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CHAPITRE VIII

Les dynasties de séquoias. — Le pont de YVawona. — Comment on découvrit les premières familles de géants. — La vallée de la Kings River. — La consommation du « Redwood. » — Chez les bûcherons de la Sierra. — La Standard Lumber Company. — Les scieries mécaniques. — On exécute les rois de la forêt. — De la montagne au gratte-ciel.

Les grands arbres californiens inspirent une sorte de vénération religieuse. Ils ont une telle majesté que l'on ne reste jamais insensible à leur autorité. Ces vénérables ancêtres comptent, d'après le professeur David Starr Jordan, jusqu'à 7 000 ans. A cet àgc-Ià on a bien droit au respect attendri des jeunes générations...

Lorsque ces bons géants furent découverts au milieu du siècle dernier, on ne voulut pas croire en Europe à leur existence. On déclara simplement qu'il s'agissait encore d'un bluffaméricain.

Victor Hugo consacra dans les Travailleurs de la mer une page à la vie « légendaire » des rois de la forêt californienne. Pourtant ils font bien partie des poétiques réalités de ce pays et aujourd'hui ce ne sont plus de rares privilégiés qui s'approchent d'eux, mais la vulgaire cohorte des touristes ébahis.

Ces arbres dépassent ce que la fable pouvait imaginer, et par la puissance et par l'esthétique de leurs attitudes. Deux espèces dominent qui, d'ailleurs, ont une étroite parenté : celle du « Séquoia sempervirens » et celle du « Séquoia gigantea » . Les premiers spécimens se trouvent à une centaine de kilomètres au sud de San-Francisco, dans les environs de Santa- Cruz. Les habitants du pays les désignent avec fierté aux étrangers : « Ces arbres, disent-ils, sont plus vieux que les pyramides d'Egypte et que la dynastie des Ramsès. »

Les séquoias croissent, eux aussi, par dynasties et il arrive rarement, qu'un seul individu pousse ses rameaux en une retraite isolée. Pour point d'appui tous prennent, selon une habitude constante, le tombeau où pourrissent les racines

de leur ancêtres. S'ils restent longtemps debout ils ne se hâtent pas non plus de se décomposer une fois abattus sur le sol. On a vu de ces arbres détachés de terre et couchés sur le flanc pendant quatre siècles conserver leur entière fraîcheur sans être attaqués par la vermine et la moisissure.

Ils atteignent aisément de 70 à 175 mètres de hauteur, et un diamètre de 5 à 9 mètres. On vient d'en découvrir un qui bat ce record et dont le tronc mesure 36 mètres de tour. Cent cavaliers se rangent aisément en cercle tout contre lui.

Les statisticiens américains se sont amusés à calculer qu'un seul de ces sujets fournirait plus de bois qu'il n'en faudrait pour construire une boîte capable de contenir un navire monstre comme le Liisitania. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que les séquoias s'élancent vers le ciel dans un jet impeccable, droits comme les colonnades d'un temple ou des I fantastiques.

Parfois, leurs racines s'écartent et forment au-dessus du sol un tunnel sous lequel passent sans encombre des coaches attelés de quatre

chevaux. Sous le pont du « Wawona » cinq cavaliers cheminent de front sans se gêner. Un autre de ces géants, le « Monarque tombé » (Thefallen Monarch), est étalé sur le sol depuis des centaines d'années. Il pèse 3 millions de livres et renferme 17 000 mètres cubes de bois utilisable. Sur son corps inanimé circule en toute sécurité une voiture attelée de six chevaux dans laquelle prennent place seize touristes.

La première compagnie des séquoias, découverte en 1855, fut la Mariposa Grove qu'aperçut au cours d'une exploration M. A. -T. Dowd, un employé de la Union Water Company. Quand il raconta à ses chefs ce qu'il avait vu, ils déclarèrent que cette description faisait honneur à son imagination. Pour convaincre les incrédules. M. A. -T. Dowd lança un pari et plusieurs témoins ayant à leur tour visité la Mariposa Grove revinrent émerveillés de leur voyage.

Depuis cette époque, les découvertes se sont multipliées et chacun des géants fameux a reçu un nom populaire. Ils font désormais partie des monuments nationaux de Caliiornie : le Rob Roy, les Deux Sentinelles, le général Sherman, l'Old

Goliath, etc. Les plus renommés de ces formidables rejetons du sol californien vivent dans la vallée de la Kings River. Dans cette forêt sont assemblés en un bouquet unique au monde 3000 arbres dépassant 150 mètres de hauteur. Ils croissent aussi librement sur toute la côte nord-ouest et s'alignent glorieusement sur les flancs de la Coast Range sur une étendue de 240 milles et une largeur de 10 à 20 milles. Nul part ailleurs ne se rencontre cette race de séquoias — sauf au Japon où Ton en retrouve quelques exemplaires.

Tant qu'ils ne furent protégés par aucune loi, ils furent vigoureusement attaqués, sans souci de l'avenir, par la hache des Californiens qui se livrent à un commerce actif des bois de toute nature. Le bois de séquoia, communément appelé ici le « Redwood » , offre une source inépuisable de revenus. On en consomme jusqu'à 15 millions de mètres cubes par an. Mais à présent les coupes sont réglementées, de manière à éviter l'épuisement des forêts qui comprennent encore 35 millions d'hectares de terrain. On voit que les bûcherons ont de la marge.

A côté des séquoias, les pins — qui sont leurs frères inférieurs — font bonne contenance. Il y en a qui mesurent jusqu'à 80 mètres, avec un diamètre de 2 m. 50 à 4 mètres. Les sociétés qui les exploitent en coupent en moyenne de 100 à 150 millions de mètres cubes par an. Mais les pins ont l'avantage de se renouveler très vite, et grâce à l'exubérance californienne, ils sont en pleine vigueur au bout d'une trentaine d'années.

Invité par M. Tom Bullock, directeur de la Standard Lumber Company, à visiter une vaste exploitation forestière, je me rendis chez les bûcherons de la Sierra. Ceux dont je devins l'hôte habitent au nord- ouest de la célèbre vallée du Yosemite, dans le comté de Tuolumne- Là, les espèces de pins les plus variées alternent magnifiquement sur des croupes qui s'élèvent parfois à plus de 2 000 mètres d'altitude.

Les propriétés de la Standard Lumber Company — l'une des plus considérables entreprises de ce genre de Californie — s'étendent sur une soixantaine de kilomètres. Avant d'atteindre le poste central qui a été fixé à Sonoraf les bois passent par trois autres postes où ils

sont triés, coupés, préparés, sciés selon les besoins de l'industrie avant d'être expédiés au loin ou plus minutieusement travaillés.

En Suède et en Norvège, les arbres sont dirigés vers les scieries par des moyens très simples. Quand on les a marqués, on les précipite dans les torrents qui les portent aux rivières qui, à leur tour, les ramènent jusqu'aux parcs aquatiques des moulins. La Californie ne bénéficie pas de cet intense ruissellement. Aussi, pour y remédier, a-t-il fallu organiser les transports par terre avec une ingéniosité remarquable. Tout un réseau de toboggans permet d'envoyer les arbres à mesure qu'ils sont abattus aux stations où passe le chemin de fer de la Compagnie. Lorsque les côtes sont trop raides, on installe des wagonnets roulant sur voie très étroite et que tirent des ficelles mises en mouvement par des locomobiles.

Partout dans la montagne la division du travail est réglée de cette manière. C'est merveille de voir par quel agencement précis ces solitudes boisées sont envahies et dépouillées de leurs richesses par les travailleurs américains.

Les bûcherons qui vivent par camps dans leurs cabanes, comme des Robinsons syndiqués, ne connaissent pas d'obstacles. Sous leurs coups tombent un à un les géants de la forêt dont la condamnation a été prononcée.

L'affaire est vite réglée. Aidés par un outillage perfectionné, les bûcherons terrassent le sujet. On l'enchaîne et on le traîne jusqu'au prochain toboggan. Il dégringole docilement dans la vallée et, sitôt arrivé au bout de sa course, une grue l'enlève comme un fétu de paille pour le porter devant la machine à découper.

J'avais observé à Chicago des exécutions de porcs réglées selon une méthode aussi raffinée qu'impitoyable. Accroché par la patte à un cadran qu'animait un mouvement fatal, le pauvre goret était enlevé en l'air, porté à la hauteur du couteau de l'égorgeur et, après avoir reçu la mortelle blessure, continuait son chemin pour être déchiqueté avec une science minutieuse. Au bout d'un moment, il ne restait du cochon si alerte et si bruyant dans ses protestations que jambons, saucisses, tranches de lard, pâtés et autres « délicatesses » .

En voyant traiter les arbres californiens, j'eus l'impression d'une identique tuerie mécanique. Les pauvres rois de la foret subissent un supplice muet, naturellement, mais tout aussi émouvant. Placés devant une plate-forme qui glisse sur rails avec un mouvement de va-et-vient continu, ils sont tout à coup saisis par deux leviers recourbés qui semblent sortir de terre. On dirait deux bras qui emportent un enfant. Quel que soit la taille ou le poids du « roi » , il est soulevé et agrippé avec une indiscutable autorité. Si sa position est mauvaise, les leviers l'étreignent avec un geste quasi humain et, aussitôt l'attitude rectifiée, la plate-forme mobile entraine le « roi » vers la scie. En quelques minutes, il est réduit en poutres, en madriers, en planches, dispersé vers vingt destinations différentes, et il ne reste plus rien de lui, que de la sciure.

En une heure, vingt ou trente pins majestueux sont ainsi exécutés par une seule machine. Vous devinez qu'à la fin de l'année le bilan des sacrifices est plutôt colossal. Dans ces dix dernières années, les bûcherons et les scieurs cali-

forniens ont ainsi préparé trois milliards de mètres cubes de bois.

Lorsque l'on traverse les immenses forêts de la Sierra, les grands pins ont l'air pensif. Ils se recueillent, car ils savent maintenant que leur tour viendra. S'ils trônent à d'orgueilleuses altitudes en de poétiques régions, ils n'en sont pas moins destinés à un rôle infiniment pratique. Ils deviendront des planchers» des portes, des fenêtres dans les skyscrapers yankees, et c'est là un sort misérable quand on a connu la grande liberté des montagnes. Telle est la rançon du progrès : la divinité de la forêt et le culte druidique paraissent assurément fort loin dans le passé quand on a assisté aux exploits de l'industrialisme américain contre les « géants » californiens.

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