‹ Promenades archéologiquesChapitre 52 sur 69 · Tacite, Ann., xvi, 22. — 2. Juvénal, iv · texte numérisé non relu

Tacite, Ann., xvi, 22. — 2. Juvénal, iv

636 PROMENADES ARCHÉOLOGIQDES.

donne à Marcella, même en faisant la part de la politesse, montrent que l'urbanité avait pénétré jusqu'à Bilbilis. « Prononce un seul mot, lui disait-il, et le Palatin croira que tu lui appartiens. Aucune des femmes qui sont nées dans Suburra ou qui habitent les pentes du Capitole ne pourrait lutter avec toi. Toi seule adoucis mes regrets d'avoir quitté la ville maîtresse ; seule, tu suffis à la faire revivre tout entière pour moi * ! »

Si les belles manières du Capitole et du Palatin se retrouvaient au fond de l'Espagne, si l'on étudiait la rhétorique à Thulé, si aux extrémités du monde on reproduisait fidèlement les usages et les modes, la façon dv parler et de vivre des Romains, il est clair que cette imitation devait être beaucoup plus visible dans une ville italienne, à Pompéi surtout, c'est-à-dire aux portes de Baies et de Naples, où la jeunesse élégante de Rome venait tous les ans «jouir des bains chauds et du spectacle enchanteur de la mer-». Ces visiteurs distingués répandaient autour d'eux les habitudes de la grande ville , et les habitants de Pompéi pouvaient se familiariser avec elles sans presque sortir de chez eux. Cette influence devait se faire sentir sur tout le monde ; mais c'étaient les riches surtout, ceux qui formaient l'aristocratie du pays, qui avaient là sous les yeux des modèles qu'ils cherchaient volontiers à reproduire.

Il y a eu de tout temps une aristocratie importante à Pompéi ; mais celle qui gouvernait la petite ville à l'époque de sa ruine ne paraît pas fort ancienne. On a fait remarquer que les inscriptions antérieures à l'empire contiennent des noms de magistrats qui ne reparaissent plus dans la suite. Les familles de ces personnages semblent avoir disparu ou s'être obscurcies plus tard. A leur place, les

1. Martial, xii, 21. — 2. Propler aquas calidas deliciasque marii C'est un vers d'une épittiaphe qui a été trouvée à Ostie.

'^ POMPEI. 337

Holconius, les Pansa, etc., se montrent avec les premiers Césars. Faut-il croire que les {grands événements qui se passèrent alors ne furent pas étrangers à leur fortune subite? Leur générosité nous prouve qu'ils étaient fort riches; or les richesses n'arrivent ainsi tout d'un coup qu'aux industriels habiles, aux négociants hardis, aux spéculateurs heureux. N'oublions pas que Pompéi, qui ne semble avoir été qu'une ville de plaisir, était aussi une ville de commerce. Strabon prétend qu'elle servait de port à Acerra, à Noie, à Nocera ; elle était donc, pour tout ce côté de la Campanie, une sorte de centre industriel. Il est bien possible que l'élan donné aux affaires par l'établissement do l'empire, la paix et la sécurité rendues au monde après tant de troubles, le progrès du bien-être et de la richesse publique qui en était la suite naturelle, 'îient amené tout d'un coup au premier rang des familles dont la situation avait été jusque-là plus modeste et fondé ces grandes maisons qui, pendant un siècle, vont dominer dans la ville. Que cette aristocratie ait pris goût à imiter les manières de la noblesse romaine qu'elle entrevoyait de temps en temps sur ses rivages, il n'y a rien là de bien surprenant; sa situation dans la petite ville était à peu près celle des grands personnages de Rome : comme eux, elle occupait toutes les fonctions publiques ; comme eux aussi, elle gagnait et payait la faveur du peuple par des libéralités incroyables. Les deux frères Holcotiius ont à leurs frais rebâti tout le théâtre. Les inscriptions des monuments qu'ils ont construits ou qu'on a élevés en leur honneur nous apprennent leur vie publique ; quant à leur existence privée, elle est moins aisée à connaître. En altendantqu'on ait la chance de mettre la main sur leurs livres de compte, comme on a retrouvé ceux du bancjuier Jucundus,c'estsurtout la richesseetlabeautédcleurs habitations qui peut nous donner quelque idée de leur façon de vivre.

Si nous voulons apprécier les belles maisons de Pompéi comme il convient et nous bien rendre compte des agréments qu'elles devaient avoir pour leurs propriétaires, il faut nous défaire de quelques préjugés. Les habitants de cette charmante ville semblent préoccupés de chercher par-dessus tout leur bien-être, mais ils ne le placent pas où nous le mettons : chaque siècle en ce genre a ses opinions et ses préférences, et il y a une mode pour la façon d'être heureux comme pour le reste. Si nous nous iaissions trop dominer par cette tyrannie de l'habitude qui ne nous permet pas de croire qu'il soit possible de vivre autrement que nous vivons, les maisons de Pompéi nous paraîtraient peut-être petites et incommodes. Mais si nous oublions un moment nos idées et nos usages, si nous essayons de nous faire Romains par la pensée, nous trouverons que ceux qui les habitaient les avaient très bien faites pour eux, et qu'elles étaient parfaitement appropriées à tous leurs goûts et à tous leurs besoins. Il est difficile aujourd'hui dans nos grandes villes, même aux gens riches, de posséder un hôtel pour eux seuls. Ils se logent la plupart dans des maisons qu'ils partagent avcQ beaucoup d'autres; leurs appartements se composent d'une série de pièces vastes, aérées, percées de larges fenêtres, qui prennent l'air et le jour sur des rues ou des places. Il n'y a rien de semblable à Pompéi. Le nombre des maisons habitées par une seule famille y est très considérable. Les pièces principales sont toutes au rez-dechaussée '. Les plus riches se sont construit une maison située entre quatre rues, et qui occupe, comme on disait,

1. Les étages supérieurs devaient être réservés pour les pièces moins importantes. On y arrive par des degrés raides et étroits. Il n'y a rien qui ressemble au grand escalier des maisons modernes qui dessert à la fois tous les étages, et qui est commun à tous les appartements. On trouvera chez Nissen {Pompeian. Slud., p. 602) des obtervalions très ingénieuses sur le rôle que joue cet escalier danf

POHPÉI. 33J

une île entière. S'ils sont économes de leur fortune, ils distraient de ce vaste espace de terrain quelques parcelles dont ils font des boutiques qu'ils louent un bon prix; ces boutiques occupent quelquefois tous les dehors de l'habitation. Tandis que chez nous la façade est soigneusement réservée pour les beaux appartements, à Pompéi, on l'abandonne au commerce, ou bien on la ferme de murs épais et sans ouvertures. Toute la maison, au lieu de regarder vers la rue, est tournée vers l'intérieur. Elle ne communique avec le dehors que par la porte d'entrée, rigoureusement fermée et gardée; peu de fenêtres, et seulement dans les étages supérieurs : on veut vivre chez soi, loin des indifférents et des étrangers. Aujourd'hui, ce que nous appelons la vie domestique appartient beaucoup au public. Le monde entre chez nous aisément, et, quand il n'y vient pas, nous voulons au moins l'apercevoir par nos fenêtres largement ouvertes. Chez les anciens, la vie privée est plus retirée, plus véritablement solitaire que chez nous. Le mattre du logis ne tient pas à voir dans les rues; surtout il ne veut pas que de la rue on regarde chez lui. Dans sa maison même, il a des divisions et des distinctions. La partie où il accueille les étrangers n'est pas celle où il se retire avec sa famille; on ne pénètre pas aisément dans ce sanctuaire qui est séparé du reste par des corridors, fermé par des portes ou des tentures et gardé par des concierges. Le maître reçoit quand il veut, il s'enferme chez lui quand il lui plait ; et si quelque client, plus ennuyeux et plus tenace, l'attend à sa sortie dans son vestibule, il a une porte de derrière \(pos(icum), sur une rue étroite, qui lui permet de s'échapper.

]nos habitations et le caractère qu'il leur a donné. De toutes les [parties de la maison moderne, c'est celle qu'un Pompéien aurait le [moins comprise.

A ceux qui trouvent les pièces des maisons pompéiennes un peu trop étroites à leur gré, on a déjà répondu quo les habitants passaient une grande partie de leurs journées hors de chez eux, sous les portiques du Forum ou des théâtres. Il faut ajouter que, si les chambres ne sont pas grandes, elles sont nombreuses. Le Romain use de sa demeure comme de ses esclaves, il a des pièces différentes pour tous les incidents do la journée comme il a des serviteurs pour toutes les nécessités de la vie. Chaque pièce, chez lui, est faite exactement pour l'usage auquel on la destine. Il ne se contente pas, comme nous, d'une seule salle à manger; il en a de plusieurs dimensions, et il en change selon la saison, selon le nombre des amis qu'il veut traiter. La chambre où il fait sa sieste pendant la journée, celle où il se retire la nuit pour dormir, sont très petites, elles ne reçoivent la lumière et neprennent l'air que par la porte : ce n'est pas un inconvénient dans le Midi, où l'obscurité donne la fraîcheur. Il n'y demeure d'ailleurs que juste pendant qu'il dort. Pour le reste du temps, il a une cour fermée ou presque fermée qu'on appelle aù^ium, une. cour ouverte ou péristyle. C'est là qu'il séjourne le plus volontiers quand il est chez lui. Il s'y trouve non seulement avec sa femme et ses enfants, mais sous l'œil de ses serviteurs, et quelquefois dans leur société; malgré ses goûts de retraite et d'isolement dont j'ai parlé, il n'évite pas leur compagnie : c'est que la famille antique est plus étendue que la nôtre, elle comprend à un degré inférieur l'esclave et l'affranchi, de sorte que le maître, en vivant avec eux, se croit toujours avec les siens. Ces cours ouvertes et fermées, où la famille passe sa vie, se retrouvent dans toutes les maisons pompéiennes sans exception. Elles y sont indispensables pour donner du jour à tout le reste. Aussi prend-on plaisir, môme chez les moins riches, à les orne

avec goût, quelquefois avec profusion. Si le terrain le permet, on y plante quelques arbustes, on y fait pousser quelques fleurs; les moralistes', les gens du monde se moquent de ces jardins en miniature, entre quatre murs ; ils en parlent à leur aise, eux qui possèdent des villas magnifiques avec de grands arbres et des treilles suspendues à des colonnes élégantes. Chacun fait ce qu'il peut, et j'avoue que je ne saurais être sévère à ces pauvres gens qui voulaient à toute force se mettre devant les yeux un peu de verdure. Je leur en veux davantage de leur amour pour ces petits ruisseaux qu'ils appellent pompeusement des euripes, pour ces grottes en rocailles ou en coquillage qui ne sont que des colifichets prétentieux. Ce qui les excuse, c'est que ce goût bizarre a été partagé par les bourgeois de tous les pays et de tous les temps. Ceux de Pompéi au moins l'emportent de beaucoup sur les autres par les précautions qu'ils prennent pour que leurs regards ne tombent jamais sur quelque objet déplaisant. Ils possèdent de belles mosaïques, des stucs brillants, des incrustations de marbre où leurs yeux se reposent volontiers. L'éclat fatigant des pierres blanches a été partout adouci par des nuances agréables. Les murs sont peints en gris ou en noir, les colonnes teintées de jaune ou de rouge. Le long des corniches courent des arabesques gracieuses, composées de fleurs entrelacées, où se mêlent par moment des oiseaux qui n'ont jamais existé, et des paysages qu'on n'a vus nulle part. Ces fantaisies sans signification plaisent à l'œil et n'exercent pas l'esprit. De temps en temps sur un panneau plus vaste une scène mythologique peinte sans prétention et à grands traits rappelle au maître quelque chef-d'œuvre de l'art antique, et l'en fait jouir par le souvenir. Quelquefois ce

1 Voyez ce que dit à ce sujet Fabianus (Sencca rhetor, Controt.^ n, |tjef.).

sa PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

petit bourgeois est assez heureux pour posséder une imitation en bronze d'une des œuvres les plus belles des sculpteurs grecs, un satyre qui danse, un athlète qui combat , un dieu, une déesse, un joueur de cithare, etc. *. Il en sait le prix, il en comprend la beauté, il l'a placé sur un socle, dans son atrium ou son péristyle, pour le saluer du regard toutes les fois qu'il entre ou qu'il sort. C'étaient des gens heureux que ces riches Pompéiens ! Ils savaient embellir leur vie de tous les agréments du bien-être, la relever par les jouissances des arts, et je crois que beaucoup de personnages importants de nos plus grandes villes seraient tentés d'envier le sort des obscurs citoyens de ce petit municipe.

Les peintures de Pompéi d'après les travaux de M. Helbig. — Grand nombre de tableaux mythologiques. — Caractère de ces tableaux. — Les peintures de Pompéi ne sont pas originales. — Pourquoi les critiques du premier siècle traitent si sévèrement la peinture de leur temps. — A quelle école les artistes pompéiens empruntaient-ils le sujet de leurs tableaux? — La peinture alexandrine ou hellénistique. — Les tableaux d'appartement. — Caractère général de la peinture hellénistique. — Jusqu'à quel point les artistes pompéiens reproduisaient-ils fidèlement leurs modèles? — Quel est le mérite particulier des peintures de Pompéi?

Ce qui nous paraît surtout digne d'envie dans ces charmantes maisons, ce sont les peintures qui en couvrent presque toutes les murailles. Elles font la surprise et

1. C'est de Pompéi et d'Htrculanum, c'est-à-dire de deux villes de second ordre, que viennent les beaux bronzes du musée de Naples qui font l'admiration des étrangers. Chez les bourgeois de nos villes de province, on ne trouverait rien de semblable. 11 faut ajouter que ce qu'il y avait de plus beau à Pompéi n'y est pas resté. Nous savons que les habitants ont fait des fouilles après la catastrophe et qu'ils sont venus enlever leurs objets les plus précieux. Nous n'avons donc aujourd'hui que ce qu'on n'a pas pu retrouver ou «e qu'on a négligé de prendre.

l'admiration de tous ceux qui visitent Pompéi. Mais ce n'est pas assez de les regarder en passant, comme on fait d'ordinaire. Si nous voulons emporter d'elles quelque chose de plus qu'une impression fugitive, il nous faut interroger ceux qui s'en sont spécialement occupés, et que leurs études antérieures préparaient à les bien comprendre. En prenant pour guide un connaisseur éclairé, nous apprendrons à les mieux goûter, nous en aurons une intelligence plus complète, nous arriverons à tirer d'elles quelques notions certaines sur le caractère et l'histoire de l'art ancien.

M. W. Helbig est précisément un de ces critiques dont personne ne conteste la compétence et auxquels on peut se fier sans danger. Personne n'a plus étudié que lui les peintures d'Herculanum et de Pompéi, et il a écrit sur elles deux savants ouvrages qui se complètent l'un par l'autre. Le premier nous en donne le catalogue minutieux, avec des descriptions aussi précises que possible, et les classe d'après leur sujet, quand on est assez heureux pour le découvrir*. Dans l'autre, l'auteur traite toutes les questions que ces peintures soulèvent ; il cherche surtout à savoir jusqu'à quel point les artistes qui les ont faites sont originaux et si l'on peut connaître à quelle école ils appartiennent'.

De ces deux livres, il est naturel que ce soit le second qui se lise avec le plus de plaisir; mais le premier, quoique plus aride en apparence, est peut-être encore plus utile. Même isolé de l'autre ouvrage qui lui sert de commentaire, ce catalogue est plein des renseignements les plus curieux. Il me semble qu'on peut juger une époque non seulement par les livres qu'elle lit volontiers,

1. Wandgemàlde der vom Vesuv verschûtteten Stàdte campanient, Leipzig. — 2. Unlersuchungen ûber die campanùcUe WandmaUrei. Leipzig.

344 PROMENADES A nCHEOLOGIQUES.

mais par les tableaux qu'elle aime surtout à regarder : c'est un indice qui ne trompe guère sur son caractère et sur SCS goûts. Appliquons cette règle au catalogue de M. Helbig. Sur 1968 peintures qu'il a classées et décrites, il y en a un pou plus de 1400 , près des trois quarts, qui de quelque manière se rattachent à la mythologie, c'est-à-dire qui représentent les aventures des dieux ou les légendes de 1 âge héroïque. Ce chiffre indique la place que les souvenirs religieux du passé tenaient dans la vie de tout le monde au premier siècle. Les incrédules mêmes et les indifférents en subissaient le prestige; quand les consciences leur échappaient, ils régnaient encore sur les imaginations. C'est une réflexion qu'on a souvent l'occasion de faire lorsqu'on étudie l'art ou la littérature de cette époque , mais nulle part elle ne frappe plus qu'à Pompéi. Il importe d'y insister quand on songe qu'au moment même où les artistes décoraient à profusion les villes campaniennes de ces images de dieux et de héros, le christianisme 'commençait à se répandre dans l'empire. Saint Paul venait précisément do passer tout près de ces rivages, en se rendant de Pouzzoles à Rome, et l'on a quelques raisons de croire que la coquette et voluptueuse ville que le Vésuve allait engloutir avait reçu la visite de quelques chrétiens*. Ils prêchaient leur doctrine et célébraient leurs mystères dans ces maisons dont les murs leur rappelaient à tout moment un culte ennemi. La multitude de ces peintures mythologiques nous donne une idée des obstacles qu'avait à surmonter le christianisme. La religion contre laquelle il luttait s'était mise en possession de toute l'existence. Il était bien difficile au païen d'oublier ses dieux, il les retrouvait partout, non seulement dans les temples et sur

1. On y a trouvé une inscription tracée au charbon sur une muraille blanche où Ton a cru lire le mot Christianus. {Corp., insc. lut. iv, 6^ft.

POMPÉI. Si5

les places publiques, remplis de leurs images, mais dans sa demeure privée, sur les murs de ces salles et de ces chambres où il vivait avec sa famille, en sorte qu'ils paraissaient se mêler à tous les actes de sa vie intime, et que celui qui les abandonnait semblait rompre en môme temps avec tous les souvenirs et toutes les alTections du passé. C'est sur ces peintures que s'arrêtaient les premiers regards de l'enfant; il les admirait avant de les comprendre. Elles entraient dans sa mémoire, elles se confondaient avec ces impressions de jeunesse qui ne s'oublient pas. Les Pères de l'Église ont donc raison de faire remarquer que ce qui donnait alors tant de partisans à la mythologie,- c'est qu'elle prenait tout le monde au berceau et presque avant de naître ; aussi Tertullien disait-il avec autant de vigueur que de vérité : Omnes idololatria obstetrice nascimur.

Nous voilà donc bien informés par le spectacle que nous offrent les peintures de Pompéi de l'importance que la mythologie avait conservée, sinon dans les croyances, au moins dans les habitudes de la vie. Mais quel était le caractère de cette mythologie ? De quelle façon et dans quelles aventures ces dieux et ces héros étaient-ils présentés d'ordinaire à leurs adorateurs ? Ici encore le catalogue de M. Helbig est fort instructif. II nous montre que ce sont des histoires d'amour que ces peintres préfèrent à toutes les autres. Jupiter ne parait occupé, chez eux, qu'à séduire Danaé, lo, ou Léda, et à enlever Europe. La poursuite de Daphné par Apollon est le sujet de douze tableaux; Vénus est représentée quinze fois dans les bras de Mars, et seize fois avec le bel Adonis. Il en est de même des autres divinités, et il n'est guère question, dans toutes ces peintures, que de leurs galanteries. Voilà ce qu'un monde élégant et futile avait fait de la vieille et grave mytholocie. 11 est vrai do dire qu'elle n'a

vait pas beaucoup résisté. Une des grandes forces de ces anciennes religions qui ne possédaient pas de livres sacrés, qui n'étaient pas fixées et liées par des dogmes, était de s'accommoder aisément aux opinions et aux goûts de chaque époque. Celle de la Grèce a suffi à tout pendant des siècles , et c'est pour cela qu'elle a vécu si longtemps. Depuis Homère jusqu'aux néo-platoniciens, elle a su prendre toutes les formes : tantôt sérieuse, tantôt folâtre, toujours poétique, elle servit aux artistes à exprimer leurs idées les plus diverses, leurs sentiments les plus contraires; elle permit aux philosophes de revêtir de couleurs brillantes leurs plus profondes doctrines. Au moment dont nous nous occupons, elle se pliait, avec sa fécondité et sa souplesse ordinaires, aux caprices d'une société amie du repos et de la joie, riche, heureuse, assurée du lendemain par un pouvoir redouté, déUvrée des soucis sérieux de la politique, et n'en ayant plus d'autre que de passer gaiement la vie, qui aimait à se représenter elle-même sous la figure de ses dieux et à idéaliser ses plaisirs en les prêtant aux habitants de l'Olympe. Nous trouvons donc un attrait de plus dans !es peintures de Pompéi, quand nous songeons qu'elles sont l'image d'une époque et nous aident à la comprendre. — Mais, puisque j'ai parlé tout à l'heure du christianisme et que j'ai fait voir que cette alTection qu'on avait gardée pour la mythologie devait êlre un obstacle à ses progrès, il faut ajouter qu'il pouvait rendre l'obstacle moins sérieux en montrant ce que cette mythologie était devenue et qu'elle n'était plus qu'une école d'immoralité. On pense bien qu'il ne manqua pas de le faire. De savants critiques ont accusé de nos jours les Pères de l'Église d'ignorance on de calomnie quand ils se moquent des amours des dieux et qu'ils prétendent que toutes ces aventures qu'on leur attribue ne sont que la glorification

POMPËI. 347

des plus honteuses passions de l'homme. Ils répondent que ces fables ont un sens plus profond, qu'elles recouvrent de grandes vérités et ne sont en réalité qu'une explication allégorique des plus importants phénomènes de la nature. On a raison sans doute si l'on songe à la mythologie des époques primitives, mais il est sûr que celle du premier siècle, au moins dans l'esprit des gens du monde, n'avait plus ce caractère. Ceux qui faisaient peindre dans leurs maisons les amours de Jupiter pour Danaé ou pour Ganymède n'étaient pas des sages qui voulaient exprimer quelque pensée cosmogonique : c'étaient des voluptueux qui désiraients' exciter au plaisir ou se réjouir les yeux d'une image agréable. Il n'y a plus \k la moindre intention de mythe ou d'allégorie; c'est uniquement la vie humaine qui est représentée, et la pensée du peintre ne va pas plus loin que de reproduire des scènes d'amour pour le plus grand plaisir des amoureux. Il n'était donc pas possible de réfuter les docteurs chrétiens quand ils attaquaient avec tant do violence l'immoralité de la mythologie, et ceux qui écoutaient leurs invectives n'avaient qu'à lever les yeux sur les murs de leurs maisons pour reconnaître qu'au fond ils n'avaient pas tort.

Les autres peintures sont ou des reproductions d'animaux et de nature morte, ou des paysages, ou des tableaux de genre *. Ces derniers ont pour nous un grand intérêt et nous rendent . -> coup de services. Ce sont

1 . Parmi les tableaux de genre, itL, M>3.big dislingue deuc classes diffërcntes : il y a d'abord ceux où l'on remarque un certain mélange de réalité et d'idéal, qui représentent, parcx-mple, £ros à la chasse, des Amours péchant à la ligne, faisant la veatioge, des femmes occupées de leur toiletle avec de petits Amour.' <(>> les aident, etc. ; et ceux qui sont tout à fait réalistes et qui reprv'4*.0enl les scènes de la vie ordinaire des Pompéiens sans essayer de tss embellir. C'est i" ces derniers qu'il sera surtout question quand je parlerai des ta< bleaux de genre.

248 PAOMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

ceux qu'on regarde avec le plus de curiosité, quand on parcourt Pompéi : comme ils reproduisent des scènes réelles et des personnages vivants, ils semblent animer la ville déserte et lui rendre les habitants qu'elle a perdus; mais aucune de ces classes diverses dans lesquelles on peut diviser les peintures pompéiennes, ne peut être comparée, ni parle talent des peintres, ni par le nombre des tableaux, avec celle qui ne contient que des sujets mythologiques.

La première question qu'on se pose à propos des tableaux de Pompéi, et la plus importante, est celle de leur origine. D'où venaient les peintres qui les ont faits? Étaient-ce des artistes originaux, qui inventaient le sujet de leurs ouvrages? et si ce ne sont que des imitateurs, à quelle école appartenaient leurs modèles, et dans quel siècle ont-ils vécu? Gomme les auteurs anciens ne nous donnent à ce sujet aucun renseignement, nous sommes réduits à interroger les peintures mêmes et à tout tirer d'elles.

Pour les tableaux de genre, dont je viens de dire un mot, la question est aisée à résoudre. Ils représentent des scènes locales et des personnages du pays ; ils ont donc été créés dans le pays même et pris sur la réalité. Si le maître de la maison que l'artiste devait décorer était un de ces amateurs enragés de l'amphithéâtre ou du cirque, qui voulait en avoir sans cesse le spectacle sous les yeux, ou simplement s'il était curieux des scènes de tous les jours, l'artiste les copiait exactement pour lui plaire. Il allait voir les gladiateurs exécuter leurs exercices dans la grande caserne qu'on a découverte près du théâtre, et les reproduisait comme il les avait vus. Il transportait sans plus de façon dans ses tableaux les personnages qui fréquentaient le Forum ou les rues de la petite ville. Soyons sûrs que ces foulons, ces aubergistes, ces bou-

POHPEI. 349

langers, ces marchands de poisson, qu'on voit sur les murailles des maisons pompéiennes, habitaient les boutiques où l'on retrouve encore leurs ustensiles. Ces femmes demi-nues, dont les cheveux se relèvent sur le front d'une façon si étrange, sont celles mêmes qui vendaient leurs faveurs à très bas prix dans ces cellules étroites qu'on ne laisse pas visiter à tout le monde, et qui contiennent des des8ins si grossiers et des inscriptions si brutales. Le peintre avait observé lui-même ces paysans et ces ouvriers avec leur tunique à capuchon, comme nos moines, assis à une table, en face d'un verre de vin, qu'il a rendus d'une manière si vivante; il avait vu de ses yeux ce soldat au teint basané, chaussé de larges bottes, couvert d'un ample vêtement, qui dit gaiement au cabaretier en lui tendant Bon verre : « Allons, un peu d'eau fraîche, Dafridam pusillwn. » Ce qui prouve que ce sont bien les gens du pays ipie l'artiste reproduisait dans ses personnages, 'c'est qu'ils frappent encore aujourd'hui par leur ressemblance, et qu'on les reconnaît au premier coup d'œil pour les avoir rencontrés sur les places ou dans les boutiques de Naples. L'origine de ces tableaux est donc facile à trouver : les artistes qui les ont composés imitaient fidèlement ce qu'ils avaient evant les yeux ; ils ont été faits à Pompéi même et pour Pompéi. Mais il faut remarquer qu'ils sont fort peu nombreux (une vingtaine au plus) et en général d'une dimension assez exiguë. Pour les autres, la question change ; il ne me paraît pas possible de supposer que les 1400 tableaux mythologiques, qui sont souvent de grandes œuvres et révèlent un talent très distingué de composition, soient l'œuvre d'artistes originaux qui les ont imaginés tout exprès pour en orner les maisons où nous les voyons aujourd'hui . Herculanum et Pompéi étaientde petites villes et ne méritaient guèrequ'ua peintre se mit en si grands frais d'invention pour elles.

Ce qui prouve d'ailleurs que ces peintures ne leur étaient pas uniquement destinées, c'est qu'on les a retrouvées aussi dans d'autres pays; on a découvert ailleurs, surtout à Rome, des restes d'habitations entièrement décorées comme celles des villes de laCampanie*. Les murs de ces maisons contiennent des tableaux de genre semblables à ceux qu'on admire au musée de Naples, et les mêmes sujets mythologiques traités de la même façon ; par exemple, l'Io gardée par Argus et délivrée par Mercure qu'on voit dans la maison de Livie, au palais des Césars, ressemble tout à fait aux six ou sept compositions qui représentent la même aventure à Pompéi. N'est-ce pas la preuve que ces artistes avaient préparé d'avance un certain nombre de tableaux, qu'ils s'étaient exercés à les peindre et qu'ils les reproduisaient partout où l'on avait besoin de leurs services? Mais ces tableaux, pas plus à Rome qu'à Pompéi, ils n'en étaient réellement les créateurs ; ils n'en avaient imaginé ni le sujet, ni l'ordonnance. Ce qui permet de l'affirmer, c'est que, dans les scènes de quelque importance, l'invention vaut toujours mieux que l'exécution. Elle témoigne d'une force de conception,

^1. Au mois d'avril 1879, eu creusant au bord du Tibre pour agrandir le lit du fleuve, on a trouvé, devant les jardins de la Farnésine, les restes d'une charmante habitation romaine. Elle se composait de longs corridors et de quelques chambres, dont l'une surtout avait été remarquablement décorée. Quand on la débarrassa de la boue humide qui la remplissait depuis peut-être dix-huit siècles, les couleurs avaient un éclat extraordinaire. On y remarquait, selon l'usage, des motifs darchitecture peints avec beaucoup d'élégance, des ligures très hardiment dessinées, des colonnes reliées entre elles par des guirlandes et des arabesques, et, au milieu, des médaillons qui renferment des scènes de la vie ordinaire, des repas, des concerts, des sacrifices. Ce système de décoration dans son ensemble est semblable à celui des maisons pompéiennes, si ce n'est qu'il paraît plus soigné et traité par des artistes plus habiles. Ces belles peintures, menacées d'être de nouveau recouvertes par le Tibre, ont été enlevées avec précaution, etdéposécs dans un musée de Rome.

POMPél. 351

d'une habileté à comi)oser, d'un talent enfin qui paraît supérieur à celui de l'artiste obscur qui est l'auteur de la fresque. Il est, je crois, naturel d'en conclure que ce n'est pas le même qui a exécuté la peinture et imaginé le sujet, et que les artistes pompéiens, au lieu de prendre la peine d'inventer, se contentaient le plus souvent de reproduire des tableaux connus, en les appropriant aux lieux auxquels ils étaient destinés. Ainsi s'expliquent la rapidité de leur travail et leur inépuisable fécondité. Comme ils avaient dans leur mémoire et pour ainsi dire au bout de leur pinceau une foule de sujets brillants qu'ils avaient pris à des maîtres illustres, ils n'étaient pas en peine d'achever rapidement la décoration d'une maison et pouvaient le faire à bon compte. Ils ne travaillaient donc pas de génie, ils peignaient de souvenir; ce ne sont pas des inventeurs, mais des copistes.

C'est probablement la raison qui fait que les connaisseurs et les critiques du premier siècle traitent si mal la peinture de leur temps. Nous avons à ce sujet l'opinion d'un homme d'esprit, d'un amateur éclairé des lettres et des arts, personnage curieux et plein de contrastes, fort léger dans ses mœurs, très grave dans ses jugements, qui vivait comme les gens de son époque et affectait de penser comme ceux d'autrefois. Pétrone, dans son roman satirique, imagine que ses héros, de vrais coureurs d'aventures, se promènent un jour sous un portique orné, selon l'habitude, de peintures précieuses. Ils prennent grand plaisir à 1 es regarder, ils veulent en savoir la date, ils cherchent à en comprendre le sujet, et se mettent à en discuter ensemble. Le passé, comme c'est l'usage, les ramène vite au présent, et ils arrivent bientôt à s'entretenir de l'art contemporain. Ils en parlent fort sévèrement; l'admiration qu'ils éprouvent pour les anciens artistes les rend très durs pour ceux de leur siècle. Ils

trouvent que les arts sont en pleine décadence, et que c'est l'amour de l'argent qui les a perdus. A ce propos viennent des plaintes que, depuis lors, nous avons entendu bien souvent répéter ; Le passé, c'était l'âge d'or; «les beaux arts y brillaient de tout leur éclat, parce qu'on aimait alors la vertu toute nue. Est-il étonnant qu'ils soient maintenant délaissés quand on voit que les dieux et les hommes préfèrent de beaucoup un lingot d'or à toutes les statues et à tous les tableaux que ces pauvres Grecs, ces fous de Phidias et d'Apelle, se sont donné la peine de faire?» La conclusion, c'est «que la peinture est morte et qu'il n'en reste même plus de trace *». Cette opinion est à peu près celle de Pline l'ancien, un juge moins prévenu, et en général plus équitable. II affirme quelque part « que la peinture est en train de périr », et dans un autre endroit «qu'elle n'existe déjà plus*». Voilà des arrêts bien rigoureux. Ceux qui viennent de visiter Pompéi ont quelque peine à y souscrire. Quand ils se rappellent ces scènes si habilement composées, ces figures si élégantes, si gracieuses, qu'ils songent que ces tableaux ont été exécutés en si peu de temps, par des artistes inconnus, pour des villes de province, il leur est impossible de croire que l'art fût dans un état aussi désespéré que Pline et Pétrone le prétendent. Mais tout s'explique lorsqu'on se souvient que ces tableaux charmants ne sont après tout que des copies; ils n'ont pas le mérite de l'invention, et c'est dans l'invention que Pétrone et Pline, qui se piquaient d'être des classiques, faisaient surtout consister la grandeur de la peinture. Puisqu'elle ne sait plus créer par elle-même et qu'elle ne vit que d'imitation, il leur semble qu'elle est morte. Voilà d'où vient leur sévérité.

Page 1