I. Martial, De sped
L Tliu.n.er A.-
sa maison et qu'il voulait qu'on l'appelât. Il était naturel qu'il essayât de s'en faire une qui fut digne de ce nom.
Ce palais, qui faisait l'admiration des contemporains, les fouilles de ces dernières années l'ont mis complètement au jour. Ce n'est pas tout à fait une découverte : vers le commencement du siècle dernier, le duc de Parme, François P"", qui possédait cette partie de la colline, la fit fouiller par le savant Bianchini ; on y trouva un amas considérable de ruines, et Ton reconnut sans hésiter qu'elles devaient appartenir au palais de Domitien. Il était alors en bien meilleur état qu'aujourd'hui, et plusieurs salles avaient conservé des restes importants de leur décoration primitive. Après qu'on eut pris tout ce qui pouvait s'emporter pour orner les musées des Farnèse, les ruines furent de nouveau recouvertes de terre et comblées pour un siècle et demi. M. Rosa nous les a définitivement rendues, et comme cette fois elles ont été plus complètement déblayées et dégagées, que le plan général de l'édifice est aisé à reconstruire et qu'il semble mieux répondre à l'idée que nous nous faisons d'un palais, c'est aussi l'endroit du Palatin que les étrangers visitentle plus volontiers et dont ils gardent le meilleur souvenir*.
Le palais de Domitien est encore une maison romaine, bâtie sur le même plan que les autres, avec cette différence pourtant que les proportions en sont plus vastes. On y arrivait par cette rampe escarpée {clivus palatinus) qui, comme je l'ai dit, se détachait de la Voie sacrée, près de l'arc de Titus, et servait depuis Romulus d'entrée ordinaire au Palatin. A l'extrémité de cette rue se trouvait la façade principale du palais. Sous
1. M. Ferdinand Dutert, qui a étudié ces belles rnines pendant qu'on les découvrait, en a fait un essai de restauration dont il a publié un résumé dans la Revue archéologique, de janvier et de février 1873. Je dois à son obligeance une épreuve photographique de sa restauration, et je la reproduis dans la planche ci-contre.
un magnifique portique, soutenu par des colonnes dont les piliers ont été retrouvés, trois portes s'ouvraient. Celle du milieu donnait accès à l'une des pièces les plus vastes et les plus hardies que l'on connaisse. C'était, sans aucun doute, la salle de réception, à laquelle M. Rosa a conservé son nom antique de tablinum. Le prince y donnait ses audiences ; c'est là qu'il recevait les ambassadeurs des rois ou des peuples étrangers, et les députations des provinces qui venaient à tous les anniversaires lui apporter les félicitations et les vœux de ses sujets les plus lointains. Cette salle est un témoignage vivant du progrès que les mœurs monarchiques avaient fait depuis Auguste. A son extrémité, en face de la porte d'entrée, on voit une abside qui devait contenir sans doute le trône de l'empereur, car Domitien avait un trône : avec lui, l'étiquette des monarchies orientales s'introduit à la cour des empereurs. Stace, son poète favori, lui donnait ouvertement ce nom de roi que César n'avait pas osé prendre, et il savait bien qu'en le lui donnant il ne risquait pas de lui déplaire. La décoration de la salle répondait à son étendue. Bianchini raconte qu'il y trouva, lorsqu'il la découvrit, des restes admirables de son ancienne splendeur. Autour des murs couverts des marbres les plus précieux se dressaient seize colonnes corinthiennes de vingt-huit pieds de haut merveilleusement travaillées. Huit grandes niches, surmontées d'un fronton, comme celles du Panthéon d'Agrippa, contenaient huit statues colossales en basalte ; deux d'entre elles, un Bacchus et un Hercule, furent trouvées à leur place. La porte d'entrée était flanquée de deux colonnes en jaune antique qui furent vendues 2000 sequins ; le seuil était formé par un morceau si énorme de marbre grec qu'on en (it la. table du maître-autel d'une église. Toutes ces richesses ont été dispersées ; il reste à peine le long des murs ou sur les pavés quelques débris des mar-
bres qui les couvraient, et ces débris ne suffisent plus à nous donner une idée de ce que devait être la magnificence de cette salle.
Le tablinum est placé entre deux autres pièces d'inégale grandeur, qui s'ouvrent comme lui sur le portique d'entrée. On a cru voir dans la plus petite des deux une de ces chapelles domestiques où l'on adorait les divinités de la famille, et on lui a donné le nom de Lararium, mais cette destination est assez incertaine : Au sujet de l'autre, au contraire, il ne peut y avoir aucun doute : c'était une basilique, c'est-à-dire une de ces salles où l'on rendait la justice. On en distingue encore nettement toutes les parties, et il reste même, près de l'abside semi-circulaire où siégeaient les juges, un fragmentde la balustrade de marbre qui les séparait de l'assistance. C'est là que l'empereur jugeait les affaires civiles ou criminelles qui lui étaient déférées. Domitien tenait beaucoup à cette prérogative de son pouvoir suprême ; il voulait se donner la réputation d'être un justicier sévère et punissait sans pitié chez les autres toutes les fautes qu'il se pardonnait si aisémentà lui-même.
Derrière ces trois salles, qui occupent toute la façade du palais, se trouve le péristyle, vaste cour entourée de portiques, d'une étendue déplus de 3000 mètres carrés ^ On y voit encore les restes des colonnes cannelées en marbre carien qui soutenaient le toit et des plaques de marbre de Numidie qui couvraient les murailles. Au fond du péristyle, en face du tablinum, une large porte conduit au triclinium ou salle à manger du palais. Martial nous dit qu'avant Domitien le Palatin n'avait pas de triclinium qui fût digne des Césars, et félicite l'empereur d'en avoir construit un qui lui semble aussi beau que la
1. Tout n'a pu être déblayé. Il reste encore une bande de terrains engagée sous les terrasses de la villa Mills.
salle à manger de l'Olympe ; il déclare « que les dieux pourraient y boire le nectar et recevoir des mains de Ganymède la coupe sacrée ». Cette comparaison est audacieuse, mais il faut reconnaître que la salle devait être fort belle, quand elle était intacte. Selon l'usage romain, elle contenait trois tables; deux d'entre elles étaient placées le long des murs latéraux, la principale en face de la porte d'entrée, dans une sorte d'abside magnifiquementdécorée, qui conserve encore une partie de son pavé de porphyre, de serpentin et de jaune antique : c'était celle qu'occupaient le prince et les plus grands personnages. Le milieu restait libre pour le service. De chaque côté, cinq grandes fenêtres, séparées par des colonnes de granit rouge, étaient ouvertes sur deux nymphées, au milieu desquels on trouve encore les restes d'un bassin de marbre orné de petites niches qui devaient contenir des statues. Du lit où les convives se couchaient pour le repas, ils pouvaient apercevoir l'eau qui jaillissait de la fontaine et qui tombait en cascade, d'étage en étage, au milieu de la verdure, du marbre et des fleurs. Il est souvent question de cette élégante salle à manger chez les écrivains du temps. Domitien, qui se piquait d'aimer les lettres et qui, dans sa jeunesse, avait fait des vers que ses flatteurs trouvaient divins, daignait quelquefois inviter des poètes à sa table. Stace, qui obtint cet honneur envié, nous a dépeint sa joie dans une de ses Silves; c'est un véritable délire : il déclare qu'en entrant dans le tinclinium de l'empereur, il se crut transporté au milieu des astres et qu'il lui sembla prendre place à la table même de Jupiter. « Est-ce bien vous que je vois, dit-il au prince, vous le vainqueur et le père du monde soumis, vous, l'espoir des hommes et le souci des dieux? Ainsi je suis près devons! Au milieu des coupes et des mets qui couvrent la table, je contemple votre visage ! » Et il s'empresse d'ajouter : « Je
l'avoue, tout l'appareil somptueux du repas, ces tables de chône supportées par des colonnes d'ivoire, cette armée d'esclaves, n'attirèrent pas mes regards ; c'est l'empereur seul que je souhaitais voir, je n'ai contemplé que lui. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce visage calme qui, sous un air de majesté sereine, semblait vouloir tempérer l'éclat de sa fortune ; mais il ne réussissait pas à cacher sa grandeur ; elle brillait malgré lui sur ses traits. En le voyant, les nations les plus éloignées, les hordes les plus barbares auraient reconnu leur maître* ! » Voilà des compliments qui paraissent un peu forts quand on songe qu'il s'agit de Domitien ; mais l'honneur que le prince avait fait à Stace était de ceux qui tournaient la tête aux poètes. Martial déclare que, si Jupiter et Domitien l'invitaient à dîner le même jour, il laisserait là le maître des dieux et s'en irait chez l'empereur.
De toutes ces grandes salles, nous n'avons plus aujourd'hui que des pavés de marbre, des bases de colonnes et quelques pans de murs : le reste est détruit. Mais le témoignage des auteurs contemporains est suffisant pour nous donner quelque idée de ce que nous avons perdu. Ils sont unanimes à célébrer les vastes proportions de l'édifice et à en décrire la hauteur. Ils disent, dans leur langaije hyperbolique, « qu'on croirait voir, quand on le regarde, Pélion sur Ossa ; que ses voûtes percent l'éther et voient l'Olympe de plus près ; que c'est à peine si d'en bas les yeux en peuvent distinguer le toit, et que le faîte doré se confond avec l'éclat rayonnant des cieux. » Ils nous parlent de ce nombre infini de colonnes « qui seraient capables de supporter la voûte céleste pendant qu'Atlas se repose un moment »,ils énumèrent les marbres de toute nature qui sont entrés dans la décoration des murailles;