‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 9 sur 68 · PROMENADES AUCH ÉO LO G IQUES · texte numérisé non relu

PROMENADES AUCH ÉO LO G IQUES

lieux de promenade et de plaisir très fréquentés des deux sexes. Ovide recommande beaucoup au jeune homme « qui veut faire ses premières armes » de s'y rendre à la chaleur du jour; la foule y est si nombreuse et si mêlée qu'il lui sera facile de trouver ce qu'il cherche *. Ce n'étaient pas seulement les jeunes gens à la mode et les femmes légères, en quête de bonnes fortunes, qui se promenaient sous les portiques de la basilique Julienne; il y venait aussi beaucoup de gens du peuple, deâ oisifs, des désœuvrés, comme il y en avait tant dans cette grande ville, où le prince et les riches se chargeaient de nourrir et d'amuser les pauvres. Ils ont laissé leurs traces sur le sol de la basilique. Le dallage de marbre est rayé d'une multitude de cercles ou de carrés, traversés d'ordinaire par des lignes droites qui les divisent en compartiments séparés. C'étaient des espèces de damiers qui servaient aux Romains pour leurs jeux. La rage du jeu était incroyable chez ces gens inoccupés. Ce n'étaient pas toujours des citoyens obscurs qui y prenaient part, et Cicéron parle, dans ses Philipptques, d'un homme de quelque importance qui ne rougissait pas de s'y livrer en plein Forum ^. On avait essayé de réprimer cette manie par une loi, vers la fin de la République, mais cette loi ne fut pas observée; on joua pendant tout l'empire, et les marques toutes fraîches qui sillonnent le sol de la basilique Julienne montrent qu'on jouait encore aux derniers moments de Rome '. La basilique devait être assez

1. Ovide, Ars. am., 1, G5 et sq. — 2. Cic, Phil. ,ii, 23 : /wmtnem nequissimum, qui non dubitaret vel in foro aléa ludere. — 3. Quelquesunes de ces figures, qui servaient aux joueurs, et qu'on trouve en si tçrand nombre sur le pavé des monuments antiques, portent des inscriptions curieuses. En voici une qu'on a lue à la basilique Julienne : Vincis, gaudes ; perdes, plangis. Voy. l'article intéressant du Père Bruzza, intitulé : Tav'ole lusorie del Castro prelorio [DulleU arch. munie, 1877).

élevée. Au-dessus du premier rai)g de portiques il y en avait un second, auquel conduisait un escalier dont les traces sont visibles encore. De cet étage on dominait la place ; c'est de là que Galigula jetait de l'argent au peuple, pour se donner le plaisir de voir les gens s'étouffer en le ramassant*. On y pouvait regarder aussi ce qui se passait dans l'intérieur de la basilique et suivre les plaidoieries des avocats. Pline raconte que, dans une affaire grave, où il plaidait pour une fille déshéritée par son père qui, à quatre-vingts ans, s'était épris d'une intrigante, la foule était si grande que non seulement elle remplissait la salle, mais que les galeries supérieures étaient pleines d'hommes et de femmes qui étaient venus pour l'entendre '^.

La basilique Julienne connue, il devient aisé de savoir le nom des monuments qui l'entourent. L'empereur Auguste dit, dans l'inscription d'Ancyre : a J'ai achevé la basilique qui avait été commencée par mon père, et qui est. située entre le temple de Castor et celui de Saturne. » Les alentours du monument sont donc ici parfaitement désignés. Le temple de Saturne, où se conservait le trésor de l'État, s'élève au pied de la rampe du Capitole. Il en reste aujourd'hui huit colonnes, dont l'exécution est assez grossière. Elles ont été réparées à Ja fin de i'empire, entre deux invasions, et ce travail fut fait avec tant de hâte et de négligence que les morceaux des fûts ont été quelquefois replacés la tête en bas. L'autre temple, qui avoisine le Palatin, est celui de Castor, ou des Dioscures, que Cicéron appelle « le plus illustre des monuments, le témoin de toute la vie politique des Romains^, » Il en reste trois colonnes, qui ont fait de tout temps l'étude et l'admiration des artistes. Elles

1. Suet., Calig., 37. — 2. Pline, Epist., vi, 33. — 3. Cic, Veir., V, 72.

frappent davantage aujourd'hui que les fouilles permettent de les regarder de plus bas, et depuis qu'on peut les voir du sol même de la place, elles semblent encore plus élégantes et plus hardies. Pour achever de connaître tout ce côté du Forum, nous n'aurions plus à retrouver que le temple de Vesta et les édifices qui en dépendaient, comme, par exemple, la demeure, ou, si l'on veut, le couvent des Vestales, et la maison du grand pontife qu'on appelait la Regin. On a bien trouvé, du côté du Palatin, les substructions de quelques édifices circulaires, mais elles n'ont pas semblé assez importantes pour y reconnaître les débris du fameux sanctuaire où se gardait le feu sacré ^ Dans tous les cas, il ne |)ouvait pas être très éloigné : on sait par des textes positifs qu'il était voisin du temple de Castor ^, et l'on conserve l'espoir d'en découvrir les fondations, quand il sera permis de jeter à bas l'église médiocre de Sainte-Marie-Libératrice.

En face de nous, au fond du Forum, s'élève un grand mur moderne, fort disgracieux, qui fait partie du palais du municipe, et repose sur des substructions antiques. Ces fondations remontent à l'époque républicaine; et une inscription qu'on y a trouvée nous apprend qu'elles sont l'œuvre de Lutatius Oatulus, qui acheva le Capitole après la mort de Sylla. Ce sont les restes d'un monument important où se conservaient les archives de l'État, et qu'on appelait Mrarium populi romani (trésor du peuple romain), ou Tabularium. Il se composait d'un haut soubassement en péperin, surmonté, selon M. Dutert, de deux étages de portiques. L'ensemble de l'édifice, qui ne devait pas s'élever aussi haut que la muraille moderne et laissait voir le Capitole, fermait majestueusement le

1. Dans l'un de ces monument» on a cru voir le tribunal du préleur, qu'on appelait Puteal Libonis, où se rendait la justice. — 2. Martial, 1,70 -.vicinum Castora canœ Transibis Veflœ, virgineamque domum.

Forum du côté du nord. Au-dessous se trouvent deux temples, dont Stace, on s'en souvient, nous a dit le nom. L'un est le temple de Vespasien, qui fut bâti par Domitien, son fils, tout près de celui de Saturne; nous en avons conservé trois colonnes. L'autre est le temple de la Concorde, qui est entièrement détruit. C'était un monument magnifique, dont on avait fait une sorte de musée. On y admirait des chefs-d'œuvre d'artistes grecs, des pierres gravées, des curiosités naturelles. L'habitude dura sous l'empire d'y consacrer à la Concorde, pour se la rendre favorable, des objets précieux d'or ou d'argent. Quelques-unes de ces offrandes étaient faites en faveur des empereurs par des sujets dévoués. On a trouvé dans les décombres du temple une inscription, où l'on demande à la déesse de prolonger les jours de Tibère, et où on l'appelle « le meilleur et le plus juste des princes ^ ».

Nous connaissons donc aujourd'hui trois côtés du Forum; seul, celui du levant n'a pas été déblayé. II est recouvert par un quartier de la nouvelle Rome, et pour le rendre au jour, il faudrait démolir toutes les maisons depuis San Lorenzo in miranda (temple d'Antonin) jusqti'à Sainte-Martine. On le fera sans doute bientôt, et le conseil municipal de Rome comprendra qu'il ne peut pas laisser son œuvre imparfaite. Heureusement, nous savons à peu près ce qui doit s'y trouver. Les textes des auteurs anciens nous l'apprennent assez clairement, et une découverte fort curieuse nous le met presque sous les yeux. Dans les fouilles qu'on a faites près de la colonne de Phocas, on a trouvé deux bas-reliefs, probablement de la fin du premier siècle, qui étaient engagés dans des constructions du moyen âge. Le sujet qu'ils repré-

1. Jordan, Sylloge insc. Fort, n" 13 (dans l'Ephemeris épigraphica, m, p. 2i27).

sentent a donné lieu à beaucoup de contestations, mais tout le monde admet que le lieu de la scène est le Forum, et que l'artiste a voulu en reproduire les principaux monuments. Sur l'un des deux on reconnaît aisément les temples de Castor et de Saturne, ainsi que la basilique Julienne, c'est-à-dire lès édifices du côté du couchant. Gomme l'autre devait être placé en face et en pendant, il doit contenir ceux qui bordent le Forum du côté opposé, le seul qui n'est pas encore découvert : il faut y reconnaître la basilique Émilienne et la curie de César : de cette manière, nous possédons dès aujourd'hui les éléments nécessaires pour connaître le Forum tout entier.

Ce n'est paspourtant tout à fait le Forum que nousavons essayé jusqu'ici de décrire, mais seulement les édifices somptueux dont il était entouré. Les anciens ne les confondaient pas avec le Forum lui-même *; ils réservaient ce nom pour la place intérieure qui s'étend entre ces temples et ces basiliques. Cette place, dont il était difficile de se faire une idée, quand elle était entièrement couverte de décombres, nous la connaissons aujourd'hui. Les fouilles nous en ont rendu une partie et nous permettent de nous figurer le reste. Elle était parfaitement limitée de tous les côtés, et entourée par des rues sur lesquelles donnaient les divers édifices dont je viens de parler. Elle ne forme pas tout à fait un carré long, comme on le croyait, mais plutôt une sorte de trapèze, car elle est plus large du côté du Gapitole qu'à l'extrémité opposée. Sur les dalles de péperin dont elle est couverte s'élèvent de grands blocs de pierre qui devaient supporter les statues et les colonnes dont nous savons que le Forum était encombré. On en compte huit le

1. Fesliis, p. 317 : œdes Concordiœ, inter Capilolium et Forum.

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long de la rue en face de la basilique Julienne. Vers le haut de la place, à côté de l'arc de Sévère, on remarque un mur recouvert encore de quelques plaques de marbre et percé de trous profonds, dont une partie, par malheur, est engagée sous le massif du pont de la Consolation. Ce mur a paru soutenir la plate-forme d'une autre tribune aux harangues, et l'on croit que les trous ont été faits pour y enfoncer, selon l'usage, des éperons de navire *. Près de cette tribune, en face du temple de Saturne, Auguste avaitélevéle « milliaire d'or »-, centre du monde romain, d'où partaient tous les grands chemins de l'empire ^. A cet endroit, toutes les rues du Forum se rejoignaient pour se diriger ensemble vers les hauteurs du Capitole, et c'est ici, comme je l'ai dit plus haut, que nous sommes sûrs de retrouver la Voie sacrée, de quelque côté qu'elle ait passé. Au moment où le triomphateur allait s'engager

1. Nous avons donc, de compte fait, trois tribunes aux harangues : 1° Celle de la république {rosira vetera), près de Saint-Adrien. Elle paraît bien avoir subsisté sous l'empire, car Suétone dit que Tibère prononça l'oraison funèbre d'Auguste devant le temple de Jules César, et Drusus sur la tribune ancienne (bifariam laudatns est : pro œde divi Julii a Tiberio, et pro rostris veteribus a Druso, Tiberii (ilio. Suét., Aug., 100). La vieille tribune avait dû conserver les rostres d'Antium, puisque Auguste fit orner la nouvelle avec les éperons pris à la bataille d'Actium. 2° La tribune de César (rostra Julia), devant le temple qui lui était consacré. 3" Enfin celle qui était placée contre l'arc de Sévère et que quelques savants appellent rostra CapitoUna. On ignore à quelle occasion et à quelle époque cette dernière tribune fut construite, maisCaninaa cru en retrouver une reproduction dans les bas-reliefs placés sur l'arc de Constantin, qui sont de l'époque de Trajan. Voilà bien les trois tribunes aux harangues (tria rostra) qu'on montrait aux étrangers à la fin de l'empire, et qui sont notées dans le Curiosum urbis Romœ. On les retrouve sur la carte du Forum de l'époque républicaine que nous avons reproduite plus haut, d'après Detlefsen. Ajoutons que les orateurs parlaient souvent ailleurs qu'à la tribune, et que les démagogues ont plus d'une fois excité le peuple des degrés du temple de Castor. (Dion, xxxxiii, 6.) — 2. Tacite, Hist., i, 2: milliarium aureum sub œdem Saturni. — 3. Voy., sur le plan, le n° 3.

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