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CHAPITRE XIV

Le général Honier-Lca. — De Stanford University à l'Assemblée provisoire de Nankin. — Comment furent, formées les compagnies militaires secrètes aux États-Unis. — L'organisation de la victoire révolutionnaire. — Un plan d'invasion possible des provinces du Pacifique. — La Valeur de l'ignorance.

Il y avait une fois un petit étudiant si pâle qu'on l'eût cru poitrinaire, d'attitude si timide qu'on ressentait immédiatement de la commisération pour lui, et si frêle qu'un souffle, pensait-on, l'emporterait. Il suivait les cours de l'Université de Stanford, en Californie, s'adonnant avec ardeur à l'histoire et à la géographie, qu'il aimait particulièrement. Parfois, il confiait ses rêves à ses camarades, qui le traitaient en plaisantant de mégalomane. Car ce personnage de cinq pieds trois pouces annonçait bravement

que quelque jour il commanderait à des milliers d'hommes. Selon lui, la dynastie mandchoue ne tarderait pas à être renversée, tandis qu'une ère de splendeur nouvelle s'éveillerait pour la Chine.

Il disait cela en 1897, malgré les sourires que provoquaient ses remarques. Le scepticisme de ses auditeurs ne le décourageait du reste nullement : « Vous verrez, vous verrez, affirmait-il, je deviendrai général ! » On riait, et comme le petit étudiant était réputé pour son habileté au poker, on lui demandait ironiquement si le tapis vert était son champ de bataille : « Non, non, répliquait-il, la prochaine fois la partie sera plus sérieuse : l'enjeu sera ma tête et, comme je n'ai pas le cou très gros, si je perds elle sera aisément tranchée ! » Et il s'exprimait avec un accent si flegmatique que les autres le prenaient pour un bluffeur ou un pince-sansrire.

Pourtant, Homer-Lea — c'était le nom de cet étrange personnage — s'épanchait en toute sincérité. L'avenir lui a donné raison. Il a joué la terrible partie, et il l'a gagnée. Aux côtés de

Sim-Yat-Sen, il a organisé la victoire républicaine et son nom est aujourd'hui fameux dans l'histoire de la révolution chinoise. Mais qui pensait sérieusement, voici quinze ans, que le petit étudiant de Stanford University tiendrait ainsi sa parole? Ce soldat, d'un physique si chétif, ne pratiquait aucun sport, préférant les discussions politiques au cours desquelles il dénonçait toujours violemment le péril japonais. Il ne fréquenta non plus aucune école militaire. Mais, servi par les événements et un rapide génie d'adaptation, il s'illustra dans la carrière des armes comme s'il eût été familiarisé de bonne heure avec la conduite des armées modernes. Le seul enseignement pratique dont il bénéficia lui fut donné au moment de la guerre entre les Etats-Unis et l'Espagne. Dans toutes les universités un grand enthousiasme souleva à cette époque la jeunesse yankee. Des pelotons d'instruction furent formés au petit bonheur sous la surveillance d'anciens sous-officiers et d'ex-cowboys. Les recrues, après une courte initiation au service en campagne, allaient affronter l'ennemi. Homer-Lea s'enrôla parmi les premiers, mais,

hélas, en raison de son air malingre, il ne fut pas jugé apte à combattre.

Il s'en consolait tant bien que mal en dévorant les livres qui relataient les exploits des généraux anciens et modernes. Il avait voué à Annibal et à Napoléon un véritable culte. D'autre part, il s'était mis à suivre les cours destinés aux futurs ingénieurs. Son activité s'accentuait à mesure que s'étendaient ses connaissances générales.

Un beau jour, il disparut. On apprit vaguement qu'il s'était embarqué pour la Chine : « Il y a fort à faire là-bas ! » avait-il laconiquement déclaré. Les troubles boxers venaient d'éclater. Il marcha à la délivrance de Pékin sans gagner une grande notoriété. Il faisait peu de bruit, travaillant de préférence dans les sociétés secrètes. En 1901, il reparut à San-Francisco et annonça à ses amis qu'il avait rang de lieutenant-général dans l'armée des réformistes. En vérité, cette armée comprenait un nombre infime de soldats. Ses chefs, en revanche, s'agitaient beaucoup. Une prime de 25 000 francs avait été promise par le gouvernement impérial à qui rapporterait

la tète de Kang-Yu-Weï, réfugié à Vancouver. Bien que moins précieuse, celle d'Homer-Lea valait aussi quelque chose...

Il eutà vaincre bien des répugnances, à affronter bien des sarcasmes avant de réunir les compagnies secrètes de San -Francisco et de Los Angeles. Néanmoins, il parvint à grouper mystérieusement les ennemis du trône mandchou. Lorsque Kang-Yu-Weï, qui présidait à toutes ces opérations sur la côte du Pacifique, fit sa tournée d'Europe, Homer-Lea l'accompagna.

De là date la profonde amitié qui unit Sun-Yat- Sen au général. Que de projets furent élaborés à Londres par ces trois hommes !

De retour aux Etats-Unis, le propagateur de la foi militaire s'occupa de ranimer l'ardeur des comités paresseux, de recueillir des fonds, de préparer les esprits à la transformation de la Chine. On le signalait de tous les côtés à la fois, de même que Sun-Yat-Sen. Quand on le croyait à Chicago, il se trouvait aux îles Sandwich. A peine son passage était-il connu dans ces parages que d'autres disaient l'avoir entrevu à New -York ou à Boston.

Enfin, après que les contingents révolutionnaires eurent été transportés en secret des Etats- Unis dans l'Empire céleste, et que le succès de leurs armes eut été confirmé, Homer-Lea apparut en plein éclat à Nankin, où il fut élu président de l'Assemblée provisoire. Ayant été l'âme du complot militaire, il était naturel qu'il devînt l'un des oracles de la République. Si la maladie — qui s'est à plusieurs reprises acharnée contre lui — ne le terrasse pas, nous entendrons encore parler de lui.

Le général Lea a écrit en anglais un remarquable ouvrage sur la question sociale et militaire : la Valeur de l'ignorance, qui parut en 1909. Il y attaquait àprementle manque de discipline nationale dans l'Empire céleste que perpétuait la dynastie mandchoue : « Le système actuel de gouvernement, expliquait-il, n'a rien fait pour la préservation de la race. Si la Chine subsiste encore, en dépit des tempêtes qui se sont déchaînées durant ces cinquante dernières années, c'est seulement grâce à son isolement géographique... Les Chinois doivent maintenant envisager la période la plus critique de tous les

âges qui se sont succédé depuis le matin blême où ils s'assemblèrent et où Fuki étendit sa règle sur les plaines de Shensi... Au début de leur histoire, les Chinois étaient comparativement plus forts et plus capables de résister aux conquêtes des hordes nomades qu'ils ne sont présentement en mesure de tenir tête aux pouvoirs européens et aux Japonais qui se pressent sans trêve sur les frontières de l'Empire. Si du plus profond de son sein ne surgit pas un Monk, l'heure a sonné où le plus ancien des royaumes devra adresser son dernier salut à l'humanité ! •>•> On trouve dans ce livre, qui eut un certain retentissement aux Etats-Unis, une subtile analyse des causes psychologiques qui amènent certains peuples à négliger la guerre et à se mettre à la merci des ambitions d'autrui. Homer- Lea prend l'exemple de la Chine et des Etats- Unis, démontrant entre autres choses qu'il était possible, pour les Japonais, de débarquer des troupes considérables en Californie sans que les Américains aient le temps de s'y opposer. Ces derniers, selon le stratège céleste, s'imaginent à tort que le conflit n'éclatera jamais en

raison de la distance ou des relations économiques qui paraissent si nécessaires à la vie des deux pays. Mais pour rester les maîtres suprêmes de tout le Pacifique les Japonais n'hésiteront pas à évincer la seule puissance qui les gêne : les Etats-Unis. Comment s'y prendrontils?

Voici la réponse du général Lea : « La guerre entre les Etats-Unis et le Japon se décidera non sur mer mais sur terre. Or, la rapidité de la mobilisation et la vitesse avec laquelle les armées actives sont disposées sur le champ de bataille au début de la campagne, tels sont les facteurs essentiels présidant à la défense des territoires que l'on entend conserver.

« Etant donné son système militaire actuel, la république américaine ne serait pas en mesure d'amener sur le théâtre des opérations plus de 11)000 soldats réguliers, tandis que le Japon y déverserait aisément 500000 vétérans. Pour se trouver à la hauteur des circonstances, enrégimenter, équiper et entraîner une armée égale, il ne faudrait pas moins de trois années d'efforts aux Etats-Unis.

« Le caractère dominant de la scène où se dérouleront les hostilités, c'est son étendue. Par conséquent, les moyens de transports pour l'armée et l'établissement des communications forment le problème à résoudre dont la solution plus ou moins heureuse déterminera l'issue de la bataille. Si le Japon ne disposait pas d'un système de transports adéquat aux besoins de son armée, la côte du Pacifique et les provinces américaines seraient à l'abri des entreprises nipponnes. D'un autre côté, si les Etats-Unis mettaient en ligne une armée de 2 millions d'hommes sans organiser des systèmes de transports autres que ceux qui existent actuellement, ils ne sauraient entamer une campagne quelconque hors des limites de la Confédération. Non seulement ils se heurtent à l'obstacle maritime, mais ils n'ont même pas comme troupes prêtes à combattre 50000 hommes. En revanche, le Japon a prévu avec tant d'ampleur la transportation de ses vastes armées d'une rive à l'autre de l'Océan qu'il est en mesure de les amener dans n'importe quelle section du Pacifique avec plus de facilité que Napoléon

conduisit ses troupes de Paris au delà de l'Elbe et du Danube ou que Grant fit marcher les siennes à travers les territoires qui participèrent à la guerre civile . »

Quand les Américains voulurent se rendre à Cuba, ils durent emprunter des vaisseaux étrangers pour embarquer leurs régiments. Dans un seul voyage les Japonais avec leurs propres navires amèneraient 200000 hommes d'un coup. En de telles conjectures que se passera-t-il sur la côte du Pacifique?

« Trois ou quatre mois après la déclaration de la guerre, poursuit le général Lea, le Japon occuperait toutes les positions insulaires de l'Amérique du Nord et aurait déjà débordé dans le Washington et FOrégon. Une armée de 100000 Américains à peine essaierait de marcher contre l'ennemi par le nord ou de se concentrer à San-Francisco.

« Que le Japon envoie alors un nouveau corps d'armée dans la Californie méridionale et le centre stratégique du pays est occupé sans résistance. »

Prises entre deux feux les armées améri-

caines se tiendraient en fort mauvaise posture. San-Francisco capitulerait en quinze jours. Et après?... Après, les Etats-Unis seraient privés de toutes leurs forces effectives. Il leur faudrait des mois, des années pour reconstituer des armées capables de déloger les Japonais des positions acquises. Qui sait dans l'intervalle ce qui se passerait? Quelle crise provoquerait dans les autres Etats de l'Union un envahissement de l'étranger? Voilà les angoissants points d'interrogation que pose le général Homer-Lea.

Tout son livre offre un vigoureux plaidoyer en faveur des armées nationales. Son premier soin, si la république céleste se maintient, sera donc d'organiser ses défenses de telle sorte que les malheurs qu'il prévoit pour la république des Etats-Unis soient épargnés aux Chinois.

Chose curieuse, le général Homer-Lea est d'origine américaine. Il naquit à Denver dans le Colorado il y a trente-sept ans. Il n'apprit le chinois qu'assez tard. Mais par ses fréquentations asiatiques il devint si imbu de la langue

mongole, qu'il la parla bientôt aussi purement que les lettrés. Point n'est besoin de démontrer davantage que dans la poitrine de ce personnage dont la biographie tient du roman bat un cœur vraiment céleste.

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