‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 3 sur 68 · CHAPITRE PRE3IIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRE3IIER

J'ai souvent entendu dire qu'il est dangereux de revoir après une longue absence les personnes ou les lieux qu'on a beaucoup aimés. On les retrouve rarement comme on se souvenait de les avoir vus. Le charme s'envole avec les années, les goûts et les idées changent, la faculté d'admirer s'affaiblit; on court le risque de rester froid devant ce qui transportait quand on était jeune, et il se peut qu'au lieu d'un plaisir qu'on cherchait on ne trouve plus qu'un mécompte. Ce désenchantement est d'autant plus funeste qu'il s'étend d'ordinaire du présent au passé ; quoi qu'on fasse, il finit par atteindre nos impressions anciennes, et gâte ces provisions de souvenirs qu'il faut garder fidèlement dans son cœur pour la fin de la vie.

C'est à ce péril que s'expose un voyageur qui n'a pas vu Rome depuis une dizaine d'années et qui se décide à y revenir. Que de choses se sont passées en ces dix ans ! Rome a changé de maîtres; la vieille ville des papes est devenue la capitale du royîiume italien. Comment s'est elle accommodée de ce changement? Quel effet produit sur elle ce régime nouveau, si différent de l'ancien? N'y

a-t-elle rien perdu, et va-t-on la retrouver comme elle était quand on l'a quittée? Voilà la première question qu'on se pose lorsqu'on revient à Rome. Il est difficile de n'en pas être préoccupé, et, à peine le chemin de fer vous a-t-il débarqués sur cette immense place des Thermes de Dioclétien, si calme autrefois, si agitée, si bruyante aujourd'hui, qu'on ne peut s'empêcher de regarder de tous les côtés avec une curiosité inquiète.

La première impression, il faut l'avouer, n'est pas très favorable. Au sortir de la gare, on traverse un quartier neuf qui a le tort de ressembler à tous les quartiers neufs du monde. — Rome serait-elle donc menacée de devenir une ville comme une autre ? — On y trouve de ces maisons d'une élégance banale, qu'on a vues partout; on côtoie un immense é(îifice, sorte de caserne sans caractère, sans style, destiné à devenir un ministère, et , qui fait un piteux effet auprès des grands palais du seizième siècle; on traverse des rues larges et droites qu'inonde un soleil brûlant, et l'on se souvient que déjà du temps de Néron, quand il rebâtit la vieille ville sur un plus vaste plan, les badauds admiraient beaucoup la magnificence des nouvelles constructions, mais les gens sages ne pouvaient s'empêcher de regretter ces anciennes rues étroites et tortueuses où l'on trouvait toujours tant d'ombre et de fraisa Ce début n'est guère encourageant, et le reste semble d'abord y répondre. Quand on descend du Quirinat au Corso, on trouve encore bien des changements dont on est frappé. Le Corso, avec les rues qui le traversent, depuis la place de Venise jusqu'à celle du Peuple, a toujours été l'endroit le plus animé de la ville; il me semble qu'il est devenu plus animé encore, et que la population n'en est |)lus tout à fait la mâme. Les prêtres, les moines

1. Tacite, iinn., xv, 43: erant tamen qui crederent veterem illam formam salubritati magis conduxisse.

surtout, y sont plus rares, et ceux qui restent ne paraissent pas avoir le regard aussi assuré et la contenance aussi fière : évidemment ils ne se sentent plus les maîtres. Parmi les gens qui les ont remplacés, on est fort surpris d'en voir beaucoup qui marchent vite et qui semblent avoir quelque chose à faire, ce qui ne se voyait guère autrefois. Aussi n'appartiennent-ils pas à l'ancienne population romaine : ce sont en général des employés de ministère, des commis d'administration, tous venus du dehors, et qui apportent ici des habitudes Rouvelles. A l'heure même où, suivant l'ancien proverbe, on ne voyait que des chiens ou des Anglais dans les rueg, on les rencontre actifs, affairés, heurtant du coude ceux qui sont sur leur route, au grand ébahissement des vieux Romains, qui ne peuvent pas comprendre qu'on sorte au moment de la sieste et qu'on se presse lorsqu'il fait chaud. Quand le soir est venu, le mouvement redouble. Il y a un moment, vers six heures, où la rue appartient aux marchands de journaux. Ils vous assourdissent de leurs cris, ils vous interpellent, ils vous poursuivent. Les journaux abondent à Rome ; il y en a de tout format, de toute nuance, beaucoup plus de violents que de modérés, selon l'usage, qui sollicitent les clients par la modicité de leur prix et la vivacité de leur polémique. Que nous sommes loin du temps où l'on ne lisait que ce bon Giornale di Roma, si soigneusement expurgé par la police, si ami des gouvernements légitimes, et qui ne savait jamais les révolutions que plusieurs semaines après qu'elles s'étaient accomplies ! Faut-il donc croire que ce peuple sceptique et railleur, accoutumé et indifférent à tout, qui ne s'étonnait et ne s'indignait de rien, qui répondait aux emportés de tous les partis par un che voleté? ou un chi la sa? soit devenu tout d'un coup enragé de politique? C'est un changement qu'on a grand'peine à comprendre. On ne revient pas de sa surprise

lorsqu'on voit que les enseignes elles-mêmes contiennent des professions de foi, et que les coiffeurs s'intitulent pompeusement parruchie?'e na ziona te ; lorsqu'on lit les réclames électorales et les boursouflures démocratiques qui couvrent les murailles. Voilà certes de grandes nouveautés et qui risquent fort de n'être pas du goût de tout le monde. On ne peut s'empêcher de se demander ce qu'en penseront et ce qu'en diront ces admirateurs jaloux que Rome a possédés de tout temps, qui veulent qu'elle reste comme elle est,, qui disent qu'on la gâte quand on y change la moindre chose, et qui criaient déjà que tout était perdu dès qu'un magistrat trop zélé s'avisait d'y faire un peu mieux balayer les rues ou d'y allumer sournoisement quelques réverbères.

Empressons-nous pourtant de les rassurer ; tout n'est pas aussi bouleversé qu'ils peuvent le croire, et le changement est plus à la surface qu'au fond. Les quartiers populaires ont conservé presque partout leur ancien aspect. Si, par exemple, après avoir parcouru le Corso, on poursuit sa promenade audelà de la place de Venise, à travers les rues escarpées qui mènent au Forum, on retrouve tout à fait l'ancienne Rome. Ce sont bien les mêmes maisons qu'on a vues autrefois, aussi vieilles et aussi sales. Les madones sont restées à leur place, au-dessus de la porte d'entrée, et l'on n'a pas cessé d'allumer pieusement devant elles une lanterne tous les soirs. Si par hasard on lève un peu plus haut les yeux, vers les larges fenêtres sans rideaux, on est sûr d'y trouver assez de loques étendues pour contenter les amis les plus exigeants du pittoresque et de la couleur locale. Les cabarets, qui ressemblent à des caves, avec leurs grandes portes ouvertes, contiennent toujours ces joueurs nonchalamment accoudés sur la table, auprès d'un fiasque d'Orviète, et tenant des cartes grasses à la main. Quant aux astérie qui longent la rue,

je ne crois pas qu'elles aient beaucoup changé d'apparence depuis l'empire romain, et je songe en les voyant à ces unctœ popinœ dont l'odeur réjouissante causait tant de plaisir à l'esclave d'Horace.

Nous voici donc déjà, avec un peu de complaisance, en pleine antiquité. Si nous voulons que l'illusion soit encore plus complète, s'il nousplait d'avoir un moment ce qu'on pourrait appeler la sensation véritable de Rome, celle que nos pères ont éprouvée en la visitant, celle qu'ont décrite Chateaubriand et Goethe, allons un peu plus loin, au delà des maisons et de l'enceinte : pour être sûr de la mieux comprendre, il n'est pas mauvais d'en sortir. Passons, si vous le voulez, par la porte Pia et suivons la vieille voie Nomentane. Après avoir salué en passant la basilique de Sainte-Agnès et le temple rond qui servit de sépulture à la fille de Constantin , on arrive au Teverone, qu'on passe sur un pont très original qui porte encore des constructions du moyen âge. Quelques pas plus loin, à droite, s'élève une colline d'une étendue et d'une hauteur médiocres; il faut la gravir avec respect, car elle porte un grand nom dans l'histoire : c'est le Mont-Sacré. La démocratie a remporté là, il y a plus de deux mille ans, l'une de ses premières victoires, et pour l'obtenir elle a usé d'un moyen dont elle se sert encore très volontiers, la grève. Un beau jour, l'armée romaine, c'est-à-dire toute la population valide, quittant les campements où les consuls s'obstinaient à la retenir, vint s'établir sur cette montagne, décidée à y rester tant qu'on refuserait d'accepter ses conditions. 11 lui suffit d'attendre pour vaincre. L'aristocratie, effrayée de sa solitude, se lassa de résister, et elle permit au peuple d'instituer le tribunat. Que de souvenirs se pressent à l'esprit du haut de cette colline! Cette immense plaine ondulée qu'embrasse le regard est celle où, suivant l'expression d'un historien, les Romains firent

l'apprentissage de la conquête du monde. Tous les ans, il leur fallait combattre les petits peuples énergiques qui l'habitaient, et l'on s'y livrait des batailles furieuses pour la possession d'une bicoque ou le ravage d'un champ de blé. C'est là que, dans une lutte de plusieurs siècles, ils acquirent l'expérience de la guerre, l'habitude d'obéir et le talent de commander. Quand ils franchirent ces montagnes qui encadrent de tous côtés l'horizon pour se répandre sur le reste de l'Italie, leur éducation était faite : ils possédaient déjà les vertus qui les rendirent capables de tout conquérir. Depuis lors, que d'événements glorieux ! que de fois ces grands chemins, dont on suit encore la direction à la ligne de tombeaux qui les bordent, ont vu revenir les légions triomphantes! que de noms illustres rappellent à la mémoire ces fragments d'aqueducs, ces débris de monuments qui couvrent la plaine ! — Et nous avons ici l'avantage qu'une fois ces grands souvenirs ranimés, rien n'en peut distraire. Dans les pays fertiles, habités, pleins d'agitation et de mouvement, le présent nous arrache sans cesse au passé. Comment continuer à rêver et à méditer, quand le spectacle de l'activité humaine sollicite à chaque instant notre attention, quand les bruits de la vie arrivent de tous côtés à notre oreille? Ici, au contraire, tout est silence et recueillement. Aussi loin que l'œil peut s'étendre, il n'aperçoit qu'une plaine nue, couverte à peine d'un maigre gazon, sans arbres que quelques pins parasols disséminés, sans maisons que quelques auberges pour les chasseurs. Le paysage ne frappe que par son ensemble; c'est une monotonie, ou plutôt une harmonie générale, où tout se fond et se mêle. Rien n'attire à soi l'attention, aucun détail ne ressort et ne détonne. Je ne connais pas de lieu au monde où l'on se laisse plus entraînera ses pensées, où l'on échappe mieux à son temps, où, selon la belle expression de Tite-Live, il

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soit plus aisé à l'âme de se faire antique et de devenir contemporaine des monuments qu'elle contemple. Ce précieux avantage, la campagne romaine l'a tout à fait gardé, et il est difficile de prévoir quand elle pourra le perdre. On fait beaucoup de projets pour i'assainir et la peupler, mais la mort est entrée si profondément dans ce sol épuisé qu'il est probable qu'elle ne sera pas dépossédée sans peine. En attendant, jouissons du privilège que ce pays conserve de nous mettre mieux qu'aucun autre en communication avec le passé. Quelque effort que fasse Rome pour s'orner et s'embellir, pour se mettre à la mode du jour, c'est l'antiquité qu'on y va surtout chercher, et, grâce à Dieu, on l'y trouve encore. Avec ces grandes ruines qui l'encombrent et ce désert qui l'entoure, elle n'a pas pu et ne pourra pas de longtemps se donner un air aussi moderne qu'elle le voudrait. Il est heureux pour elle et pour nous qu'elle y ait si peu réussi, car on peut lui appliquer ce que disait un poète de la renaissance de la Nuit de Michel-Ange : «C'est par sa mort même qu'elle est vivante, percK e morta, ha vita ! »

Importance du Forum jusqu'à la fin de 'l'empire. — État dans lequel il se trouvait au commencement de ce siècle. — Fouilles de M. Pietro Rosa. — Essai de restauration de M. Dutert.

Tout invite du reste les gens qui visitent Rome aujourd'hui à s'occuper de préférence de l'antiquité : c'est l'antiquité qui semble avoir le plus profité jusqu'ici des événements de 1870. Le nouveau gouvernement devait beaucoup aux souvenirs anciens ; pour affirmer que Rome méritait d'être libre et de disposer d'elle-même, que l'Italie avait le droit de la réclamer pour sa capitale, on s'appuyait volontiers sur l'histoire de la république et de

l'empire, on parlait sans cesse du Sénat, du Forum, du Gapitole, et les revendications nouvelles gagnaient beaucoup à être protégées par ces grands noms. C'était une dette que le gouvernement italien avait contractée envers le passé et qu'il se mit en mesure de payer aussitôt qu'il fut installé à Rome. Dès le 8 novembre 1870, un décret du lieutenant du roi instituait une surintendance des fouilles pour la ville et la province, et en chargeait l'habile explorateur du Palatin, M. Pietro Rosa. Huit jours plus tard, les travaux du Forum commençaient.

Il est naturel qu'on se soit d'abord porté de ce côté. Le Forum a joui de cette bonne fortune rare d'être resté en tout temps le centre et le cœur de Rome. Dans presque toutes nos capitales modernes, l'activité et la vie se déplacent avec les siècles; à Paris, elles ont passé successivement de la rive gauche à la rive droite de la Seine et d'un bout de la ville à l'autre bout. Rome s'est montrée plus fidèle à ses anciennes traditions. Depuis le jour où, selon Denys d'Halicarnasse, Romulus et Tatius, établis l'un sur le Palatin et le Célius, l'autre sur le Gapitole et le Quirinal, décidèrent de se réunir, pour traiter les affaires communes, dans cette plaine humide et malsaine qui s'étendait du Gapitole au Palatin *, elle n'a jamais cessé d'être le lieu des réunions et des délibérations de la cité. Dans les premières années, il n'y avait pas d'autre place publique, et elle servait à tous les usages. Le matin on y vendait toutes sortes de denrées, dans le jour on y rendait la justice, on s'y promenait le soir. Avec le temps les places se multiplièrent; il y eut des marchés spéciaux pour les bestiaux, pour les légumes, pour le poisson {fo7'um boari'um, olitorium, piscatorium); mais le vieux Forum de Romulus conserva toujours sa prééminence sur tous les autres. L'empire lui-même, qui changea tant

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