CHAPITRE XIII
LA RÉPUBLIQUE DANS LA CHINATOWN
Les exilés célestes se réjouissent. — On sacrifie les nattes. — Devant la Joss House. — Les reliques de la dynastie mandchoue sont brûlées. — Sun-Yat-Sen prend la place de Confucius. — Chansons révolutionnaires. — Evolution du formalisme céleste. — La république veut des ailes.
Pour les fêtes du premier de l'an, je me rendis dans la Chinatown où des réjouissances très républicaines devaient marquer le début de 1912. Les révolutionnaires de San-Francisco, comme ceux des autres villes américaines, entendaient proprement manifester leur admiration à l'endroit du libérateur Sun-Yat-Sen.
Durant la semaine qui précéda ces joyeuses démonstrations, les coiffeurs du quartier chinois ne coupèrent pas moins de cinq cents nattes en l'honneur du héros. Les derniers préjugés monarchistes célestes s'en allaient avec leurs
cheveux... Beaucoup avaient jusque-là gardé la natte soit par pure coquetterie, soit — la nature humaine a de ces faiblesses — parce qu'ils craignaient un retour offensif du conservatisme monarchique. Mais le « docteur Sun » ayant été élevé à la présidence de la république, un enthousiasme radical pénétrait ses admirateurs. S'ils faisaient queue maintenant c'était pour être tondus! On ne rencontrait plus dans les rues asiatiques que des crânes égalitaires au poil ras et dru selon la mode républicaine.
Aux rivalités de clans de la veille avait aussi succédé une ère d'apaisement. Les réformistes partisans de la monarchie constitutionnelle voulurent, à l'aurore nouvelle, fusionner avec les révolutionnaires. Ils plantèrent sur leur demeure le pavillon rouge orné d'un soleil blanc sur fond d'azur au lieu de l'étendard au dragon. Et ce fut un événement considérable.
Une foule très dense massée sur la chaussée acclama cet acte de fraternelle réconciliation par ces acclamations : Min Kwoh Man Shuey! (Que la nation par le peuple dure dix mille ans.) Vous savez, en effet, que la politesse chinoise
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exige des souhaits à échéance d'au moins dix siècles. Des pétards, en dépit de l'interdiction de la police, éclataient et mêlaient leurs notes crépitantes aux accents gutturaux des badauds. A toutes les maisons flottaient des oriflammes. Sur les murs, les affiches rutilantes relataient les derniers exploits des troupes rebelles. Des marchands allaient et venaient, profitant de cette effervescence pour offrir des fruits aux amateurs et pousser leurs affaires.
Un peu plus loin, devant la pagode — la Joss House, — régnait une animation extraordinaire. A l'intérieur se tenait la délégation républicaine en train d'inaugurer officiellement le nouveau régime. Tong-King-Chong, un petit homme aux yeux malins, aux gestes menus, président de l'Association de la Jeune-Chine, recevait entouré de ses assesseurs les citoyens heureux d'adhérer à l'État républicain. Il y avait là en outre des représentants de la franc-maçonnerie céleste, de la Chambre de commerce chinoise, des Fils Chinois du Golden-West, et des membres de six compagnies.
Tous ces libérés de la règle mandchoue
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s'abordaient avec des formules courtoises, fort ancien régime en vérité, mais si bien dans la manière orientale : Ho-tinJ ah, gaw ; jim ho-tin haw Kwohl (Que le ciel resplendisse, frère, et que ce jour soit favorable à la nation!) Comment un Chinois pourrait-il regarder l'avenir sans interroger la splendeur de la voûte azurée?
Les femmes se mêlaient à la compagnie des hommes dans cette heureuse assemblée. Elles étaient aussi curieuses d'assister à la destruction des vestiges du passé, tant il est vrai que les deux sexes de l'humanité se plaisent à brûler ce qu'ils ont adoré.
On mit solennellement au feu des reliques s\ mbolisant les pouvoirs de la dynastie mandchoue, des étoffes où grimaçait le dragon bien peu redouté maintenant, des images de fonctionnaires royaux.
A la place de la statue de Confucius dont la sagesse semblait bien vieux style, les républicains avaient placé un portrait à l'huile de Sun- Yat-Sen peint par un compatriote de l'école américaine. Plus de bougies et de feux sacrés sur les hôtels savamment ouvragés, mais des
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lis, des roses, pour glorifier la pureté de la république, comme son futur prestige. On avait encore décoré le temple de fruits, de pêches, — emblèmes de l'existence infinie — d'oranges, de bananes. Dans l'air flottait un parfum de verger se mariant à l'odeur persistante du santal.
Un à un, les Célestes passaient et s'inclinaient avec respect devant le portrait du président. Ces révérences s'accomplissaient avec une imperturbable dignité. Puis les thuriféraires de Sun-Yat- Sen grignotaient en son honneur des sucreries variées que les organisateurs de la fête leur offraient galamment. A un moment donné, une centaine d'écoliers aux yeux bridés, après s'être prosternés congrument devant le chef de l'Etat, poussèrent des cris violents à la manière américaine. Ils rythmèrent avec un ensemble parfait le petit couplet que voici :
Chug-hua, Chug-hua, Chug-hua Hoola, Hoola Viva la, viva la Chug-hua Sun, Sun, Sun !
Boom Chick Boom Boom Chick Rip, Ra, Bess Li, li, li.
Celte composition sino- américaine sembla fort divertir le comité des délégués républicains. Et les congratulations recommencèrent...
Une autre chanson révolutionnaire était également fort appréciée dans le quartier. Elle disait :
« Dr. Sun a jeté la semence qui a fait germer la République. — Tous les Chinois devraient unir leur compatriotisme dans le même cœur, une même vie, un même amour pour leur pays, — l'indépendance et la liberté.
— La tyrannie mandchoue est passé, les Chinois sont libres. — Le général Li-Hung-Yuen, avec l'aide des génies, — a abattu les Mandchous après de terribles combats et de grandes douleurs. — Et le brave Wou-Huein a aidé à libérer le peuple chinois. — Pendant de longues années a duré le combat pour la liberté, — et maintenant la lutte est terminée. — Maintenant nous recevons le don glorieux de la République,
— don que pas un ne saurait méconnaître. — Grâce à l'éloquence du Dr. Wu-Ting-Fang, les autres pays resteront pacifiques. — Tous, hommes et femmes demeureront à jamais loyaux à la République ! »
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Le soir, d'ailleurs, on vit quelques citoyennes au banquet républicain, réforme décidément révolutionnaire dans l'étiquette chinoise.
Au milieu de ces cérémonies, on ne négligea pas le côté pratique. Des souscriptions furent organisées pour permettre au président Sun de continuer la lutte avec succès. On lui envoya même par câble un mandat de plusieurs milliers de dollars. D'autres fonds furent répartis entre des Chinois désireux d'aller là-bas combattre pour la cause.
Il est maintenant bien établi que beaucoup d'officiers commandant les troupes révolutionnaires ont été éduqués aux Etats-Unis. Sous la surveillance du général Homer-Lea, dont l'étonnante carrière nous occupera tout à l'heure, des compagnies avaient été secrètement formées dans les grandes villes du Pacifique ainsi qu'à Chicago et New-York, pour recevoir une instruction militaire en vue des événements qui se préparaient. Aux îles Hawaï, ces « compagnies » de volontaires étaient particulièrement nombreuses et bien entraînées. Un rapport fort intéressant déposé récemment au ministère de la guerre à
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Washington estime que plus de 8 000 Chinois ont été ainsi préparés au métier des armes au cours de ces trois dernières années et mis en état de lutter avec les troupes impérialistes. Au premier abord, on s'étonna de la discipline des rebelles et de leur habileté technique. Bientôt, cependant, on découvrit que les Chinatowns avaient été une pépinière de chefs connaissant les règles essentielles de la guerre moderne.
A San-Francisco les Célestes avaient fondé une société d'instruction militaire et de tir qui se réunissait sous la conduite d'anciens sousofficiers américains. Il en était de même dans les autres cités habitées par les jaunes. Le comité révolutionnaire de la guerre, qui fonctionnait dans la capitale du Pacifique, envoyait l'argent nécessaire à l'équipement des hommes et pourvoyait aux frais des exercices.
Pendant les hostilités, ces sociétés militaires ne cessèrent de fournir des soldats ou des gradés — selon les aptitudes des individus — et chaque jour, de nouveaux combattants s'en allaient prendre leur rang au delà du Pacifique.
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Dès que l'argent était amassé, ils s'embarquaient...
Bien mieux, et pour prouver qu'ils n'entendaient reculer devant aucun progrès, une quinzaine de Fils du Ciel s'entraînèrent à une école d'aviation de Chicago pour devenir les éelaireurs de l'armée nouvelle. Plusieurs aéroplanes furent commandés pour aider aux opérations stratégiques du général Li-Hung-Yuen. Voyez l'ambition des révolutionnaires célestes : à peine leur république était-elle née que déjà ils voulaient lui donner des ailes !