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CHAPITRE XV

L'opinion du président Wheeler. — La Ligue pour l'exclusion des Asiatiques. — Ses syndicats ouvriers et le péril jaune. — Propos de M. A.-E. Yoell. — Les étapes de l'invasion nipponne dans le Far-West. — Les Japonais achètent la terre. — Comment ils exploitent la Californie. — Une émigration productive pour l'Empire du Mikado.

La crainte de l'invasion japonaise tourmente les populations californiennes; c'est même le seul problème extérieur qui sollicite ardemment leur esprit. Le président Benjamin Ide Wheeler, de l'Université de Berkeley, m'a traduit l'anxiété de ses compatriotes en quelques mots précis : « La victoire des Japonais sur les Russes et le triomphe de l'esprit nouveau en Chine amèneront fatalement une répartition nouvelle de la puissance mondiale. Nous serons les premiers, sur la côte de Californie, à subir le choc que pro-

voqueront ces changements. 11 importe donc que les hommes de race blanche se groupent pour la défense commune. »

Dans tous les milieux — et surtout dans la classe ouvrière — le sentiment antiasiatique persiste. Sans doute, depuis les troubles de 1906 et 1907 les Californiens n'ont soulevé aucun incident pouvant nuire aux relations des Etats-Unis avec l'Empire du Mikado. La question des écoles a reçu une solution pacifique et un calme apparent règne dans toutes les villes. Il serait pourtant téméraire de supposer que les choses en resteront là...

Si les gens de l'Ouest ne bougent pas actuellement, c'est qu'ils se préparent à l'Exposition de 1915. Un de leurs représentants m'a expliqué qu'une sorte de marché avait été passé entre la municipalité travailliste et les autorités de Washington. San-Francisco n'a obtenu la faveur de célébrer l'ouverture du canal de Panama par un « Show » monstre qu'à la condition de ne pas créer de difficultés superflues au sujet des jaunes.

Après l'Exposition, il est difficile de prévoir

ce qui se passera. Bien que l'expansion japonaise se soit ralentie et que le pays traverse une accalmie, les trade-unions ne désarment pas plus que les sociétés antiasiatiques. Elle s'abstiennent de manifester avec éclat sans que leur propagande contre les « Japs » cesse néanmoins une minute.

Au mois de mars 1906 fut fondé une Ligue pour l'exclusion des Japonais et des Coréens à la suite d'un vœu émis par la Fédération du Travail. Depuis, cette association ayant élargi le champ de son opposition, est devenue V Asialic Exclusion League. Elle renferme une énorme majorité d'ouvriers et, faisant cause commune avec eux, des sénateurs, des députés, des avocats, des commerçants, des industriels. Deux

cent-quarante-six syndicats sont affiliés à cette combative société à laquelle se rattache une section française. De plus, douze lignes du même genre avec des ramifications multiples existent dans la Colombie Britannique, l'Orégon, le Washington, l'Idaho, le Colorado, le Montana, le Nébraska, le Nevada.

Chaque mois, par milliers, ces ligues expédient

circulaires, brochures, prospectus afin de tenir en constant éveil l'attention des citoyens sur le péril jaune et en particulier le péril japonais. En effet, le flot chinois est arrêté par une loi précise tandis que pour les Japonais on vit sur un accord trompeur que les autorités nipponnes interprètent à leur façon.

Elles se sont engagées à refuser des passeports aux « coolies » . Mais il leur est aisé de les enregistrer comme étudiants ou voyageurs de commerce. Les Américains sont obligés de subir la bonne foi des Japonais. Cela peut les mener loin...

En 1880, il n'y avait que 148 Nippons aux Etats-Unis. Dix ans plus tard on en comptait 14399 (dont 12 360 aux îles Hawaï). Dèsl'année 1900 ce chiffre sautait à 86 000 (dont 61000 aux îles Havaï et 24 889 dans les Etats de la Confédération). Enfin, de 1900 à 1908, 110000 Japonais pénétrèrent sur le territoire américain.

Aujourd'hui, on calcule qu'ils sont environ 70000 répandus en Californie où leur présence crée un indiscutable malaise quand elle ne suscite pas des conflits économiques. Dix mille

Coréens se sont également installés dans le pays, mais — presque tous étant des manœuvres agricoles — leur influence jusqu'ici ne paraît guère sensible.

M. A.-E. Yoell, secrétaire de YAsiatic Exclusion League, me détailla longuement les griefs du prolétariat californien contre les Japs si remuants et si ambitieux.

— Il n'entre clans nos sentiments, m'affîrmat— il, aucune haine préconçue contre les Japonais. Nous estimons que les deux races sont de qualité trop différente pour fusionner jamais et que cette incompatibilité intégrale offre un danger permanent aux travailleurs blancs de ce pays. Certes, il y a place ici pour les fils de toutes les nations, à condition toutefois qu'ils s'unissent harmonieusement aux Américains. Les Japonais ne s'assimilent pas, ils conquièrent : voilà le mal !

« Nous estimons même qu'ils sont plus redoutables que les Chinois. Dans toutes les villes du Far-West ces derniers font bande à part et ne dérangent pas l'existence des autres habitants. Au contraire les Japonais se répandent dans tous

les quartiers, s'installent dans les maisons où logent les blancs et les obligent à déguerpir. Une fois maîtres de l'endroit, ils somment le propriétaire d'abaisser le prix des loyers. Or celui-ci sachant que désormais il ne trouvera plus d'autres locataires que des jaunes capitule forcément.

« Les Chinois se montrent respectueux de la parole donnée, honnêtes dans leur commerce avec les étrangers, polis en toute occurence. Rien de semblable chez les Japonais qui n'écoutent que leur égoïsme et sont devenus des experts dans l'art de la contrefaçon. Vous les voyez se glisser dans tous les métiers pour accaparer les industries qui leur conviennent.

— Quelles professions choisissent-ils de préférence à San-Francisco?

— Ils ont envahi les métiers du bâtiment, les services privés du nettoiement, les occupations domestiques. On rencontre aussi parmi eux beaucoup de cordonniers, de cuisiniers, de blanchisseurs, de barbiers, de restaurateurs, de con cierges. Près de 3 000 Japonais sont employés dans les cafés et les auberges pour des gages

très inférieurs à ceux des blancs. Pareillement les 300 boutiques de cordonniers installées ici défient la concurrence américaine.

<■<■ A la campagne leurs succès sont plus significatifs encore. Plus de 10000 Japonais se sont avancés dans les districts ruraux. Un millier de domaines sont directement ou indirectement exploités par eux. En certaines localités ils dictent sans conteste possible les conditions du travail. A Vacaville 900 Japonais résident là en permanence et au moment de la révolte 4 000 de leurs congénères les y rejoignent. Tous ces sujets du Mikado se soutiennent admirablement entre eux. Ils n'achètent des marchandises qu'aux Japonais qui les suivent dans leurs émigrations.

« Beaucoup d'établissements agricoles leur appartiennent à Fresno. Ils cultivent adroitement la vigne et cherchent à supplanter les viticulteurs blancs. Dans la vallée de Pajaro une colonie de 1 000 Nippons s'adonne à la culture des fruits. Les plantations de pommes de terre et d'artichauts de la vallée de Sacramento et de la rivière San Joachim dépendent de la main-

d'œuvrc japonaise. Le roi de la patate est même un nippon multimillionaire, M. Isachi !

« Voulez-vous encore un exemple de leur prospérité en Californie? A Los Angeles, ils ont, comme à San-Francisco , établi de nombreux salons de coiffure à très bon marché ainsi que des restaurants populaires où défilent quarante mille clients par jour. Ils débutent comme terrassiers au compte des compagnies de chemins de fer du Sud et dès qu'ils ont amassé quelques économies ils louent, puis achètent des métairies ou des « ranches » .

« Selon la tactique qui leur est familière, ils se contentent d'abord de salaires infimes jusqu'à ce qu'ils restent seuls employés dans la région qu'ils ententent accaparer. Ensuite ils menacent les patrons blancs si des avantages spéciaux ne leur sont pas concédés.

— Dans ces conditions n'y a-t-il pas une rivalité aiguë entre Japonais et Chinois?

— Les Chinois ne résistent pas à la poussée japonaise. Ils sont délogés de leurs positions — des blanchisseries (où ils concurrencent aussi les Français), des restaurants, des emplois

domestiques — et cela sans aucun bruit. L'opiniâtreté des Nippons a raison de tous les obstacles.

« Songez que la Californie constitue pour eux une mine d'une richesse inouïe! Les Chinois jouent et perdent leur argent. Plus malins, les Japonais le gardent pour l'envoyer dans leur patrie ou acquérir des terrains. Depuis dix ans on estime qu'ils ont ainsi expédié cent vingt millions de francs de l'autre côté du Pacifique. Les autorités japonaises auraient bien tort de ne pas favoriser en sous-main une émigration aussi productive ! Si l'on additionnait les sommes encaissées au Japon par les parents des deux cent mille hommes fixés sur la côte américaine ou aux îles Hawaï on obtiendrait pour ces vingt dernières années au moins un milliard de francs !

« La question d'argent néanmoins reste secondaire. Ce qui nous affecte, c'est surtout le problème ouvrier posé par les empiétements japonais. Tous les travailleurs blancs ici tombent d'accord sur ce sujet.

— Et au point de vue militaire?

— La question a aussi été agitée. Les Japo-

nais qui nous arrivent sont pour la plupart d'anciens soldats ayant servi dans la guerre russojaponaise. Il serait aisé de réunir en Californie une armée de cinquante mille vétérans en l'espace de quarante-huit heures. Le patriotisme des Nippons se conserve intact. Ils entretiennent quatorze établissements religieux pour maintenir la foi et le loyalisme des colons.

« C'est ce qui nous porte à conclure que jamais nous n'assimilerons les Asiatiques. On parle quelquefois des nègres à ce propos, mais les nègres malgré leurs défauts sont d'excellents citoyens très dévoués aux principes américains. Ils se sont bien battus pour la patrie. Nous pouvons répondre de leur civisme. Que penser de celui des Japonais?

— Ainsi, selon vous, l'agitation antijaponaise renaîtra quelque jour en Californie et dans les États du Far-West?

— Je crois avec tout le parti du travail que tant que nous n'aurons pas une loi interdisant formellement l'entrée des Asiatiques — Chinois, Hindous, Japonais — sur le sol américain, nous serons à la merci d'incidents qui peuvent

prendre une exceptionnelle gravité. Quand jaillira l'étincelle qui mettra le feu aux poudres et dans quelles circonstances? Voilà ce que je ne puis prophétiser... »

Ainsi parla M. A.-E. Yoell, secrétaire de la Ligue antiasiatique. Ses explications correspondent bien dans leur pessimisme au sentiment des syndicats ouvriers. Quelle que soit leur exagération, elles dénotent un état d'esprit avec lequel les hommes d'Etat de Washington ont déjà compté et devront encore compter lorsque la querelle se ravivera entre travailleurs blancs et jaunes.

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