LA TOILETTE
Les Daboméens sont coquets: ils se vêlent, ni plus ni moins que des gens civilisés, avec une recherche très compliquée.
Que l'on se figure, l'un pardessus l'autre, au moins deux et quelquefois trois achos (pagnes) brillants et brodés. Celui de dessous est en général le plus simple : on le porte roulé sur les hancheSj un peu à la manière du caï-tiiiang des Cambodgiens: il retombe jusqu'au genou laissant à nu le bas de la jambe. Les autres sont passés par dessus, tels les volants que les femmes portaient sous l'Empire. L'un d'eux se relève à volonté pour cacUer la poitrim; ; l'autre se porte comme la mantille andalo'ise,ou se jette sur l'épaule à la manière des manteaux kabyles.
Surchargeant ces vêtements, uue profusion de perles fausses, du corail, de l'ambre, de l'agate que le soleil éclatant fait chatoyer sur la coloiniade. Les ceintures réminmes consistent en rondelles de coco ciselé, en grosses perles et eu morceaux de corail enfilés en thapelets. On croit que de porter en guise de ceinture la colonne vertébrsie d'un serpent est un moyen sûr pour avoir beaucoup d'enfants : aussi les femmes « honnêtes » portent-elles cette étrange parure, car la stérilité est considérée dans ce pays comme une malédiction, comme une tare.
Chez les femmes la couleur bleue crue des achos
coiitrasle avec le noir de la peau : les ondulations de l'étoffe souple et légère mettent en relief, à chaque mouvemeut, les lignes, presque toujours fines et pures du corps. Cela se dessine encore plus gracieusement pendant la marche, qui a quelque chose de fier et de noble. Malheureusement les Dahoméennes ont la manie de se peindre ou plut'^l de se teindre une partie du visage et du corps : ainsi, les paupières sont teintes en violet, les ongles en rouije sang. Elles abusent de l'eau de Cologne, de l'eau de lavande, du musc, et surtout de l'atliké, que l'on fabrique dans le pays des Minas. Celte préparation présente une grande dureté. Pour l'employer, il faut la frotter sur un morceau de marbre que l'on lubritie sans cesse avec de l'eau de Cologne. Dès que le délayement est suffisant, c'est-à-dire quand on a formé unepSle visqueuse, on se sert de cetingrédient pour se peindre sur leçon, le dos, les aisselles, la poitrine, en traçant autant que possible des dessins réguliers; la pâte laisse une trace grisâtre sur la peau. h'attike possède une odeur aromatique très forte. L'e.xpérience seule guide le parfumeur indigène pour le dosage des éléments qui entrent dans la fabrication de ce produit et dont voici la nomenclature, d'après le D' Féris, qui la tenait d'un missionnaire, le père Mena-
cions de girofie. — Graines d'anis. — Eau de lavande.
— Courbaril. — Semences d'hibiscus abelmuschatus.
— Diverses feuilles odorantes inconnues, mais dont l'une vient de la côte de Krou, — Musc d'un chattigre. — L'alEiké, <i la côte, se vend presque au poids de l'or : un fragment de la grosseurd'un œuf ne vaut pas moins de 30 à 40 francs. Les femmes peu fortunées ne peuvent faire usage de cette composition, qu'elles remplacent par une autre, semblable, mais qui ne contient pas tous les éléments du premier.
Les élégants ne le cèdent pas aux personnes du sexe pour l'amour et l'usage de l'attiké ; les jeunes Dahoméens « de famille » sont aussi coquels que les femmes ; ils ornent fréquemment leurs bras d'emprises et leurs poigneis de bracelets en verroterie bleue ou verte ; pour canne (stick) ils portent d'anciens manches de parapluie ou d'ombrelle détournés, pour alimenter le commerce de traite, de leur destination primitive.
Les dandys noirs ont une manière au moins étrange de se « faire la tête ». Tantôt la partie gauche du crâne est rasée, tandis que la droite reste couverte de cheveux, lantût la partie droite est pareille à un côté d'œuf... de nuance foncée, tandis que ie côté gauche est chevelu. D'autres forment avec le rasoir une lanje raie qui sépare le sinciput de l'occiput ; il y en a qui ne laissent sur tout le crâne que des touffes, sur le devant ou sur les côtés, ou bien les cheveux sont ménagés de manière à former des figures géométriques ; rectangle, losange, triangle, cercle, etc. ; C'est toute la géométrie que l'on voit sur les têtes de la fashion dahoméenne, et souvent, ces figures se combinent avec art... Ce qu'il y a de plus intéressant dans la combinaison de ces figures, c'est qu'elle a un sens cabalistique : elle enferme des conjurations pour faire capituler les belles, ou pour ramener les cœurs volages aux amants délaissés. Quant à la coiffure des femmes, c'est généralement unchignon tronc-conique : dt;9 peignes de bois rasseœblentet retiennent en cette forme la chevelure crépue, la nuque et le front restant complètement dégagés. D'autres font de leurs cheveux une multitude de petites tresses, ou bien se font des raies par devant et par derrière, et sur les côtés de la tête.
Au Dahomey, on ne va pas « à la plage ». On se
baigne cependant eouvent, et longtemps chaque fois.
C'est la lai^une qui réunit la société select de la côte : hommes et femmes se baignent en commun. Trois fois par jour, à l'ombre des feuillages de la rive, les gens bien viennent se savonner sur le sable, se masser mutuellement à l'aide d'un gant de fibres végétales (Cari'ncan) puis ae plonger et barbotter dans l'onde que blanchit leur savonnade : D'autres se bornent à prendre là un tub, au moyen de vastes calebasses. Après le bain, on se passe sur le corps l'huile et les cosmétiques adoptés par la mode.
Le bain est suivi avec une régularité toute mondaine : l'usage n'en dispense que les femmes en deuil, pendant le temps qu'elles doivent consacrer officiellement à la douleur ; pour cette raison on les appelle, d'ailleurs sans malice, les « non-lavées ».
Le rivage de la lagune offre pendant les heures de bain quelque analogie avec Ifs plus mond.Tines de nos plages ; dans le cadre formé par les palmiers et les cocotiers qui mirent leur panache vert sombre dans l'eau atliédie par le soleil, les femmes papotent et médisent des rivales, les hommes font la roue et s'empressenl à plaire. C'est là qu'on échange les nouvelles et que se nouent les intrigues; on s'y distrait, on s'y dispute, on y marie, on y divorce (1).
La vertu des femmes est une question de latitude. Au Dahomey, les femmes ne sont pas des dragons : elles nouent volontiers des liaisons avec l'étranger, et même les hommes s'accommodent de la collaboration d'un blanc à l'extension de leur famille.
Le prince de Joinville dit dans Vieux Souueni'rs qa^h
1, D'après Henri Monet : La lailetle au Dahomey (Oëo^apbie,
Wydah en 1843, la population iuî présenla les plus beaux types dt; femmes du paya, en le priant de choisir celles qui lui plairaient et de laisser au Dahomey un rejeton de sang royal.
« J'ai eu, dit M. d'AIbéca (1), l'occasion de voyager dans le nord du Dahomey. Liis mœurs des indiçjènes sont moins austères que les noires, et, en vertu du principe que toute peine mérite salaire, père, mari ou Irère ne se gênent pas pour réclamer une indemnité lorsque quelques-unes de leurs congénères ont passé la nuit dans la case du blanc.
Un jour à Ouidah (Wydak), j'eus à juger un procès en palabre. Des soldais avaient pénétré dans une case réservée aux femmes el le plaignant, le mari, ajoutait : Ce n'est pas bien : ils ont cassé ma maison et pris ma femme, et cela sans rien lui donner. Ce n'est pas bien. Là-bas la fidélité conjugale ne découle pas de l'essence même du mariage. Les deux proverbes suivants prouvent que le coup de canif y est parfaitement admis.
La femme qui trompe son mari doit être reprise par son amant, si l'époux l'abandonne.
La femme morte chez son mari ressuscite chez son amant ».
, La femme aoire.