompéi nous en apprend bien davantage.
Nous pouvons nous attendre, avant d'y entrer, que nous n'y serons pas aussi dépaysés qu'on est peut-être tenté de le croire. Partout où il existe une capitale importante, elle exerce sur les autres villes un attrait souverain; on imite ses monuments, on copie ses modes, ou reproduit son lan'^age, on vit de sa vie. Au | remier siècle, tout l'uniTt^rs avait les yeux sur Rome ; ses usages
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avaient pénétré partout. Seule, la civilisation grecque résistait encore : l'Orient se défendait avec énergie contre ce qu'il appelait une invasion de barbares; mais en Occident les nationalités les plus vigoureuses et les plus rebelles s'étaient laissé vaincre. L'Espagne, la Gaule, la Bretagne, subissaient les mœurs aussi bien que les lois du vainqueur; comme disent nos voisins d'outre-Rhin, le monde s'était romani se.
L'influence romaine s'insinuait dans les pays les plus lointains par plusieurs côtés à la fois. Pendant que les légions, en traversant l'empire pour aller camper aux frontières, la faisaient pénétrer dans les classes populaires par cette affinité naturelle qui partout lie le peuple avec les soldats, les négociants qui s'étaient établis à la suite des armées communiquaient ou même imposaient leurs habitudes et leur langue aux marchands, aux agriculteurs, à tous ceux qui avaient affaire à eux pour leur vendre leurs produits ou acheter ceux de Rome. Quant à la société distinguée, elle se trouvait en rapport avec les intendants (procuratores), les pro préteurs, les proconsuls que l'empereur et le Sénat envoyaient gouverner les provinces. Ces personnages étaient toujours des gens du meilleur monde, chevaliers ou sénateurs, habitués à fréquenter le palais de César, et qui apportaient comme un air de Rome dans ces contrées éloignées. Ils étaient souvent accompagnés par leurs femmes, ils avaient toujours avec eux des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires par leur exemple, et des affranchis qui leur servaient de secrétaires. C'était une sorte de cour sur la(]uelle se réglait la bonne société des villes où ils résidaient. A ce contact journalier des marchands, des soldats et des gouverneurs, les provinces étaient devenues romaines. Tacite dit qu'on y lisait avec soin les journaux do Rome pour se tenir au courant des
moindres aventures qui se passaient au Sénat ou sur le Forum*; on y répétait les bons mots contre les maîtres du moment, on voulait y savoir les belles phrases et les pensées brillantes des orateurs en renom. Les ouvrages nouveaux des auteurs à la mode se lisaient partout. Les libraires de Lyon réclamaient les derniers plaidoyers de Pline, ceux de Vienne vendaient les épigrammes de Martial, et ce poète nous dit avec orgueil qu'on chantait ses vers partout où s'étendait la domination romaine. Même chez les peuples peu connus, mal soumis, Rome pénétrait par ses arts et sa littérature autant que par ses armes. < La Gaule, dit Juvénal, a fait l'éducation des avocats bretons, et l'on dit que Thulé songe à se procurer ua professeur public d'éloquence -. > Juvénal veut plaisanter, mais il n'exagère pas autant qu'il croit. La Bretagne était une des dernières conquêtes de l'empire et en apparence une des moins solides; on sait pourtant quels déchirements elle éprouva quand il lui fallut s'en séparer au moment des invasions. II est donc probable que ces provinces éloignées, ces pays perdus, ménageaient plus, d'une surprise au Romain qui les visitait : il devait être fort étonné de ne pas s'y sentir trop dépaysé, il y retrouvait même quelquefois ce qu'on a le plus de peine à transporter d'un pays à l'autre, cette élégance dans les manières, cette finesse dans le langage, ce tour particulier dans les railleries, enfin toutes ces qualités délicates que les Romains comprenaient sous le nom d'urbanUéy parce qu'ils les croyaient attachées au séjour de la grande ville. Quand Martial arriva à Bilbilis, au cœur de l'Espagne, il se croyait dans un pays de sauvages et gémissait d'y être venu. Quelle ne fut pas sa surprise d'y trouver une véritable Romaine 1 Les éloges qu'il