‹ Promenades au Far-WestChapitre 11 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La cité abandonnée. — L'invasion de 1849. — La fièvre de l'or. — Comment on abordait en Californie. — Le « Mining Recorder ». — a. Les saloons > et le jeu. — La mode. — Visites féminines. — Fortunes faites et défaites. — L'église de Columbia. — On spécule sur tout. — Réflexions d'un lieux prospecteur.

Étant de passage dans le comté de Tuolumne, une visite au camp de Columbia me fut proposée par un vieux prospecteur. Ce camp est situé à cinq ou six kilomètres de Sonora. Nous décidâmes donc d'en explorer les ruines.

Au temps de la fièvre de l'or, Columbia devint l'une des capitales enchantées de la Californies. Plus de quinze mille individus s'y assemblèrent pour exploiter avec frénésie les « claims •>■> féconds en métal précieux. Avec un outillage élémentaire et par des procédés

superficiels ils tirèrent du sol en l'espace de quelques années quatre cents millions de francs.

Des fortunes magnifiques s'édifièrent soudainement et le camp de Columbia prit dans l'imagination populaire les proportions d'une fabuleuse cité où il suffisait de gratter la terre pour devenir un moderne Crésus. Les mineurs arrivèrent de toutes les parties du globe pour s'emparer d'une part de ce butin. Une existence vertigineuse entraîna la ville nouvelle à sa ruine après qu'elle eut prodigué ses trésors immédiats et; plus tard, des lois interdisant de jeter dans les rivières le résidu des lavages empêclièrent l'exploitation des richesses plus profondément cachées. Voilà pourquoi le camp de Columbia offre l'aspect désolé d'un cimetière de moellons blancs. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on n'aperçoit que des tas de pierres polies. Partout le sol a été scruté, défoncé, retourné. Pas un coin de l'immense plaine que la pioche n'ait attaqué. De la ville frémissante qui se dressait là — il y a encore cinquante ans — il ne reste plus que deux édifices.

Le premier est une petite église en briques rouges perchée sur un monticule et dont le clocher jette une note alerte dans ce mélancolique paysage; l'autre, une maison carrée avec des fenêtres étroites percées en coin comme des meurtrières. Elle servait naguère à abriter les dépôts de poudre d'or et les livres des banquiers. Un homme armé d'un rifle surveillait chaque issue et la loi des camps était appliquée avec une impitoyable rigueur. Tout individu qui, une fois le soleil couché, s'approchait de la réserve, était fusillé sans avertissement préalable. Cette coutume persiste d'ailleurs dans les camps actuels de la Californie. Au camp de Columbia, on défendait jalousement le bien acquis dans la mêlée des convoitises.

Le vieux prospecteur, tandis que nous errions à travers les « claims » abandonnés, évoquait avec regret cette période émouvante et passionnée de la vie californienne :

« J'étais ici en 1848 et j'ai vu naître la ville de Columbia. Quel bon temps. Comme ou dépensait sans souci la jeunesse, l'énergie, l'or aisément amassé. Nos mœurs sembleraient un

peu rudes aujourd'hui Mais la vigueur individuelle se développait avec une merveilleuse audace. Les hommes qui arrivaient dans ce camp étaient — quelle que fût leur nationalité — transformés par l'air qu'ils respiraient. Une cohue formée des échantillons de toutes les races se pressait sur ces champs généreux. On ne demandait jamais de renseignements sur son voisin : il suffisait qu'il fût courageux pour être respecté.

« D'ailleurs, pour atteindre Columbia, à cette époque-là, on devait subir des épreuves assez pénibles. On se rendait d'abord à New-York et de là, par steamer, on gagnait Chagres. La traversée de l'isthme de Panama éliminait de la lutte une foule de passagers. Des ravages terribles étaient causés par la fièvre jaune. Si l'on en réchappait on s'embarquait de nouveau pour San-Francisco et la traversée durait une vingtaine de jours. Certains bateaux prenaient la route la plus longue et s'en allaient contourner la Terre de Feu. Enfin, une fois en Californie, on en avait encore pour quatre journées de diligence, s'il ne surgissait pas pendant le tra-

jet un incident qui se réglait à la carabine.

« En cette année 1849, après que James VV. Marshal eut découvert les premiers placers, des hommes de toute profession s'improvisèrent mineurs. Les équipages des quarante vaisseaux ancrés dans la baie de San-Francisco désertèrent pour se ruer vers les richesses promises. Les capitaines donnaient l'exemple. A mesure que le flot des prospecteurs montait, il fallait en hâte dessiner des quartiers, construire des cabanes de bois et dresser des tentes avec les toiles rapportées des navires.

« Le « Mining Recorder » du district, le fonctionnaire qui procédait à l'enregistrement des « claims », ne pouvait suffire à sa besogne. Il était assailli de tous les côtés à la fois. On le réveillait pendant la nuit pour qu'il note en hâte ia description des terrains que l'on désirait exploiter. Ses archives sont pleines de détails inouïs et forment une littérature d'une originalité extraordinaire. Elles étaient rédigées si précipitamment, si naïvement aussi qu'elles donnaient lieu dans la suite à d'incessants procès.

«Bientôt des cabarets (saloons) et des maisons

de jeu se fondèrent. Columbia était lancé. Il n'y avait guère de mineur qui ne gagnât moins de 100 francs par jour et de formidables parties s'engageaient entre les plus favorisés de la fortune. A la nuit — après que pendant des heures laborieuses on avait prospecté ou préparé les paillettes — on cherchait à doubler ou à tripler son gain par le hasard. Dans les « saloons » les jeux les plus divers étaient en honneur. Les Américains jouaient le « pharaon » , les Mexicains le « monte » , les Français la roulette, le lansquenet, le trente et quarante. Les cartes ou les dés ne chômaient jamais.

a On payait avec de la poudre d'or et pour la peser on trouvait des balances dans tous les établissements publics. Nous tenions notre gain dans des sacs en peau de daim solidement accrochés à la ceinture. Le port du revolver était aussi obligatoire. En cas de conflit, les duels étaient rapides et souvent mortels.

« Presque tous, nous étions vêtus selon la même mode : chemise rouge ou bleue, culotte de velours à côtes, bottes montantes. On se coiffait de larges feutres, mais, ce qui peut vous

sembler drôle, les gens chics — et il y en avait beaucoup — arboraient le chapeau haut de forme avec cette tenue plutôt négligée.

« Il était nécessaire de se contenter de peu, car les marchandises étaient transportées de la côte jusqu'à notre camp à dos de mules et parfois ces convois étaient dévalisés en chemin. On payait pour tout des prix fantastiques. Le Champagne et le whisky n'étaient relativement pas trop chers, mais le café coûtait 20 francs la livre, les œufs de 10 à 15 francs pièce, un oignon 5 francs et le reste à l'avenant... Vous n'auriez pas trouvé de domestique à moins de lui offrir de 500 à 1 000 francs par mois. Chacun se débrouillait comme à la guerre.

« Ni police, ni service d'ordre. Le maire du camp s'occupait bien des intérêts généraux de la communauté, mais il lui était impossible d'intervenir dans les rixes qui éclataient. On vivait dans la rue et dans les bars. Le sang brûlait les veines de tous ces prospecteurs aventureux sans cesse renforcés par de nouvelles recrues où se distinguaient pas mal d'Asiatiques.

« Cinq cent soixante-huit vaisseaux s'arrê-

tèrent, en 1852, dans la baie de San-Francisco, apportant des cargaisons humaines qui se répandirent dans les mines. Le camp de Columbia, en pleine prospérité, en attira une large part. La population féminine, bien que fort restreinte, ajoutait son charme aux émotions de cette existence pleine d'imprévu.

« Chez les premiers mineurs californiens régnait une coutume à laquelle ils ne manquaient jamais lorsque d'aimables visiteuses se présentaient. Ils leur montraient les claims les plus riches, et, avant leur départ, ils leur offraient «ne corbeille de gravier. On dégageait l'or qui s'y confondait avec les impuretés et l'on récoltait ainsi 100 et parfois 200 dollars de paillettes, ce qui était un fort gentil cadeau.

« La poudre dorée nous glissait, je vous l'ai dit, entre les doigts et l'on ne songeait guère aux économies. Une triomphante activité régnait parmi nous. Beaucoup de nos camarades ayant acquis une fortune retournaient à San-Francisco ou se dirigeaient vers des terres qu'ils s'imaginaient plus généreuses encore. C'était un va-etvient continu d'êtres possédés par cette fièvre de

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l'or qu'il faut avoir éprouvée pour comprendre la résistance physique qu'elle communique ou la férocité qu'elle impose parfois.

« Les années s'écoulèrent et — les habiles ayant rempli leurs sacs — il ne resta plus que des déceptions pour les mineurs qui s'acharnèrent à fouiller la plaine de Columbia. Les baraques s'écroulèrent une à une, les bars éteignirent leurs lampions, les tentes furent emportées au loin. Vous le voyez, il ne reste plus rien que des cailloux à la place de la cité naguère si vivante. La période héroïque du camp de Columbia est finie à tout jamais. Si de nouveau on exploitait ce sol, grâce à des outils mécaniques perfectionnés et sans enfreindre la loi sur les débris qui paralyse l'industrie aurifère du comté, on ne pourrait néanmoins faire revivre l'âme des argonautes de 1841). L'industrie moderne ne permet plus le romantisme d'autrefois. »

Nous allâmes, avec le vieux prospecteur, faire un tour près de l'église qu'entourent des tombes où sont gravés des noms français.

— Voyez-vous, me dit-il, tout est spéculation dans la vie. Ainsi, dernièrement, un finan-

cier anglais a acheté cette église pour en faire don au curé du pays. Mais ce financier est un malin, car, grâce au curé, il obtient des renseignements précis sur la moralité des gens qu'il emploie dans le pays. L'église de Columbia constitue donc pour lui un excellent placement. C'est un placement sur l'honnêteté de ses ouvriers...

« Le pays, l'atmosphère, le mirage des lieux exigent que l'on spécule sur tout, même sur une église. Et j'ai moi-même tant spéculé ici, ajouta mon vieux guide, que j'y suis retenu par des espoirs secrets auxquels je ne puis résister. C'est là que je finirai mes jours et quand je mourrai, mon âme continuera certainement à spéculer dans le camp de Columbia. »

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