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CHAPITRE XI

PROSPECTEURS D ' A U JOURd' HUI

Le réveil des camps. — L'exploitation scientifique. — Types actuels de mineurs. — Dans le Trinity County. — L'homme qui se bat contre la montagne. — Une besogne de Titan. — L'action hydraulique. — Comment on récolte l'or. — Les origines françaises de la Grange. — Les propos de l'ingénieur Pierre Bouëry.

Si l'âge romantique des mines californiennes est passé, la période d'exploitation scientifique commence à peine. Quelles découvertes ne promet-elle pas? Rien ne prouve qu'elle ne sera pas aussi féconde que cette merveilleuse époque où l'on partait au petit bonheur, interrogeant les cailloux du chemin et où, par la grâce du destin, le prospecteur privilégié découvrait un coin d'Eldorado. Le sol de ce pays, bien loin d'être épuisé, garde d'immenses richesses, mais qui ne seront extraites dans des conditions avanta-

geuses que par un expert traitement du terrain.

On rencontre encore quelques mineurs de la vieille école. J'en ai vu un peu dans tous les districts métallifères, vivant dans leur humble cabane et exploitant leur « claim » par groupes de deux ou trois. Ces « associés » fouillent la terre, en emportent des échantillons au plus prochain ruisseau et dégagent à la main les précieuses paillettes. Leur bénéfice à chacun ne dépasse pas 4 ou 5 dollars par jour. Du moins, ils mènent une existence libre de tout souci, sans contrôle, exempte de l'intervention des puissantes compagnies financières. Une fois la bourse garnie, les voilà partis pour le village et là, installés au bar, chaussés de bottes épaisses, dans leur accoutrement de travail, ils se divertissent en jouant leur gain. Vous pouvez entrer dans n'importe quelle auberge, n'importe quelle taverne, vous apercevrez toujours un couple de ces rudes gaillards, cartes ou cornet à dés en main. Je crois bien qu'il y aura des « gamblers » aussi longtemps qu'il y aura des mineurs...

Mais cette catégorie de travailleurs isolés tend à disparaître. Les sociétés industrielles qui se

multiplient ont à leur disposition un outillage qui leur permet d'aller vite en besogne. On assiste actuellement à une véritable renaissance des industries aurifères qui permet d'escompter une riche moisson. Songez que, d'après les statistiques officielles, le rendement total des mines d'or californiennes de 1848 à 1909 s'est élevé à 7 511 377 250 francs. En 1849, année qui suivit la retentissante découverte des placers, on arracha au sol 50 756 800 francs, la population des mines ayant été portée de 15 000 individus à 100000 en fort peu de temps. Les années de 1855 et 1856 se terminèrent par un bénéfice respectif de 275 et 285 millions de francs.

Fait remarquable : en 1866, les divers Etats de l'Ouest — Californie, Montana, Washington, Idaho, Colorado, Nevada, Orégon — produisirent 530 millions de francs, soit le double des fonds dont disposait alors la trésorerie générale.

Lorsque les principaux placers de surface commencèrent à s'anémier, beaucoup de mineurs abandonnèrent la partie. D'autres, soute-

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nus par des sociétés surcapitalisées, travaillèrent à perle. Enfin, dans certains comtés, il ne fut plus permis de laver le gravier avec des machines hydrauliques. La loi contre les débris, votée pour favoriser l'agriculture, paralysa d'importants districts aurifères. Voici qu'avec des dragues spéciales qui permettent de capter l'or sans encombrer le lit des fleuves, on commence à renouveler des industries un instant éteintes. En 1899, on a ainsi repris aux rivières 34 millions et demi d'or. De tous côtés aussi, à Mariposa, Tuolumne, Calaveras, El Dorado, Amador, Siskyou, San- Bernardino, on traite les quartz avec succès. En J909, la production totale de l'or en Californie s'est chiffrée par 105 millions de francs et les espoirs s'accentuent de jour en jour. . .

Plusieurs comtés ne sont pas affectés par l'Anli-Debris Law et l'on a le droit d'y exploiter les mines grâce à la méthode hydrauliqne. Ayant été invité par l'ingénieur en chef, M. Pierre Bouëry, à visiter l'établissement de la Grange, je grimpai jusqu'au Trinity County, pour voir la plus considérable entreprise de ce genre aux Etats-Unis. Le comté de Trinity se trouve tout

au nord de la Californie et la Grange est située à 70 milles environ au-dessus de Redding. Pour y accéder, il faut prendre une vieille diligence fort pittoresque, traînée par quatre chevaux et semblable aux « Stages » qui transportaient les voyageurs avant que les rails ne fussent posés en Californie. Au bout de neuf heures de route, on atteint Weawerville après d'innombrables détours dans la montagne et dans la forêt, à des altitudes de 2 000 et 2 500 mètres parfois. C'est, dans toute sa beauté, la nature âpre et sauvage, telle que la peut souhaiter le voyageur épris d'émouvants paysages.

La mine de la Grange fut autrefois découverte et possédée par des Français, ainsi que son nom l'indique. Le baron La Grange devina le parti que l'on pouvait tirer des gisements du Trinity County, et il fonda une compagnie française pour les exploiter. D'immenses travaux furent entrepris pour la canalisation des eaux d'alentour, afin de laver le gravier par vastes quantités. On ne dépensa pas moins de 4 millions de francs pour ces préparatifs. Mais, épuisée par cet effort considérable, la compagnie du baron

La Grange dut fusionner avec un groupe d'Américains, préside par M. Mather, le président de la grande Société Westinghouse, aujourd'hui décédé.

C'est ce groupe qui, depuis plusieurs années, assure la prospérité de l'entreprise aujourd'hui florissante.

L'ingénieur français M. Pierre Bouëry resta d'ailleurs l'âme de l'affaire et continua la grande œuvre commencée. C'est un des hommes les plus entreprenants et les plus courageux qu'il m'ait été donné de rencontrer. Il a résolu dans ces solitudes californiennes, avec une science impeccable, un magnifique problème industriel.

Dans un rayon de 100 kilomètres environ, les eaux de trois lacs ont été captées. Un système de conduites, calculé pour obtenir de formidables pressions, a été agencé de manière à déboucher en face des montagnes qui recelaient l'or. Ces montagnes forment trois croupes majestueuses très rapprochées, entre lesquelles s'insinue un étroit couloir communiquant avec la vallée de la Trinity-River. Déjà la première a

été fortement entamée par le ruissellement artificiel qu'elle a subi.

L'eau des lacs amenée ainsi à portée des monts à percer et à disloquer est, en effet, dirigée par trois embranchements jusqu'à des canons hydrauliques — ou moniteurs — grâce auxquels on déblaie le terrain avec une impitoyable précision. Chaque canon, long de 5 à 6 mètres, lance une colonne d'eau portant à 150 mètres et ayant à la sortie une force de 4000 chevaux-vapeur. Lorsque les trois moniteurs collaborent et s'acharnent sur un point précis, c'est une masse de 12 000 HP qui s'abat sur la roche et la réduit à néant.

Quel spectacle grandiose ! Deux ouvriers par machine suffisent pour diriger cet arrosage formidable. Le canon se déplace de droite à gauche ou de haut en bas avec une aisance telle qu'il obéirait à la main d'un enfant. Pourtant, la vigueur du jet d'eau est telle qu'une barre de fer de 7 à 8 kilos est enlevée comme un fétu de paille et projetée au loin avec la rapidité de la flèche. Sous l'irrésistible pression les pierres volent en éclats, les roches les plus tenaces se

désagrègent, les arbres déracinés voltigent dans les airs, et retombent dans le torrent. C'est une besogne de Titan.

— Quelle quantité de terre lavez-vous par jour? demandai-je à M. Bouè'ry.

— Trente mille mètres cubes, me réponditil, et nous arriverons à en laver bien davantage avec un moniteur de plus et quelques perfectionnements dans l'écoulement des eaux.

— Combien de temps vous faudra-t-il pour avoir raison de vos trois montagnes?

— Oh ! une trentaine d'années pour le moins, car nous pourrons encore trouver un excellent rendement d'or dans les terrains adjacents. Vous voyez, en onze ans, j'ai avancé de 150 mètres...

— C'est une fameuse brèche !

L'eau retombait avec fracas au bas de la montagne. A la sortie du défilé, elle s'engageait rapide dans deux canaux en bois et glissait sur des rails en fer reposant eux-mêmes sur des traverses en bois régulièrement espacées. Le gravier roulait avec un ronronnement furieux, heurtant les parois des caisses. Dans l'interstice des rails, des couches de mercure attiraient les

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parcelles d'or qui se dégageaient des roches fondantes pendant cette course folle.

— Tous les six mois, m'expliqua l'ingénieur, nous procédons au nettoyage complet de ces canaux en bois et nous recueillons l'amalgame. Nous en dégageons l'or que nous mettons en barre et nous le dirigeons ensuite vers notre banque sous bonne escorte. Nous récoltons ainsi chaque année un million de francs. Grâce à l'ampleur de notre méthode, nous lavons le mètre cube de terre pour quelques sous et avec une vitesse énorme. Nous arrivons ainsi à obtenir un excellent pourcentage d'or sur l'ensemble des opérations. Remarquez aussi que nous sommes maîtres à 100 kilomètres à la ronde de toute la force électrique du pays. Pas de concurrents possibles et si dans cinquante ans notre mine est fatiguée, notre outillage nous permettra d'entreprendre n'importe quelle industrie nécessitant la houille blanche.

La vieille prévoyance française se retrouve partout. J'admirai la ténacité de notre compatriote se battant contre la montagne et la terrassant avec une précision toute mathématique.

Mes yeux alors se reportèrent vers le drapeau tricolore arboré là -haut sur son cottage et témoin d'une lutte où l'un des nôtres déploie dans ces altitudes du Far-West tant de vaillance et d'habileté.

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