‹ Promenades au DahomeyChapitre 19 sur 27 · LA MONARCHIE ET LA COUR DU DAHOMEY · texte numérisé non relu

LA MONARCHIE ET LA COUR DU DAHOMEY

La monarchie du Dahomey était absolue, despoUgue. Le droit de régner était héréditaire, quant à la famille dans laquelle le roi était pris : mais le gouvernement était confié à celui des membres de cette famille qui était désigné par l'élecUon. Le roi élait le seul maître de la vie et des biens de ses sujets : il gouvernait par lui-même et tous les fonctionnaires ou chefs étaient responsables de leurs actes. Lorsqu'il ne voulait pas se rendre quelque part en personne, il envoyait un messager ou récadère, porteur de son bâton royal : le peuple rendait à cet objet les mêmes honneurs qu'au roi.

Le siège du gouvernement était Abomey : immédiatement après le roi venait le Méhou (ministre d'Etat).

Dans les principales villes, le roi était représenté par des cabécères. Ces fonctionnaires étaient en général fort Iracassicrs pour les blancs, dont un espionnage savamment organisé leur dénonçait les moindres faits et gestes, favorisant ainsi ce qu'en Europe on appellerait le chantage le plus étendu.

Les revenus les plus clairs du royaume provenaient de l'exploitation des blancs qui ne pouvaient rien entreprendre, ni même circuler dans le pays sans payer des droits onéreux.

Le bourreau ou migaa élait le personnage le plus considéré, sinon le plus considérable de la cour. Celleci se composait de larrys, princes, ou nobles, attachés

à [a personne du roi, sana préjudice de la garde qui escorlail toujours et partout le monarque. Les conseillers dont les avis étaient suivis autant qu'ils cadraient avec les intentions du maUre, faisaient aussi partie de la cour. Il faut ajouter à celte nomenclature les bouffons du roi, les esclaves du roi et des grands, les nombreuses femmes du maître avec leurs enfants et leurs serviteurs personnels. Tout ce monde vivait ensemble, sans enfreindre les règles d'une étiquette exigeante et sévère : les rangs sociaux étnnt on^ ne peut mieux gardés.

On peut se figurer le spectacle piltoresque que formait cette cour, aux jours de grandes réunions, avec Us hauts et larges parasols portés en l'air, avec le bariolage des pagnes et des écharpes, les hautes coiffures de plumes diversement colorées, la circulation de gens armés parmi les groupes, les chants et les simagrées des griots, le bizarre accoutrement des féticheurs; tout cela dans un ruissellement de soleil, dans le tapage de la musique nègre, dont les principaux Instruments sont le tam-tam, tambour creusé dans un tronc d'arbre, et une sorte de cymbale, qui rendent des sons profonds, monotones, prolongés.

Tout ce monde devant qui tremblait le peuple, tremblait devant le maître qui, d'un mot, pouvait faire tomber les tètes les plus superbes. Et cependant officiers, geiis de guerre, amazones, concubines, fonctionnaires, sans peut-être lui être attachés lui étaient dévoués. On sait que l'armée dahoméenne, chaque fois qu'elle eut à combattre les blancs, se battit avec un courage indomptable : dans ses rangs pourtant, ceux qui portaient quelque affection à Behanzin étaient certainement en minorité. Mais cet étranje personnage avait, comme ses prédécesseurs l'avaient eu avant lui, le don de pétrir les masses, de les dominer. Les seules gens qui

ne tremblaient pas devant le roi, tout en conservant viâ-à-vis de lui les apparences de la soumission, étaient les féiicheurs. Ces abominables jongleurs ont Tait par leurs artiiîces plus d«! mal au Dahomey que les Tantaisies sanguinaires de Behanzin. Celui-ci avait du moins le prétexte de la nécessilé de maintenir dans ses étais une discipline de fer; tandis que les féticheurs n'ont jamais agi qu'en vue de satisfaire les intérêts les moins avouables.

Félichears et féticheuses. — Les féticheurs et les féticheuses sont — on pourrait presque dire étaient, car, au Dahomey comme ailleurs les dieux s'en vont — sont les sorciers et les sorcières : par là il faut entendre aussi les prêtres et les prêtresses de la religion bizarre des Dahoméens. Ceux-ci et celles-là étaient faciles à reconnaître à leur costume.

Les féticheurs portent une espèce de jupe courte et raide par dessus leur caleçon, et jettent sur leura épaules un manteau sur lequel sont brodés fort grossièrement les attributs de leur divinité ; pour coiffure, soit un haut panache de plumes de diverses couleurs. La nuit, ou dans les grandes occasions, ils se mettent sur la lête une sorte de masque énorme qui a la prétention de représenter un animal fantastique, mais qui en réalité ne représente rien, que quelque chose d'informe et de laid. Cela ne laisse pas d'impressionner beaucoup les noirs, simples et superstitieux.

Quant aux féticheuses, qui sont en général les femmes des féticheurs, elles sont dès leur petite enfance vouée au fétiche (divinité) au service duquel elles passeront leur vie. Dès l'âge de trois ou quatre ans on leur fait des marques, en les brûlant au fer rouge, oa au moyen d'entailles sur la poitrine et sur les bras ; elles en gardent toujours les cicatrices. Leur déguisement est moins compliqué que celui des hommes :

elles se bornent à porter par dessus leur langout! un court jupon de plumes qui ne tarde pas à être fort sale, mais qu'eilea ne remplacent que le moins souvent pos sible. Elles vont le haut du corps nu, et la tête surmontée d'un haut bonnet droit, dont la forme rappelle celle d'un sac à épicerie en papier.

Au-dessous du féticheur vient le griot, sorte de sorcier de bas élage qui lire ce qu'il peut du populaire au moyen de aes tours de passe-passe, mais qui ignore les hautes sphères de la théogonie fétichiste, familières au féticheur. Le griot, dans les fêtes et à la cour, se produit vêtu d'une robe parsemée de pelits miroirs de verre. C'est lui qui chante les exploits du roi, et qui par ses danses, par ses chants, chauQe l'enthousiasme du peuple.

Les féticheurs des deux sexes forment ou plutôt formaient une caste puissante et redoutée. La superstition du peuple, presque toujours partagée par les grands, leur donnait un pouvoir illimité. Ils avaient d'ailleurs l'habileté d'en user sans trop en faire étaLige.Le peuple tremblait devant eux, a cause de leur prétendu pouvoir, et les rois les redoutaient parce qu'ils avaient une grande influence sur le peuple. Ils faisaient et détaisaient les rois à leur gré. ^ax défaisaient, il faut entendre qu'ils envoyaient ad patres adroitement ceux qui avaient cessé de leur plaire. Chaque fois qu'un roi a voulu gouverner sans les féticheurs, ou bien taire sentir à cette caste qu'elle n'était composée comme les autres que de sujets, il a payé de sa vie cette audace.

Ce sont les féticheurs qui ont poussé Glé-Glé et Béhanzin à la résistance contre nous, sachant bien que le jour où les blancs seraient maîtres du pays c'en serait fait de leur prestige, de leurs privilèges, de leurs bénéfices. Car ces coquins tiraient de toutes les mines, exploitaient aussi bien le peuple que le roi. Ils ne

représenlaieni pas tous le même dieu mais ils s'entendaient à merveille pour vivre de la crédulité qu'ils enLrelenaienl avec soin. En vérité ils étaient plus puissanttjque les rois eux-mêmes ; et il fallait qu'ils trouvassent de bien gros bénéfices dans l'exercice de leur sacerdoce pour n'avoir jamais cherché à vendre le pays et les habitants à quelque puissance européenne, car s'ils eussent voulu le faire ils l'auraient pu.

Il est sans exemple croyons-nous qu'un féticheur ait été mis à mort par ordre du roi — au moins publiquement — et pourtant dans bien des circonstances les rois durent s'apercevoir qui; les félicheurs « leur en contaient ». Mais c'eût été déclarer h guerre à toute la caste et jamais aucun de ces monarques pourtant si absolus n'osa s'embarquer dans une si dangereuse aventure.

Abomeij et Kana sous Bèhmicin. — Abomey, ancienne capitale de Béhanzin et qui avait été la capitale de tous ses prédécesseurs, s'élevait dans un paysage assez riant. Les abords de la ville étaient bien cultivés, bien peuplés, couverts de fermes. Tout ce pays est fertile et couvert d'une belle végétation.

La ville était complètement entourée d'un mur en terre, que nos troupes trouvèrent en assez mauvais état. Extérieurement sur tout le pourtour régnait un fossé assez large, aussi mal entretenu que le mur, et en général vide d'eau, si ce n'est celle qui çà et là, séjournait dans les endroits les plus profonds. On franchissait ce fossé au moyen d'un pont en bois au bout duquel une porte était ouverte dans le mur d'enceinte.

La population normale d'Abomey pouvait s'élerer à environ 20.000 habitants. Ce chiffre ne surprendra pas, si l'on songe que cette ville était le principal centre adminislraiif, militaire et commercial du

royaume. C'est là que se tenait ordinairement la Cour fort nombreuse, du roi ; là que les amazones et la plupart des guerriers résidaient en temps de paix, Abomey {bien que la ville sainte fût Kana) était aussi un centre religieux, et un yrand nombre de félicheurs y habitaient avec leur famille.

Enfin, les Grandes Coulâmes y attiraient périodiquement une affluence considérable de gens, venant de tous les points du pays, et dont beaucoup restaient ensuite plus ou moins longtemps à Aboiney.

Les habitations, comme dans tout le reste du pays, étaient, au moins celles du peuple, de simples huUcs de pisé couvertes en chaume et petites ; la ville se développait sur une étendue considérable, comme toutes les villes africaines, mais sans aucun ordre apparent. Les rues à propre ment dire n'existaient pas: en tenaient lieu, les espaces laissés eu hasard entre les cases. La plus grande malpropreté y régnait : on rencontrait partout, sur les palissades, aux angles descloa, descrânes eldes squelettes provenant des sacrifices humains dout Abomey était comme on le sait le théâtre.

Au moment des grandes coutumes la ville offrait un spectacle particulièrement horrible. Le sanif coulait de toutes paris et partout, ensuite, séjournait, se putréfiant sous le soleil. Les cadavres jonchaient la principale place et restaient là, plusieurs jours, exhalant une puanteur horrible.

Après avoir traversé différents quartiers on arrivait au centre de la ville, où s'étendait une place immense sur un calé de laquelle s'élevait le palais de Béhauzin, que ses prédécesseurs avaient habité aussi.

C'était une énorme bâtisse, assez semblable à une de nos anciennes casernes : de hautes murailles, bien entretenues, l'entouraient à bonne dislance. On pénétrait dans cette enceinte pardeuxgrandes portes surmontées

rie marquises de bois. Les murs du pataîs étaient percés dans le haut d'une quantité de baies, grandes comme des fettêtres, mais sans aucune fermeture, et par lesquelles, lors des <jrands sacrifices, on précipitait des victimes que les bourreaux achevaient quand elles tombaient sur le sol les membres rompus.

Le palais du roi n'avait pas moins de 600 mètres de crtté. Le roi et les yrands, ainsi que les Tonctionnaîres et les principaux félicheurs, y lo(jeaient.II servait aussi de caserne k une garnison assez nombreuse et à la plus grande partie des amazones en activité.

Il va sans dire que l'aménagement intérieur et le mobilier de ce palais étaient en rapport avec les mœurs et les idées barbares du personnage qui y résidait en maître. Sur le sol, des naltes : çà et là, de hauts tabourets de bois grossièrement œuvres, et cependant recouverts d'ornements dans le goût indigène. Le tabouret étant un des insignes du pouvoir ou de la richesse (les seigneurs se distinguaient du commun par le droit d'avoir un parasol, un tabouret et un bAton, chaque objet étant porté par un esclave), on évaluait l'importance du personnage d'après la hauteur de son tabouret : aussi ceux de Béhanzin étaient-ils fort hauts, et il ne pouvait s'y asseoir sans le secours d'un marchepied. Les parasols étaient aussi de façon grossière, mais immenses, à fond plat, avec une bordure découpée, ornée d'applications en étoffes de couleur ; un esclave, marchant derrière le maître, tenait cet iustrument de manière à ce que la personne tout entière du seigneur fut abritée. La dimension, pour le parasol comme pour le tabouret, était un indice du rang du personnage : inutile d'ajouter que celui de Behanzin était le plus grand du royaume. Quant aux bâtons, ils servaient, surtout ceux du roi, de « procurations ». Quand le roi envoyait

un foDCtionDaire récadère en mission, il lui remettait un de ses bâtons ; eut objet coiirérail à celui qui en était porteur les immunités les plus étendues. Comme on l'a dit dans un autre chapitre, le peuple devait rendre, et rendait en ellet au bâton du roi les mêmes honneurs qu'au roi lui-raême. Quiconque ne se fût pas prosterné en apercevant l'insigne royal, quiconque n'eût pas obéi séance tenante à l'injonction du récadère qui en était muni, était sûr de « son affaire ». C'était d'abord l'emprisonnement immédiat ; el, si l'irrévérence du sujet pouvait être attribuée à des senliments même liiiblcs d'hostilité envers le po uvoir royal, c'était la mort à brève échéance.

Les bâtons de Belianzin avaient environ u[i mètre de longueur ; c'étaient de simples baguettes de bois, portant en guise de pomme soît une crosse en bois sculpté, soit un ornement eu bronze figurant une main, un animal, un serpent, etc.

Hors le temps ou l'on en Taisait un usage officiel, hâtons de Bohnnzin reposaient dans le palais auprès des armes indigènes, des (amB-tams, des fétiches de toutes sortes, disposés sur les murs ou sur des socles.

Tout dans le palais de Behanzin rappelait la cruaulé el le pouvoir terrible du maître : En bas, dans les chambres où il se tenait, les couteaux à large lame des félicheurs formaient avecles sabres et autres instrumentsde mort le fond de la décoration des murs : en haut, le toit des terrasses était recouvert, pavé, de criîues humains.

Quand le roi faisait dire au peuple parsesféticheurs : «; Le toit de mou palais se découvres le peuple savait ce que cela signifiait : on allait partir bientôt en ijuerre. Et chose étrange, ce peuple qui au fond est doux et aimable, recevait avec une joie toujours nou-

velle, toujours sincère, l'annonce des prochaines boucheries qu'on rinvitait à exécuter. Les Dahoméens se montraient à la guerre d'une cruauté féroce et, de retour à Aboniey, ils assistaient avec un unthousiasme délirant au massacre des prisonniers faits sur les tribus qui ne les avaient point attaqués, i:t qui certainement, avant la (juerre, ne lejr voulaient aucun mal.

A sept kilomètres environ d'Abomey est située Kana qui n'était guère, au temps des rois, qu'un faubourg de la capitale. Cependant Kana n'en était pas moins une ville assez populeuse. C'était la ville sainte du Dahomey et la résidence d'été de ses rois. L'on se rendait d'Abomey à Kana par une roule large, bien entretenue, jalonnée d'habitations : i;lle montait en pente douce, régulière, d'Abomey vers la cité sainte, car Kana est situé sur une hauteur, tandis que la capitale est en plaine.

< C'est vraiment une avenue qui a grand air: de vieux et beaux arbres en jalonnent les deux côtés: de temps en temps, des groupes de cases et un petit marché où les femmes vendent des boules d'akassa, des épis de maïs, des crevettes fumées, du sel, du tabac, de l'huile de palme, des allumettes, du savon et des beignets de haricots piles... » (1).

Là, aussi, il y avait un mur d'enceinte en terre^ mal entretenu, qui ne put résister plus de quelques minutes à notre artillerie mais qui aurait pu être, à [a rigueur, une défense contre des noirs. Kana étaitaussi malpropre qu'Abomey avec ses quelques douze mille habitants entassés, hommes, femmes, enfants avec le bétail et les porcs dans des huttes pareilles k celles d'Abomey. Cependant le paya ni les gens n'étaient pauvres ; aux alentours, les champs bien cultivés s'éten-

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