CHAPITRE XII
Mangeurs de bœufs et mangeurs de riz. — Ingénieuses méthodes employées par les Célestes pour franchir les frontières américaines. — Les agences clandestines. — Cruel fait divers. — San-Francisco, capitale chinoise. — Les six compagnies. — L'industrialisme des jaunes. — Les clubs politiques et les journaux révolutionnaires. — D'où vient l'argent?... — Les suffragettes célestes.
Les diverses « Chinatowns » servent constamment de thème aux moralistes pour protester contre la corruption que provoque l'immigration asiatique et aux trade-unions pour dénoncer la dangereuse concurrence des jaunes. On s'est plu à décrire les fumeries d'opium, les maisons de thé, les sous-sols canailles où les Fils du Ciel offrent aux étrangers d'exotiques plaisirs. Les rivalités de clans, les suicides, les batailles dont les quartiers chinois sont le théâtre ont aussi
aidé à colorer de teintes sanglantes l'étrange tableau de la vie des exilés célestes.
Il faut écouter avec philosophie les terribles histoires qu'on nous conte à leur sujet. Les syndicats ouvriers sont trop intéressés à déprécier les Chinois pour que leurs accusations soient acceptées sans réserves. Une formule énergique met au clair le fond même du débat : « La viande doit lutter contre le riz : Méat versus rice! » tel est le cri des leaders travaillistes.
lis sont arrivés, après de violentes campagnes, à obtenir une législation prohibitive contre le flot des coolies qui débordait sur la côte du Pacifique. On sait qu'en principe, depuis 1880, le territoire américain est fermé aux Chinois des classes besogneuses et que les droits de naturalisation ne leur sont plus accordés. Malgré ces précautions, l'infiltration des Célestes a cependant continué à travers la frontière canadienne et le Mexique. La perspicacité des autorités américaines ne peut endiguer la marche de ces «undesirable» , de sorte que la population jaune a tout de même sensiblement augmenté depuis les lois restrictives.
Au recensement de 1900, on comptait officiellement 93 283 Chinois aux Etats-Unis, dont 88 758 hommes et 4 525 femmes. Aujourd'hui, il convient d'ajouter au moins 20000 individus. Les trade-unions soutiennent hardiment que 300000 mangeurs de riz ont envahi le pays; mais la vérité doit se trouver entre ce dernier chiffre et la statistique gouvernementale. En tout cas, le rapport du commissaire général de l'immigration avoue qu'environ 8 000 Chinois se sont faufilés dans le pays en 1911, malgré la surveillance exercée par les agents spéciaux du gouvernement américain.
Pour arriver à leurs fins les Chinois usent des procédés les plus astucieux. Et d'abord tout Céleste fixé régulièrement aux Etats-Unis qui va prendre des vacances dans sa patrie reçoit un certificat lui permettant de rentrer sans difficultés pendant douze mois. S'il ne revient pas, il donne ou vend ses papiers à un congénère. C'est un commerce bien connu à Hong-Kong. Parfois le passeport indique que le porteur est marqué de tel signe particulier. Le remplaçant ne craint pas de se faire la tête de son camarade, de se mutiler
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au besoin pour que les autorités américaines ne protestent pas contre son entrée.
Il y a aussi pour le coolie le truc qui consiste à être arrêté dans une ville frontière et à déclarer hautement qu'il est citoyen américain parce que né aux Etats-Unis. Deux compères qui jouissent réellement du droit de cité et que paie une agence se trouvent là comme par hasard pour témoigner que leur compatriote est bien originaire de San-Francisco ou d'ailleurs. Et le tour est joué!
Une grande quantité de Fils du Ciel passent par le Puget Sound sans qu'on puisse entraver leurs allées et venues. De Victoria — terre anglaise — ils se transportent en canot par les temps de brouillards à l'île de San Juan qui est américaine et là ils attendent le moment propice pour gagner la côte. On les emballe dans des caisses, dans des malles, voire même dans des cercueils ! 11 est arrivé plusieurs fois que, pourchassés par les canots à vapeur de la police américaine, les Chinois qui se livrent ainsi au trafic clandestin des coolies ont jeté leur cargaison humaine à la mer pour éviter les rigueurs d'une perquisition.
Voici l'un des faits divers les plus curieux grâce auquel on découvrit au début de cette année toute une organisation d'immigration secrète. Un policeman de service à la gare de Chicago remarqua l'attitude embarrassée d'un individu qui rôdait autour d'un train récemment arrivé. Frappé par ses allures suspectes, il se dissimula sans le perdre des yeux. L'homme entra dans un compartiment de bagages où il se mit aussitôt en devoir de forcer une caisse. Le policeman se précipita pour prendre l'oiseau en cage et comme celui-ci voulait s'enfuir, l'agent tira un coup de revolver. Mortellement blessé, le voleur qui avait été transporté d'urgence à l'hôpital déclara s'appeler Haggenback et fit à l'inspecteur de police la confession suivante :
« Je ne suis pas un malfaiteur. Au moment où le policeman a voulu m'arrèter, je sauvais la vie à quatre Chinois que j'avais fait voyager emballés dans des caisses; j'allais les délivrer quand j'ai été interrompu. Voyez ce qu'ils deviennent, car j'ai grand'peur qu'ils ne soient pas très bien. » Ayant ainsi parlé, Haggenback expira. L'inspecteur courut en toute hâte à la gare des
marchandises, y reconnut les colis et se les fit ouvrir. Derrière des plaques d'acier, retenues par des vis, apparurent quatre Chinois plus morts que vifs par le manque d'air et d'eau. Ils étaient là depuis quarante-huit heures, ayant parcouru dans cette position incommode le long trajet d'El Paso à Chicago.
Plusieurs caisses semblablement construites étaient ouvertes et vides; mais des restes de vivres prouvaient que d'autres voyageurs, plus heureusement sortis, les avaient habitées.
Une enquête supplémentaire révéla qu'Haggenback avait des complices et qu'il existait au Texas toute une agence secrète ayant pour but d'introduire des ouvriers jaunes dans les États- Unis. Cette contrebande avait longtemps passé inaperçue, car la douane négligeait d'ouvrir les caisses, persuadée qu'elles ne contenaient que d'inoffensives marchandises...
C'est à San-Francisco qu'a été édifiée la capitaie chinoise des Etats-Unis. A l'époque de la fièvre de l'or, au milieu du siècle dernier, par milliers les coolies traversèrent le grand Océan. Ils répondaient à une immédiate nécessité éco-
nomique et ce n'est que quelques années plus tard que les ouvriers blancs protestèrent contre le danger social qu'ils redoutaient. De 5 000 en 3850, les Chinois passèrent à 80 000 en 1868! Ils furent, à l'origine, employés dans les mines, puis à la construction des chemins de fer, et plus tard au défrichement des terres. Peu à peu, ils se répandirent sur la côte attirés soit par la pêche au saumon et la confection des conserves dans l'Orégon, soit par les autres industries naissantes du Washington et de l'Alaska.
Partout ils fondèrent des communautés prospères sinon très importantes, étant obligés parfois de reculer devant l'hostilité des blancs. Néanmoins, leur port d'attache est toujours resté San-Francisco. Cette première étape décide de l'avenir du Chinois qui aborde le Far- West américain. Là, vivent solidement groupés 30 000 Célestes dans un des quartiers les mieux situés de la ville.
Des règlements municipaux spéciaux ont été édictés à leur endroit et la police a toujours l'œil fixé sur la Chinatown. Mais la surveillance des hommes de race blanche ne servirait à rien si
les jaunes ne prenaient soin de s'organiser selon leurs propres coutumes. Ils sont divises en six compagnies avec leurs tribunaux, leurs percepteurs d'impôts, leurs dignitaires très écoutés.
Si, à certains points de vue, ils paraissent plus émancipés que leurs compatriotes restés au pays, ils ont emporté cet esprit puissant de solidarité et d'initiative industrieuse qui les caractérise chez eux. La rapidité avec laquelle ils ont reconstruit leur cité après la destruction de 1906 en témoigne d'une éclatante manière. Leurs demeures furent les premières rebâties et cela sans le secours pécuniaire des étrangers.
Les chefs des six grandes communautés chinoises de San -Francisco reçoivent ceux qui passent la mer et se chargent de leur indiquer leur destination définitive; suivant les besoins et leurs aptitudes, ils les dirigent sur Chicago, New- York, la Nouvelle-Orléans, voire même du côté de Panama ou du Centre-Amérique. La Chinatown entretient à cet effet des relations ininterrompues avec Hong-Kong et Changhaï, d'où partent les émigrants.
Hong-Kong représente les diverses congréga-
tions du Sud, notamment celle de Canton, tandis que Shanghaï correspond avec celles du Sé- Tchouen. Les congrégations fonctionnent comme des sociétés de secours mutuels. Elles fournissent à l'émigrant les moyens de se mettre en route, l'adressent aux agents d'outre-mer, le suivent jusqu'à ce qu'il ait été mis en possession d'un emploi. En revanche, le protégé s'engage à rembourser ces dépenses quand son travail le lui permettra. Il est rare qu'il ne tienne pas sa parole.
En raison même des sources de cette immigration, les méridionaux dominent aux Etats- Unis. A chaque coin de rue, ici, on aperçoit des « Cantonese Shops » , bazars, restaurants, tea-rooms, boucheries, bijouteries, magasins d'étoffes multicolores. A vrai dire, l'article qu'on y vend n'a presque rien qui éveille le souvenir des jolis dessins de Kin-Kiang et les grêles musiques que l'on entend des ruelles n'évoquent que vaguement les harmonies bruyantes de la grande ville de la Rivière des Perles. Le dialecte méridional aux sons gutturaux et sonores est presque le seul parlé.
146 PROMENADKS AU FAR-WKST
La vieille Chinatown détruite voilà six ans avait infiniment plus de couleur locale que l'actuelle cité mongole. Elle était plus sale, plus tassée, plus intime. Les sous-sols formaient une série de catacombes mystérieuses où droguistes, marchands de tabacs, tenanciers de fumeries, herboristes, tailleurs, vendeurs de comestibles exotiques vivaient côte à côte. 11 n'y avait pas moins de 75 fabriques de cigares occupant 8000 individus dans ces souterrains.
Ceux qui s'aventuraient à cette promenade passaient à travers cent trappes, erraient parmi des entrepôts de marchandises venues des quatre coins du monde, des viandes séchées, des ballots exotiques, ils reniflaient les odeurs les plus étranges, allant de la gamme des poissons pourris aux senteurs des plantes odoriférantes. On se serait cru dans quelque caverne des Mille et une nuits. Dans un seul compartiment on rencontrait 40 à 50 hommes occupés aux ouvrages les plus divers. Jour et nuit une activité inlassable régnait, les Fils du Ciel n'ayant aucune heure régulière pour se livrer aux joies du sommeil ou au travail.
Aujourd'hui le quartier est bien modernisé et le labyrinthe n'offre guère de dangers pour les étrangers.
Les Chinois d'Amérique n'occupent pas, comme on le croit généralement, que des situations inférieures et ils ne comprennent pas que des manœuvres ou des blanchisseurs. Si l'on compte cent blanchisseries célestes en ville, on trouve aussi des Chinois dans les manutactures de tabac, dans les fabriques de souliers, dans les ateliers de confection. Beaucoup sont des marchands aisés, parfois très riches. On s'en est aperçu au début de la révolution, puisque deux millions et demi de francs ont été recueillis par Sun-Yat-Sen — encore un méridional! — et les autres leaders révolutionnaires dans les chinatowns. Les attractions qui aguichent les touristes et les boniments pittoresques des diseurs de bonne aventure, n'offrent donc qu'un côté superficiel de la vie des Célestes aux États- Unis.
Ils s'occupent beaucoup de politique. 11 fallait voir, surtout aux heures critiques, avec quel intérêt ils lisaient les nouvelles télégraphiées par
leurs camarades qui combattaient la dynastie mandchoue. De longues affiches rouges, placardées sur tous les murs, attiraient la foule des badauds qui se répandait en commentaires animés. Les partisans de la Jeune-Chine se réunissaient fiévreusement en de fréquents meetings. Sur tout le littoral la fièvre révolutionnaire couva plusieurs mois avant que l'attaque décisive n'ait été prononcée contre la dynastie mandchoue.
A San-Francisco trois journaux sont publiés en chinois : la Jeune-Chine, le Monde Chinois, la Presse libre. Des feuilles identiques voient le jour à Portland, Seattle, Vancouver, Chicago, New- York. Elles sont illustrées de caricatures politiques et de légendes humoristiques.
La Jeune-Chine ne se contente d'ailleurs pas de cette propagande. Elle a ouvert une école où les jeunes garçons reçoivent une éducation émancipatrice. Cette institution est dirigée par une femme: Mme Bork-Min-Low, qui représente l'élément féminin révolutionnaire. Bien que le nombre des Chinoises soit très inférieur à celui
des hommes, leur influence s'exerce vigoureusement. Ces suffragettes jaunes ne craignent pas de prendre la parole dans les réunions les plus mouvementées.
Bien mieux, elles osent maintenant saisir l'épée ! N'a-t-on pas vu à Nankin une compagnie d'amazones célestes sous la conduite de la colonelle Nuey-Shin-Yu venir se mettre à la disposition des leaders de la cause anti-impériale? Une Chinoise qui avait étudié la médecine au collège de Baltimore, la docteresse Yamei-Kin, retourna dans son pays dès les hostilités pour organiser le service des infirmières.
D'autre part, depuis 1906 paraît à Chicago un journal pour les femmes chinoises dont la rédactrice en chef est Mrs. Chang et toute la jeunesse féminine qui fréquente les universités du Nouveau Monde suit ses idées avec entrain. Ces quelques exemples montrent combien les admiratrices de Sun-Yat-Sen sont pénétrées de l'esprit nouveau .
Le fameux docteur organisa la première société secrète révolutionnaire à San-Franciseo en 1894. C'était la Hing Ckumj Hivoi (l'Associa-
tion du réveil chinois) . Un petit groupe d'extrémistes seulement l'écoutait à cette époque. Bientôt d'autres clubs du même genre dont le C/iee Knng Tong (les francs-maçons célestes) adhérèrent à sa politique. Mais il y eut de violentes polémiques et même de sanglantes querelles à ce sujet dans le quartier chinois. Des novateurs moins fougueux, partisans seulement de la réforme constitutionnelle, avaient fondé le Bao Wang Tong (Association pour la réforme de l'Empire) qui voulait conserver la forme monarchique. Les modérés dominaient à New- York, tandis qu'au contraire les radicaux progressaient chaque jour sur la côte du Pacifique. Les amis de Sun-Yat-Sen prêchaient en faveur du programme suivant : Liberté de la parole. Pas d'impôt sans représentation. Egalité du suffrage pour toutes les classes de la société. Vote pour les femmes, sous condition d'une éducation suffisante. Limitation de la richesse. Contrôle du gouvernement sur tous les services d'utilité publique. Liberté absolue de religion. Régime de la porte ouverte pour les ports de commerce. Libre échange avec les nations
adoptant le même régime. Instruction obligatoire.
Les victoires japonaises et la diffusion des méthodes occidentales dans l'Empire du Mikado aidèrent beaucoup à la propagande des Célestes révolutionnaires en Amérique. Lorsque le mouvement eut pris un caractère définitif c'est à San-Francisco que fut lancé le premier papiermonnaie de la nouvelle République. Un acteur de la Chinalown, Lee-Gnone-Hap, en devint le trésorier. Un emprunt de 10 millions de francs fut par ses soins à moitié couvert. Peu à peu, à mesure que les succès du parti antiimpérialiste s'accentuèrent les riches marchands accordèrent leur crédit et sentirent leurs opinions évoluer dans un sens plus radical. Quand Sun-Yat-Sen devint président provisoire de la République, ils furent tout à fait convaincus et délièrent les cordons de leur bourse.
Cependant, afin d'éviter un retour de l'ancien régime et conjurer les mauvais esprits, chaque soir dans la Chinatown avaient lieu des processions par les rues avec chansons rituelles pour que le dieu de la victoire favorise sans défail-
lance la révolution montante. Et sur le pas de leur porte les exilés jaunes ne fumaient plus le calumet de paix mais des pipes de guerre en clignant des yeux avec cette confiance fataliste qui les anime sans défaillance.