Toutes : Dahomey, Niger, Touareg
daient au loin : les cultures de Kaoa alimentaîenl les marchés d'Aboiney.
C'est à Kana que les farouches maîtres du Dahomey reuaient passer la saison des grandes chaleurs. Mais leur cruauté ne se ralentissait pas. C'est de Kaua qu'ils expédiaient à leurs ancêtres, dans l'autre monde, une foule de messagers auxquels on commençait par couper la ifile.
La relit|ion, la coutume, autant que les instincts sanguinaires des rois, voulaient que l'on fît ainsi. Le roi régnant était tenu d'envoyer à époques fixes à ses défunts prédécesseurs, des « relèves » de serviteurs et d'officiers ; des confidents qui apportaient aux rois morts les dernières nouvelles du pays, el qui devaient leur demander d'inspirer à leur successeur vivant les meilleurs moyens à employer dans telles ou telles circonstances.
C'étaient les prisonniers de guerre, bien entendu, qui portaient ces messages, et qui allaient compléter ou renouveler la cour des anciens rois. C'est pourquoi le Dahomey faisait continuellement la guerre aux pays voisins ; il fallait toujours de nouvelles victimes aux mânes des ancêtres royaux.
Lors de la célébration des Grandes Coulâmes, Ks expéditions dans l'autre monde se faisaient en bloc, en masse : les sacrifices avaient un caractère général, A Kana, ils avaient quelque chose de plus particulier ; les envois de personnel décapité s'adressaient plus spécialement à tel ou tel ancêtre. Si ce n'était pas t.i horrible, on pourrait dire que les sacrifices, à Kana, avaient un caractère familial, quelque chose d'intime qu'ils n'avaient pas à Abomcy.
Du reste, c'est à Kana, pendant que le roi y séjournait avec sa cour, que l'on « faisait leur affaire » aux personnages compromis : ambassadeurs infidèles, mi-
nîstres concussionnaires, ofnciers ou serviteurs trop galants, étalent amenés en villégiature par le inattre ; puis, suivant une expression bien dahoméenne, et qui dévoile tout un côté des mœurs royales « on n'entendait plus parler d'eux».
Personne ne saura jamais le nombre effroyable de (jeus que Behanzin a ainsi emmenés « à la campagne » et dont « on n'a plus entendu parler ». On n'a même jamais su par quels moyens les gens désignés disparaissaient. Ces 4 moyens » étaient le « mauvais café » du Dahomey. Toujours est-il que ce n'était pas publiquement qu'on les sacriliail, comme on faisait des envoyés aux ancêtres.
Quoi qu'il en soit, les sacrifices, ou plutôt les égorgements, étaient aussi horribles, aussi atroces à Kana qu'à Abomey, La seule différence qu'ils ollrissent était dans le nombre des égorgés, toujours beaucoup plus considérable à Abomey.
Ici et là, on commençait par instruire les victimes de l'emploi qu'ellesauraientà remplir dans l'autre monde. Les gens de condition étaient désignés pour les postes élevés : tel devait être chef d'un service du palais, tel devait être cabécère ; tel devait être porte-crachoir, etc. Le fretin devait servir à compléter l'armée du mort, à grossir le nombre de ses serviteurs. Et chacun devait promettre, et même promettait, parfois sincèrement — ô force de la superstition 1 — de s'acquitter exactement de sou emploi, ou de transmettre fidèlement le message qu'on lui faisait l'honneur de lui confier.
Après avoir ainsi donné à chacun ses commissions, le roi s'adressait à tous ceux dont la tête allait tomber l'instant d'après. Il leur parlait paternellement, cordialement, comme un colonel qui expédierait outre mer un détachement de jeunes soldats:
— Vous allez partir pour rejoindre mes ancêtres dans le pays des morts. Saluez-iea de ma part. Ditesleur bien que je conserve pieu-semeut leur mémoire ; que je continue à observer les traditions ; que je vous envoie vers eux afin de les honorer. Dites-leur que mon royaume est grand et prospère : que ma puissance est sans limite: que tousies peuples tremblent à mou nom. Ce sont mes paroles. Et maintenant, parlez 1 >
Et les pauvres diables « partaient » en effet. Ce parlez était l'arrêt de mort irrévocable des quelques sept ou huit cents malheureux auxquels s'adressait le discours du (Honarque.
lis 8'avan(,^aient un-à-un devant le roi assis sur son liant tabouret: s'agenouillaient, tendaient en frémissant la lôte. Et le miqan (ou bourreau) d'un coup de sabre adroit les décapitait. Le sang des victimes était quelquefois reçu dans un vaste bassin de cuivre : on s'en servait ensuite pour délayer de la bouse de vaches, et celle horrible mixture servait à peindre des fresques sur les murs des résidences royales.
Le sang des « messagers» était encore utihsé d'une autre façon : on en arrosait latombe du précédent roi. Quant aux têtes, ramassées dans des paniers, elles recouvraient, comme on l'a dit, lamaisonroyale. Enfin les corps étaient jetés en tas dans le fossé d'enceinte où Ils pourrissaient au soleil.
Tels étaient les spectacles dans lesquels se retrempaient le courage des princes dahoméens et leur foi en leurs ancêtres, en leurs divinités : Eleijear, le dieu de la fécondité et Ifa, déesse des enfantements, dont les idoles informes, grossières, horribles, étaient adorées à Kana.
Le seul fait d'avoir aboli ces coutumes monstrueuses qui déshonoraient l'humanité aurait suffi à légitimer la conquête du Dahomey, si d'ailleurs nous n'avions
pas eu maintes autres raisons de porter dans ce pays nos ariOL's vengeresses. .
Deu.r frères de Bfihanzin. — La conquête du Dahomey n'était pas encore achevée, et Béhanzin fugitif était encore en liberté, que le général Dodds nommait roi d'Abomey un frère de notre ennemi.
Le gouveruemeni français désirait en effet que le pouvoir restât, au moins en apparence, entre les mains de chefs indigènes. L'expérience nous a appris que, surtout en pays noir, il y a intérêt à ne pas gouverner par nous-mêmes les peuples récemment conquis, mais qu'il est avantageux au contraire de les laisser soumis aux personnages qu'ils sont habitués à regarder comme leurs chefs naturels, et qui d'ailleurs ne sont que des instruments entre nos mains.
Déhanzin avait été déchu de tous ses droits, par une proclamation du général Dodds, lancée d'Abomey le 18 novembre 189.J ; une déclaration du 5 janvier 1894 annonçait au peuple la création des royaumes d'Allada et d'Abomey, qui devraient être gouvernés, sous la domination française, p^r des princes du pays. Les rois d'AIlada et d'Abomey devraient être élus par les chefs de ces royaumes. Par rlas il faut enlendre que l'autorité française présenterait à ces chefs le personnage qu'elle aurait choisi pour roij et que les chefs déliraient Paccepter
Pour ôrre roi d'Abomey (ce nouveau royaume comprenait le pays situé entre le Koufo, le pays des Mahis, l'Ouémé et la Lama), on choisit Goutchili, fils de Glé-filé et frère de Béhanzin. Goutchili fut élu sous le nom de Agoli-Agbo, le 5 janvier 1894.
Le ci-devant Goutchili était un assez vilain personnage quiavait (rahl son frère, dont il était le principal général, pour hâter la chute de celui-ci, dont il escomptait la succession. Le général Dodds combla donc
ses vœux ea le recoiinaissaat pour roi d'Abomey, protégé de la France, avec un cérémonial imposant, qui comprenait une salve de 21 coups de canon.
Au physique, le successeur de Béhanzin était gros, gras et lourd avec un faciès exlrémeraent « nègre. » Au moral, c'était (c'est encore car il existe toujours) un ûlre sournois, avide et vindicatif mais lâche.
Une fois roi, il ne chercha pas à se distinguer par ces excentricités de costume que nous admirons parlbis cfiez les rois africains : il continua à porter le costume nalional, ornant seulement son bonnet dahoméen d'un haut plumet destiné à faire connaître sa nouvelle dignité.
On cite de lui une bizarrerie qui mérite d'être rapportée. Agoli-Agbo n'aimait pas à se faire porter en hamac, bien que cette coutume soil universellement suivie dans le pays. Mais il n'aimait pas non plus à aller à pied. Aussi avait-il imaginé de se faire construire une manière de char-romain, dans lequel il se
tenait debout et que IraînaîenL ses ministres, attelés
au timon. Si jamais le « Char de l'Etat » a été un vain mot, ce n'est pas à Abomey. Agoii-Agbo habitait à Abomey le palais de Simbodgi, cette ancienne résidence de son frère, dont les cours avaient vu couler tant de sang, dont les murs avaient entendu tant de cria de douleur et d'angoisse.
Poète à ses heures, il avait composé des hymnes célébrant les victoires françaises, et qu'il faisait exécuter par son orchestre indigène pour honorer les Français qui lui rendaient visite. Il offrait à nos compatriotes, dans ces circonstances, toutes sortes de divertissements. Inutile d'ajouter que les massacres de prisonniers et les envois de messagers aux ancêtres, définitivement abolis, ne figuraient pas au programme. Ce lyrisme du roi était-il sincère? C'est peu probable. II
faut avouer cependant que d'un bout à l'autre du Dahomey, la chute de Béhanzin fut ci^lébr^e en prose et en vers, sur lous les tons et sur tous les instruments, par ce peuple qui s'était si courageusement battu pour lui.
Les mêmes hommes qui naguère se montraient si féroces vis-à-vis des blancs, n'avalent, quelques mois plus tard, pas assez d'imayes poétiques pour dépeindre le bonheur qu'ils ijoiltaieiit sous notre domination.
Lorsque le commandant Toutée, en mission, parcourait le Dahomey :
« Ces bonnes gens allaient au devant de lui en lui cbaniant les épopées où les aèdes du pays ont célébré la déconfiture de l'abominable Béhanzin :
Il a fui, le requin qui venait noua déïorer.
Nous passions nos nuits dans la crainte.
Aujourd'hui, nous pouvons travailler et dormir en palï. Car le requia a Hit devant les grands blancs.
Etait-ce vraiment la haine de Béhanzin qui les inspirait, ou bien la crainte des «Grands blancs » 1 Mystère.
Pendant quelque temps Agoli-Agbo se montra assez docile envers nous.
Mais il avait pris le pouvoir dans un pays réduit et devenu presque pauvre par les nécessités de la guerre. Afin de conserver le luxe et le prestige qui entouraient l'ancien roi, il exigea de ses sujets et même de ses voisins des charges auxquelles ceux-ci ne pouvaient répondre. « Ces exigences ont provoqué des mécontenlemeuts sérieux et des divisions dont les derniers partisans de Béhanzin ont profité pour créer des intrigues, combattre l'influence d'AgoIi-Agbo et provoquer une immigration. D'autre part, le roi d'Abomey ayant àdifl'érentes reprises essayé d'imposer sa souveraineté sur les territoires voisins indépendants parle traité du
29 janvier, a, par ce moyen, rendu encore plus difficile sa position vis-à-vis des chefs influenls jaloux de leur autonomie. SouvenI rappelé à l'ordre pour ces questions d'empiétement de territoires, il sem Lie aujourd'hui comprendre l'inutilité de ses prétentions, mais il reste chez ces sujets, comme chez ses voisins, une impression que le temps et une attitude plus correcte de sa part feront peu à peu disparaître » (1).
Le temps n'apporta héla» aucune améftoration dans l'attitude incorrecte de notre protégé. Au contraire, il avait longtemps passé pour une victime des intrigues de son entourage, et il fallut bien enfln se rendre à l'évidence : il était le premier intrigant de la cour, et ses machinations avaient surtout pour but de nous créer des embarras et de détacher de nous les populations. Bref, sans entrer dans le détail des reproches que l'on eût pu lui adresser, disons qu'un beau jour l'autorité française cassa simplement aux gages ce vassal infidèle et maladroit, et, du même coup, supprima le royaume d'Abomey (12 janvier 1900) qui fut découpé en cantons indépendants, lesquels n'eurent plus dès lors d'autre chef direct que le Résident lui-même (le Résident jusqu'alors placé auprès d'Agoli-Agbo à Abomey).
Quant à Agoli-Agbo, déchu du trône qu'il n'avait pas su conserver, il fut interné à Porto-Novo.
Sic transit gloria mandi 1
Le père de Behanzin, l'honnête Glé-Glé avait eu,dit-on, cent femmes, trente-deux fils et cinquante-huit filles.