‹ Promenades au DahomeyChapitre 23 sur 27 · Paul Ximande- L'héritage de Bebanzin. (Perrin et Cie · texte numérisé non relu

Paul Ximande- L'héritage de Bebanzin. (Perrin et Cie

Une immense quantité de chaussures complète outre mesure la garde-robe royale. Grâce à ces richesses restimentaires le roi ToITa peut sacrifier à son goût pour l'étiquette : les jours de grandes solennités il n'hésite pas à changer de costume plusieurs fois ; on le voit même en changer plusieurs fois au cours d'un grand dîner, ou, plus exactement, on le voit dans ces circonstances s'éclipser de temps à autre comme s'il était appelé hors de la salle par une impérieuse nécessité... et l'on peut-être sûr qu'il ne s'est éloigné que pour revenir bientôt, revêtu d'un costume nouveau.

La demeure royale, qui est comme nous l'avons dît d'aspect confortable, porte le nom de Château de Bécoa. Elle se compose de bâtiments isolés, dont les principaux sont la « salle du trAne » et le palais proprement dit. Le nom de la salle du Trône indique la destination de ce bâtiment : les audiences royales, les grandes solennités devraient avoir ce local pour théâtre. Mais le roi reçoit plus volontiers dans son habitation personnelle ; quant à ses petites audiences il les donne dans la cour, sous les arbres. C'est là qu'il réunit ses ministres pour les affaires courantes et qu'il rend patriarcalement la justice à son peuple. La salle du trône, ainsi inemployée, sert de magasin et %brite le mobilier d'apparat. ,

L'habitation du roi est à un seul étage. Le rez-dechaussée est principalement occupé par les cases à fétiches, et par le logement des gens de service.

Les appartements du roi, au premier, se composent de plusieurs pièces parquetées — chambres ou salons — et encombrés d'objets européens les plus divers : meubles de salon et de salle à manger, glaces, pianos, pendules, bibelots et cœtera... tout ce qu'il y a de plus cœtera.

Des tapis partout recouvrentle parquet, comme des

lapisseries recouvrent les murs, eiles-méraes recouvertes de toutes sortes de choses suspendues, telles que armes de parade et de guerre, gravures, photographies, etc., etc. C'est à cet étage, et dans une salle spéciale que se trouvent les costumes, les chapeaux et les chaussures du roi, rangés fort soigneusement. Une autre salle sert de « caisse » au roi et à l'Etat Porto-Novien ; c'est dans celle-là que l'on garde tout l'argent et tout l'or monnayé du pays et du souverain. Dans ce charmant pays, tout appartient au roi, qui paie toutes les dépens es mais aussi encaisse tous les revenus. II taille et rogne à sa guise ; aucun contrôle ne limite on n'entrave sa gestion financière, et il faut croire qu'elle est sage puisque d'immenses coffres sont là, regorgeant d'espèces sonnantes et de bon aloi.

Toffa, qui est fort civil, accorde S ses visiteurs des audiences réelles, c'est-à-dire qu'il les reçoit en personne, leur donne des poignées de mains et cause longuement avec eux, au moyen d'un interprète, de ce qui tes intéresse, de ce qui los amène dans le pays, etc., Il leur rend même leur visite, mais cette formalité est remplie par son porteur de bâton. On a dit ailleurs, dans ce livre, que le bâton sert à représenter le grand seigneur auquel il appartient, et confère aux émissaires qui en sont porteurs une sorte de dignité spéciale. Le fonctionnaire auqnel le roi confie son bâton, pour lui permettre de remplir n'importe quelle mission, est un véritable ministre plénipotentiaire, et sa personne est sacpée pour tous. Le roi ne désavoue jamais son porteur de bilon ; Béhanzin lui-métne, qui n hésitait point à violer un traité passé en bonne el due forme, ne désavouait jamais ses récadères, quitte à leur faire couper le cou s'ils n'avalent pas eu de ses intérêts un soiasuftîsant.

Voici comment se passent, en Porto-No vo, les entrevues avec... le bâton du roi.

Soit que le souverain vous fasse l'honneur de vous rendre une visite, soit qu'il ait simplement quelque chose à vous faire savoir, il dépèche vers vous quelqu'un de sa maison: ce personnage, naturellement, est parfaitement mis, à la mode du pays. « Après s'être Incliné profondément il (l'envoyé) tire d'une gaine en peau de daim la canne royale à pomme d'or et vous l'oiTre. Il prend alors la parole.

— Le roi, dit-il, l'a chargé de s'enquérir des nouvelles de votre santé, de vous Iransmeltre ses compliments et de lui rapporter les choses que vous jugeriez convenable de lui faire savoir.

Vous répondez, et rentrelien s'engage. Quand vous trouvez que celte conversation a assez duré, vous rendez la canne au larry (Fenvoyé) qui la réintègre respectueusement dans l'enveloppe de cuir, salue et s'en va (1) ».

On a dit que S. M. Toffa rend la justice, comme le faisait autrefois le bon Louis IX, sous les ombrages de sa cour. Par ombrages il faut entendre : auprès des arbres, car en réalité les végétaux auxquels on donne ce nom sont peu feuillus et donnent peu d'ombre.

La justice au Dahomey et en Porto-Novo affecte encore des allures très moyeo-âgeuses. Le jugement de Dieu y est appliqué à tous propos.

Quand un inculpé est amené devant le grand juge celui-ci lui demande s'il veut « prendre le fétiche », cela

\. Paul Mimande. Op. cit.

consiste à absorber une abominable mixture indigène qui, si elle ne tue pas son homme sur le coup, a tout au moins le pouvoir fie le faire lomber raîde. Si l'accusé refuse de prendre le fétiche, c'est qu'il se reconnaît coupable. Dans ce cas son affaire est claire. Si c'est un brave, fort de son innocence ou seulement de son toupet, il ingurgite sans hésiter le breuvage: alors, il tombe ou il ne tombe pas. S'il tombe, cela signifie qu'il méritait l'accusation portée contre lui. Il meurt généralement, châtié par les dieux. S'il ne meurt pas cela prouve, pour nous, qu'il a de l'estomac : pour les porto-noviens, qu'il est innocent de ce qu'on lui impute. On le reconduit avec ovations hors du palais.

Le jaffement de Dieu se fait encore par le « Cheval de bois ». Le cheval de bois est quelque chose comme le grand jeu de la divination judiciaire porto-novienne. C'est bien un cheval en bois, fort grossièrement bâti et de grande taille. Ce simulacre renouvelé des Grecs, comme le cheval de Troie, est creux : il est peint en rose :son col et ses jambes sont articulés. Un féticheur peut se loger dans la cavité ventrale de cette imitation d'animal.

Le cheval de bois ne sert que dans les procès sensationnels, dans lesquels de hauts personnages sont impbqués. Tout le peuple est convié à assister à la cérémonie du jugement.

Un certain apparat préside à toutes les phases de l'intervention du fétiche. Le roi lui-môme adjure le dieu de faire désigner par le cheval de bois celui des accusés sur lequel sa justice doits'appesantir. Ceux des accusés qui ne sont pas dans les petits papiers du féticheur sont alors sûrs de leur affaire. La ttlte du c hevil savamment dirigée par l'homme qu'il porte dans ses Qancs, semble inspecter le groupe de malheureux tremblant sous ... son regard. Elle s'arrête tout-à-coup, ses

yeux de l>oia tournés vers un des accusés ; c'est celui-là qui est le coupable. Le pauvre diable est teliemenl ému, et tellement naïf qu'il se jelte à genoux et demande grâce, ce qui équivaut à se déclarer coupable. La même expéiieuce se renouvelle jusqu'àce que tous les coupables aient été découverts : le cheval de bois annonce par un petit frétillement de sa queue, que la séance est terminée. L'auteur qui rapporte en détail cette cérémonie {Paul Mimande) fait très judicieusement observer que le félicheur blotti dans le corps du fétiche est un malin qui spécule là, (comme les féticheurs le font en toutes circonstances) sur la crédulité de ses compatriotes.

Il observe avec soin les visages du groupe des accusés, et dès qu'un tressaillement lui a révélé que celui-ci ou celui-là ont la conscience trouble, il fait s'arrêter brusquement la tête du fétiche sur l'imprudent.

Certes, cette manière de rendre la justice est archaïque : elle offre cependant plus de garanties que les procédés sommaires de Behanzin.

Revenons au roi Toffa, dont ces digressions nécessaires nous ont quelque peu éloigné. Ce bon souverain comme nous l'avons dit aime beaucoup notre pays, qui exerce un protectorat effectif et intelUgent sur ses domaines.

Il nous est reconnaissant du service que nous lui avons rendu en lui assurant la possession pacifique du trône de Porto-Novo. Sans notre intervention dans les affaires de Guinée il est certain que le Dahomey eut * cassé » le Porto-Novo. Ce terme, « casser » qui appartient au langage négro-français de la côte fait suf-

fisaromeiit image pour que nous ne perdions pas de temps à l'expliquer. Kondo (Belianzin) se proposait et même essaya de « casser » le royaume de son cousin Toffa : ce pauvre roi eut sans doute été chargé ensuite de porter quelque message à feus les rois du Daho mey. Heureusement que la France a mis le holà. Jamais Toffa n'oubliera la reconnaissance qu'il nous doit de ce fait, et il fait tout ce qu'il peut pour nous en donner des marques. Nous avons rarement eu en Afrique un protégé et un allié aussi loyal. 11 y a quelques années il envoya deux de ses fds en France afin que ces princes vissent de plus près notre civilisation, nos usages, nos mœurs.

On se demandera pourquoi Toffa ne vient pas en personne dans un pays où il est assuré de recevoir le plus cordial accueil et que, avec ses idées étonnemment progressistes, il doit désirer de connaître.

C'est que si le roi est le premier de son royaume, il n'en est pas le moins superstitieux. Ou bien, que par politique il croie devoir se montrer plus attaché que tout autre aux traditions du pays et de la monarchie, afin que personne dans ses Etats ne se jug: autorisé par son exemple aies traiter légèrement.

Or, les superstitions du pays interdisent formellement au roi de passer la nuit hors du royaume, et même hors sa demeure. Il est si respecteux de celte défense qu'il ne sort jamais après le coucher du soleil, excepté une fois par an, pour assister, le soir du 14 juillet, à la réception que donne le gouverneur à la résidence de France.

On sait combien il est difficile de jeter un coup d'œil i ■ dessus le mur de la oie privée des princes afrî-

pa

Tout ce que l'on peut dire de l'intérieur, du home de Toffa, c'est que de nombreuses femmes charment les loisirs que lui laisse le pouvoir. Combien en a-t-il ? Mystère. On parle de quatre cents, ce qui est beaucoup pour un homme seul. Mais il est probable que, dans ce nombre, il faut faire entrer les parenles, les belles-mères, les servantes et même les filles du maître. Tout cela en effet constitue le Iiarem, aussi hiea en Guinée que chez les princes musulmans.

C'est une erreur de croire que toutes les femmes' qu'abrite un harem royal ou seigneurial, en Afrique ou en Asie, sont des épouses et des concubines. De là vient que l'on n'accueille pas sans stupeur les chiffres donnés par les voyageurs, qui prétendent savoir que tel prince, tel roi, a trois cents, quatre, cinq cents femmes. En réalité toutes les femmes de la famille, ainsi que leurs esclaves, et souvent même de leurs »mîes, vivent dans le harem, sont nourries et habillées, dotées et logé«s par le maître, qui ne les connaît pas toujours toutes, et se borne à reconnaître dans cette foule les trois ou quatre épouses ou concubines avec lesquelles il est en relations suivies.

Quoi qu'il en soit le roi Toffa a un grand nombre fils. Il s'intéresse à chacun d'eux. Il doit avoir aussi' beaucoup de filles, mats de celles-là il se soucie peu de savoir combien elles sont. Les filles ne comptentpas.

Quand un Européen encore peu au fait des mœurs du pays lui'demande «, combien il a d'enfants » l'excellent roi prend un air à la fois vague et stupéfait : stupéfait, parce qu'il trouve la question au moins bizarre, ne pouvant point concevoir qu'un homme aussi sérieux qu'un blanc doit l'être s'intéresse à de pareilles futî»*

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lités ; vague, parce qu'en réalité il lui serait bien difficile de dire au juste combien il a d'enfants*

Il répondit une fois à cette question, que lui posait un de nos compatriotes (1).

€ Tout ce que je crois savoir, c'est que j'ai environ cinquante fils aînés ».

S'il a cinquante atnés^ à combien doit se monter le nombre des puînés !

1; Paul Mimande, L'héritage de Behanzin.

L'HISTOIRE (2e partie : De 189t à noB jours).

1. — Au comme ncem en l de 1891, le Dahomey, en arrière de nos établissements du Bénin et de notre protectorat de Porto-Novo était, au moins en apparence, assez calme. Dans les premiers mois de cette année une mission ayant pour chef le commandant Audéoud (avec lea Capitaines Decœur, sous-lieutenant Charles, aspirant d'Ambrières ;le P, Dorgère ; l'interprète Alex, da Sîlva) se rendit sans encombre à Abomey pour remettre au roi Béhanzin les cadeaux que le gouvernement de la République lui envoyait conformémentaux traités, et d'ailleurs dans l'espoir de cimenter la paix apparente qui régnait depuis quelque tempe entre nous et notre voisin,

La mission resta environ un mois à Abomey, où elle fut bien traitée et où des fêtes furent données en son honneur.

Cependant, à la côte, les agents du roi, secrètement encouragés à la résistance, recommencèrent bientôt à imposer à nos nationaux ou proléjés les vexations les plus diverses. Les représentants de la France protestèrent auprès des autorités dahoméennes, aussi courtoisement que possible, afin de ne pas envenimer les choses. Les chefs dahoméens fournirent des explications évasives et les cho.ses, à chaque incident, en restèrent là.

Pendant cette période Béhanzin, ayant mobilisé de

ijré ou de force une grande partie de la population de son royaume, fit contre les Egbas une expédition dont it ne retira aucun profil, et dans laquelle au contraire il subit des pertes sérieuses.

C'est à cette époque que devait être commencée la construction par les soins du gouvernement de la colonie, du ^varfet du blockhaus de Kolonou, Béhanzin fit d'abord courir le bruit qu'il était décidé à s'opposer par la force à l'exécution de ces travaux. Mais, comme cela ne sembla nullement intimider nos agents, il se borna au début à faire exercer les tracasseries les plus diverses, par les autorités qui relevaient de lui, contre ceux de nos nationaux chargés de poursuivre la construction de l'apponlement et du fortin. C'étaient chaque jour de nouveaux incidents, fort désagréables pour les Français: tantôt les autorités indigènes défendaient aux Guinéens de vendre des vivres aux journaliers de notre factorerie Fabre et Régis, tantôt le Yévogham de Kotonou demandait sur un ton comminatoire que l'on ne tirât pas le canon ce jour-là, parce que « cela offensait le fétiche». Bref, si cen'élaitpas encore la guerre déclarée c'était du moins le commencement d'hostilités d'autant plus énervantes que learapports offlciels extérieurs restaient corrects, entre les autorités françaises et les représentants de Béhanzin. Les représentants de la France avaient d'ailleurs le bon esprit de ne pas relever ces quolidienneset misérables provocations.

Le Résident de France écrivait à ce sujet au Gouvernement : « Ces agissements n'ont jamais, depuis que « je suis au Bénin, présenté un caractère aussi accusé « d'intensité.

« Je ne crois pas qu'il y ait actuellement lieu de « s'attendre à une attaque du Dahomey, mais il est « évident que l'arrivée du matériel du warf est pré- K sentée sous un jour très sombre au roi Béhanzin par

« les commerçanis étrangers, intéressés à en empêcher « la construction ; les uns parce qu'ils craignent qu'une « Ibis l'appontement terminé nous n'envahissions le « Dahomey et en fassions la conquête ; les autres, « parce que le warf portera un préjudice considérable « au port de Luijos. On fait croire au roi que nous « allons nous en servir pour débarquer immédiate- « ment des troupes et lui déclarer la guerre. Il doit « en résulter chez lui une certaine Inquiétude qui con- « tribue certainement h lui faire hâter l'instruction de « ses troupes. Il serait prématuré à coup sûr de fon- € der des projets d'avenir sur la construction de notre « appontement» mais, dans les circonstances actuelles, « il est impossible de se dissimuler que nous serons « contraints, dans un avenir peut-être peu éloigné, « d'en arriver à l'affirmation de nos droits pourtant « indiscutables, par un acte de vigueur qui mettra pour « toujours un terme à une situation équivoque dont « savent si bien tirer parti nos adversaires».

La situation de Béhanzin, malgré l'assurance qu'il affectait, et malgré l'impertinence de ses délégués, était précaire. Il avait acheté aux factoreries de la côte, voisines de nos établissements, de grosses quantités d'armes etdemunitionsqu'il complaît payer en travailleurs libres {lisez esclaves) au Cameroun allemand, au San-Thomé portugais et au Congo belge.

L'insuccès inavoué de la dernière campagne ne lui avait pas permis de razzier le nombre d'hommes suffisant pour tenir ses engagements. Il n'avait pas non plus de noirs à sacriGer pour fêter les funérailles de son père.

Ne sachant de quel côté trouver une issue à ses embarras, il se jeta sous un prétexte maladroit (1) dans

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