CHAPITRE IX
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Les » Jinks ». — Fêtes en forêt. — Sous la tente. — Le théâtre de la Xature. — Kbats littéraires et gastronomiques. Le Sire. — Emblèmes symboliques. — Les funérailles du Souci. — Une leçon de philosophie. — L'humour du Far- West.
S'il y a une institution qui traduise bien l'idéalisme, l'humour, la désinvolte imagination des gens du Far-West, c'est à coup sûr le Bohemian Club. Là s'assemblent les peintres, les acteurs, les hommes de lettres, les avocats, les journalistes, les professeurs, en un mot tous ceux qui appartiennent à l'élite intellectuelle de la Californie. Cette maison fut fondée en 1872 « pour réunir » disent les statuts, « tous les gentlemen dont la profession touche à la littérature, à l'art, à la musique, au théâtre et aussi ceux qui en raison de leur goût ou de leur incli-
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nation pour ces occupations peuvent paraître éligibles » . A l'heure actuelle leur société comprend 800 membres.
Il est malheureux que l'ancienne demeure des Bohemians ait été détruite par le feu de I90G, de même que les archives, la bibliothèque et les collections de tableaux grâce auxquels on repassait la pittoresque histoire de ces pionniers intellectuels. La nouvelle résidence dont M. C.-W. Hornick, le directeur du Cal/, m'a fait les honneurs, a cependant été décorée avec esprit parles peintres et les caricaturistes du Club. A profusion ont été brossées les scènes représentant les « Jinks » . Il n'y a pas de mot français qui rende exactement le sens de cette expression. Ces « Jinks » — manifestations sylvestres, dramatiques et philosophiques aussi — constituent justement l'originalité du grand cercle du Far-West. C'est surtout à ces fêtes extraordinaires que je pensais en disant que rien ne définit mieux la fantaisie des gens de ce pays que les faits et les gestes des Bohemians.
Les représentations se déroulent pendant la nuit d'août que favorise la pleine lune. Elles ont
lieu au cœur de la forêt et selon des rites spéciaux. Je vais vous en conter l'origine.
Pendant l'été de 1878, un groupe de Bohemians conduits par Harry Edwards, un acteur doublé d'un savant entomologiste, eurent l'idée de camper près de Taylorville, dans le comté de Sonoma. Là, un impromptu fut composé et joué sur la place par les promeneurs. Depuis, cette coutume a été amplifiée jusqu'à prendre les proportions d'un événement national.
Le Bohemian Club a acheté à 100 kilomètres de San-Francisco, non loin de Guerne ville sur la Russian River, 240 acres de forêt dans un cirque que dominent des montagnes escarpées. Les majestueux séquoias forment un temple naturel divisé en chapelles touffues. Groupées par bouquets ou « groves » , ils composent une série de retraites que l'on consacre à divers usages.
Dans l'un de ces bouquets géants est aménagée la salle à manger du Club. Des tables rustiques sont disposées autour d'une fontaine jaillissante. Six cents personnes peuvent ainsi aisément prendre leurs repas à l'abri des redwoods. Lampions japonais, verres multicolores,
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lanternes à acétylène sont allumés le soir pour renforcer l'éclairage clignotant des étoiles.
Le feu de camp (Camp-fireJ brûle dans un « grove » adjacent. En guise de sièges, des arbres grossièrement travaillés sont disposés en arc de cercle. Cliaque rang mesure 30 mètres et il y a ainsi sept ou huit rangs de fauteuils primitifs. Une scène non moins rustique a été construite en face sans que le décor naturel ait été altéré. Le fond, c'est la colline à laquelle ce tréteau est adossé avec ses sentiers rocailleux qui mènent aux différents étages nécessaires parfois à l'action. Quant à l'orchestre, placé en contrebas, il est dissimulé par les branches et le feuillage.
Les bouquets environnants sont occupés par un bar, par des salles de douche, par un salon de coiffure, par un atelier où les artistes exercent leurs talents. Un peu au delà, la rivière offre aux baigneurs une claire piscine. A l'écart du camp a été également construit un « Club house » où s'installent ceux qui partent en avantgarde pour préparer le « camping » et les « Jinks » . Mais il est interdit de s'en servir
pendant la grande quinzaine. Tout le monde couche sous la tente.
Les tentes sont dressées tout le long des avenues qui aboutissent au « camp-fire » . Elles rayonnent autour des « groves » de séquoias tutélaires. Pourtant quelques-unes se perchent sur les hauteurs. Au reste chacun est libre de s'arranger comme il l'entend et de parer son petit domaine avec des drapeaux, des oriflammes, des affiches joyeuses.
Une armée de serviteurs, de cuisiniers, de marmitons est amenée de San-Francisco par les Bohemians qui n'entendent nullement se priver du confort auquel ils sont habitués. L'existence est aussi agréable dans ce coin de forêt que dans n'importe quel club de la ville et l'on y déguste des cocktails aussi variés que dans la capitale.
Un « capitaine de camp » exerce les fonctions d'administrateur général et veille à tous les détails matériels de l'installation.
Pour la quinzaine qui se termine par les « Jinks » il vient des Bohemians de très loin. Il en arrive même d'Europe. Cette fête doit libérer
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les esprits de tout tracas et permettre à chacun de puiser éternellement au sein de la nature un réconfortant optimisme.
Tous les préparatifs sont l'œuvre des membres du club. Décors, musique, poésies, caricatures, dessins, monologues, chansons, tout est dû à leur inspiration. Chaque année, le conseil des directeurs nomme pour la saison suivante un « Sire » qui préside aux spectacles et cérémonies des « Jinks » . Il fournit le sujet de la pièce et prononce un monologue dans ce genre : — « Assemblez -vous, Esprits de la forêt, et répandez vos charmes sur ces mortels. Mettez sur leurs paupières aveugles des onguents magiques. Ouvrez leurs yeux à la fantaisie. Apaisez leurs souvenirs d'hier et fermez la porte aux chagrins. Eveillez-vous, Frères! Eveillez-vous, âmes charmantes des montagnes et des ruisseaux! L'heure magique est arrivée. Que le rêve commence! »
Le thème général du spectacle est un épisode mythologique, une page d'histoire nationale, une fable populaire. Les travaux d'Hercule, les amours de Faust, le culte druidique, les
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exploits des Indiens, les divers drames shakspeariens fournissent une ample matière aux auteurs et compositeurs bohemians. Ils en donnent des interprétations d'une liberté inouïe et brodent avec une abracadabrante fantaisie. Ce n'est point une revue d'actualité satirique sous le couvert de titres antiques comme il arrive parfois chez nous, mais une série de tableaux iour à tour allégoriques, bouffons, lyriques. L'esprit des « Jinks » a une saveur aussi particulière que celui des auteurs du Chat-Noir. Les scènes se déroulent à l'aventure dans ce cadre grandiose du Wild West avec chœurs, danses, monologues. Tous les genres sont mêlés, enchevêtrés, absorbés dans ces productions curieuses qui tendent à célébrer avant Jout la nécessité du rire. En effet, toutes ces manifestations scéniques — quel que soit leur point de départ — aboutissent à celte conclusion qu'il faut tuer le Souci. On voit aussi irès fréquemment apparaître dans la pièce le hibou, oiseau de sagesse qui sert d'emblème au club.
Dès que le dernier acte est terminé, les graves
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accents de la marche funèbre de Chopin retentissent à travers la foret. Une importante cérémonie commence : le Souci va être enterré. Voilà donc les Bohemians en procession. Le cadavre du Souci représenté par un hideux mannequin est livré aux flammes après des discours de circonstance. Pendant ces oraisons héroï-comiques des feux de bengale embrasent la foret; des hurrahs et des cris d'allégresse retentissent. Et, tout à coup, la musique se met à jouer des airs guillerets et populaires. On revient joyeux de ces funérailles qui ont dégagé l'esprit de la bohème du souci obsédant.
Alors, on soupe sans contrainte et, ces nocturnes agapes terminées, on compose des farces en impromptu. L'esprit pétille, les reparties se croisent alertes. Plus de bornes à l'humour et, la chaleur communicative des banquets aidant, tout se termine dans une joie quasiment homérique.
Malheureusement le Souci en veut à la pauvre humanité. Il est tenace. Même après sa mort il revient taquiner les gens du Far-West. Et, c'est
pourquoi les membres duBohemiau Club jugent utile, une fois par an, à la clarté de la pleine lune, d'exécuter ce récidiviste obstiné. Tant il est vrai qu'il y a des morts qu'il ne faut jamais cesser de tuer!