CHAPITRE XVI
Ce que l'on voit du mont Tamalpaïs. — Le labyrinthe de Del Monte. — Plages, club-houses, plaisirs maritimes et bucoliques. — A la prison de Saint-Quentin. — Petaluma, la capitale des poules. - — A travers la vallée du Yosemite. — Comment on arrête les trains dans le Far-West : un « hold
up )).
Au nord de San-Francisco se dresse le Tamalpaïs. Il convient de l'escalader non pas seulement comme dit le poète
Pour sentir de plus près l'immensité des cieux,
mais aussi pour admirer les étages inférieurs. « Tamalpaïs » veut dire « pays des Indiens Tamals » , car des membres de cette tribu habitèrent autrefois sur les flancs de la montagne. Lorsque l'on creuse le sol pour jeter les fondations de quelque villa on trouve parfois des
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ossements gigantesques. C'est tout ce qui reste des grands ancêtres à la peau cuivrée.
De bas en haut la verdure enveloppe le mont dont on atteint le sommet par des sentiers abrupts. 11 y a aussi un chemin de fer (dont la construction fut d'une témérité inouïe) pour les paresseux et les invalides. Perché sur l'extrême pointe du Talmapaïs, il vous est loisible d'apercevoir dans tous leurs atours la reine du Pacifique et ses dames d'honneur. L'immense plaine humide, la baie aux moelleux contours, les vallées qui s'épanouissent autour de San- Francisco, les essaims de villages, les forêts de séquoias apparaissent d'une harmonieuse composition. Vos yeux errent capricieusement à travers les vastes floraisons, les bois, l'enchevêtrement des rivières sans être jamais heurtés par de trop vives transitions de couleurs.
Au coucher du soleil, la capitale californienne se meurt dans la pourpre. L'or, le feu, les vapeurs des violettes se mélangent — en été surtout — pour l'embraser tendrement avant que la nuit ne tombe assez subite. Alors, quand la cité se trouve saisie par l'obscurité, mille feux
électriques se hâtent de briser son manteau d'ombre. Dans les eaux du port les lumineux ferry-boats se croisent sans trêve. Aux mâts des vaisseaux s'inscrivent les signaux nocturnes. Au sommet des gratte-ciel les lanternes jouent et les réflecteurs des phares lancent au loin leurs rayons blêmes. Voici que les avertissements des sirènes se mêlent aux rumeurs confuses du soir. L'instant est magique.
Au pied même du Tamalpaïs, scintillent comme des vers luisants dans de la mousse les lampes des habitations menues qui se sont confiées à sa tutelle. Il semble que des étoiles innombrables ayant surgi de terre préfèrent, de peur de jeter un trop brûlant éclat, se disssimuler derrière les taillis et les buissons.
Une taverne artistique ouverte nuit et jour aux amateurs d'esthétique a été installée au faite du mont, liien des gens font pèlerinage afin de voir l'aurore se déchirer au-dessus de la ville et afin de contempler la Porte d'Or par les rêveurs clairs de lune. Ce sont là de précieuses émotions. Les Anciens auraient certainement hésité à gravir une telle montagne, la croyant habitée
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par les dieux. Aujourd'hui, les simples touristes s'approprient le divin privilège. Bien mieux, Hubert Latham effleura des blanches ailes de son monoplan la couronne du Tamalpaïs. C'est le progrès.
Del Monte, aimable plage que fréquentent avec délices les San-Franciscains, est la perle de la baie de Monterey dont les flots passent tour à tour du pur indigo au gris perle. On y va flâner le long d'un boulevard maritime de 25 kilomètres et en cours de route le paysage se diversifie sans cesse. La plupart des villas que l'on croise sont de style espagnol. Sur les rochers qui bordent la mer ont poussé des bouquets de cyprès plusieurs fois séculaires dont les branches démesurées sont tordues, convulsionnées, déchiquetées par la vieillesse et qui résisteront encore longtemps dans ces attitudes bizarres au poids des années.
Voici maintenant de tendres pelouses soigneusement tondues pour les amateurs de golf, puis
des forêts de chênes et tout à coup l'on débouche sur des jardins multicolores si frais et si reposants que les personnes les plus renfrognées doivent se sentir de bonne humeur malgré elles. Au cœur de ces jardins, un horticulteur a construit un labyrinthe complique en plantant, selon d'amusantes combinaisons, de hauts et épais buissons. Les amoureux sont ravis d'aller se perdre dans ce qui offre une retraite si propice aux serments et aux baisers. L'institution n'a pas le caractère farouche du monument édifié en Crète par Dédale et qui faillit servir de tombeau à son architecte. Ceux qui s'aventurent dans le labyrinthe de Del Monte, risquent simplement de sortir de là fiancés sous peine de « breach of promise... » , et c'est en somme une fin très galante.
Comment n'aimerait-on pas la campagne et la mer de Californie? Toutes deux rivalisent de coquetterie. Elles dispensent leurs trésors aux plus pauvres comme aux multimillionnaires.
Partout on a construit des country-clubs plus ou moins chics, cela s'entend, selon les sites et aussi selon les membres qui les fréquentent. Mais tous sont confortables, d'une cordiale simplicité, d'une architecture gaie.
Au bord de l'eau sont installés de nombreux yacht-clubs dont les plus importants régnent à Sausalito et Belvédère. Des colonies de parents et d'amis vivent également sur des « houseboats » , hôtels flottants en miniature, décorés d'alertes couleurs semblables à ceux qui s'animent pendant l'été sur la Tamise.
D'autres clubs s'en vont camper au loin sous la tente. Grands et petits participent à ces robinsonnades. De multiples ligues philanthropiques s'occupent d'envoyer les déshérités de la fortune respirer le bon air hors des faubourgs. Les municipalités votent des fonds pour que les jeunes écoliers aillent développer leurs poumons dans de riantes vallées. Le « camping » devient une mode obligatoie.
Les alpinistes se rendent clans la région des monts Shasta tout au nord de la Californie et dont les cimes sont mantelées de neiges éternelles.
Par contraste, les vallées sinueuses jettent tout à l'alentour leurs sombres tonalités. On rencontre là des Indiens Shasta disséminés en tribus le long des torrents et des rivières rapides où ils pèchent le saumon et la truite. Il ne manque pas non plus de daims dans le pays. Les Shasta les chassent avec adresse. Il n'y a qu'à les imiter.
Pendant toute l'année les joueurs de polo s'entraînent à Burlingame qu'embaument de splendides eucalyptus. Sur les pistes élégantes sont disputées les parties les plus fameuses du pays. Les ponies californiens exécutent des prodiges durant ces tournois. Vifs et courageux, ils obéissent aux moindres appels des rênes. Lorsqu'ils sont bien dressés, ils égalent en vitesse les chevaux arabes.
Quant aux clubs maritimes, il faudrait un annuaire pour les énumérer. Sur les rivages du Pacifique c'est un chapelet ininterrompu de stations dont les plus célèbres sont avec Del Monte, — déjà cité — Santa Cruz, El Pizmo, Santa Barbara, Santa Monica, Long Beach, etc. Il n'y a pas besoin de prêcher pour la vie au grand air.
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Le soleil, la magnificence de la nature du climat font directement leur réclame.
J'ai visité la prison de Saint-Quentin où sont enfermés environ dix-huit cents détenus. Cette prison a été bâtie au bout d'une presqu'île d'aspect agréable et consolant pour ceux qui par leur faute ont perdu la liberté. L'immeuble est énorme, bien aéré, entouré de potagers que cultivent les prisonniers. Ils sont principalement occupés à fabriquer des sacs de corde pour la poste. Les trade-unions s'opposent à ce qu'ils produisent autre chose et à ce qu'ils deviennent des concurrents à vil prix.
Il m'a paru que les règles de la prison étaient fort humaines. Dès qu'un sujet s'est amendé on lui accorde assez facilement la liberté sur parole. Il doit à date fixe se rendre à Saint-Quentin pour répondre à l'appel et signer un registre. A part cela, dans les limites de la circonscription judiciaire où il est forcé de rester, il est libre d'agir à sa guise et de travailler pour son propre
compte. Fort peu de prisonniers qui bénéficient de cette mesure cherchent à s'enfuir.
Chaque fois qu'un bateau part de Saint-Quentin, un coup de sifflet retentit. Les détenus qui exécutent une besogne près des quais ou qui flânent, si c'est l'heure de la récréation, doivent sans retard se présenter pour qu'on les dénombre» Tous sont habillés avec des complets de laine blanche à larges côtes noires et portent un numéro matricule.
Dans les Etats de la côte du Pacifique, on n'électrocute pas les condamnés à mort, on les pend. Les exécutions ont lieu comme en Angleterre à l'intérieur de la prison. Pendant les vingtquatre heures qui précèdent sa mort, le criminel est enfermé dans une chambre grillagée comme un garde-manger, autour de laquelle sa famille peut circuler si elle désire s'entretenir avec lui.
A Saint-Quentin, j'interrogeai un vieux mineur qui s'était livré à de curieuses escroqueries. 11 me conta que du temps qu'il était libre il vendait des terrains aurifères — ou soi-disant tels — aux prospecteurs. Il aurait extrait le métal pré-
cicux de la pierre ponce. Pendant qu'il creusait la terre il semblait fumer une pipe qui, en réalité, contenait de la poudre d'or qu'il laissait tomber dans le plateau à laver. Quand il ne fumait pas il chiquait et posait sa chique, bien garnie de parcelles, dans le gravier qu'il traitait. Il obtenait ainsi des pourcentages considérables. D'autres fois, pour ne pas éveiller la méfiance des clients, il garnissait ses ongles de poudre d'or et il les nettoyait en grattant des cailloux qui ne recelaient absolument rien. Il fut pris sur le fait un beau jour et envoyé en prison. Ce ne sont là que quelques-uns des trucs qui servent à exploiter les gogos. Un livre ne suffirait pas à décrire les procédés que les mineurs peu scrupuleux emploient pour allumer les convoitises des futurs concessionnaires.
Le bonhomme Noël vous a certainement apporté quand vous étiez petits une de ces fermes lilliputiennes, bien vernies, d'autant plus propres que le bétail est en bois et lui aussi parfaitement
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ripoliné. Supposez donc rangées symétriquement au fond d'un vaste cirque des milliers et des milliers de maisonnettes semblables qui, vues des collines environnantes, sont pareilles à d'irréelles bergeries d'opéra-comique. On se demande si chaque groupe de ferme n'abrite pas des personnes en carton. Toutes les allées sont ratissées, les enclos sont dessinés avec une régularité monotone, les arbres mêmes semblent factices. C'est Petaluma, dans le comté de Sonoma, Petaluma, « capitale des poules ». Elles n'ont point décrété la république, car il y a des coqs, — et qui ont de la voix, — mais les poules dominent sans conteste possible. Toujours le triomphe de l'éternel féminin !
Dans chaque ranch picorent et grattent le sol de 500 à 3 000 gallinacés. Les fermes les plus importantes en nourrissent jusqu'à 20000. Petaluma détient encore le record pour la production des œufs : 100 millions par an. Au total la population atteint 1 500000 individus. Pour l'engraisser on lui distribue en moyenne 800 000 livres de grains par jour.
Et quelle fanfare de cocoricos pour faire lever
le soleil. Les habitants de Petaluma ne connaissent pas l'usage du réveil-matin mécanique, et pour cause.
Si un nouveau classement des sept merveilles du monde était opéré il comprendrait à coup sûr la vallée du Yosemite. C'est à 140 milles, en marchant vers l'ouest, que l'on découvre ce temple de la nature. Nul n'est plus abondant en ornements somptueux que façonnèrent les siècles. Dômes de granit, murailles fantastiques, colonnades primitives, rochers acérés affectant des formes humaines ou infernales, routes taillées par le temps dans la pierre polie, sentiers capricieux, crêtes majestueuses au chef blanc, torrents, cataractes, sources timides, forêts profondes, pics éclatants reliés entre eux de telle sorte qu'ils ont pu être surnommés « la Chaîne de la Lumière » , voilà ce qui frappe d'émerveillement le voyageur qui pour la première fois pénètre dans cette glorieuse retraite. On est tout ensemble déconcerté par l'assemblage de tant de
couleurs, les prodigieux mouvements du relief et attendri par la clémente noblesse du paysage.
Pour un peu dans cet enclos ensorcelant on se croirait détaché du reste du monde, prisonnier de quelque île mystérieuse où aborda naguère notre imagination enfantine. Malheureusement il y a des auberges, — d'un style agreste sans doute et confortable, — mais qui vous empêchent de continuer le rêve de magnifique isolement. La vallée du Yosemite commence à être exploitée industriellement à l'instar de la Suisse. En hiver elle est fréquentée par beaucoup de Californiens qui s'amusent là à patiner, à glisser sur les skis élancés, à dévaler sur les toboggans les pentes vertigineuses. Au cours des quatre saisons de l'année c'est d'ailleurs toujours un paradis. Seules varient les joies qu'il promet.
Promenez-vous à travers les jardins de la vallée. Quelles fleurs sont vos préférées? Les lis, les pourpres primevères, les violettes, les fleurs de soleil, les campanules, les roses sauvages, les fleurs d'églantiers? Vous n'avez que l'embarras du choix. Et les fougères abondent. On
marche à travers les rhododendrons, les lilas sauvages, les saules, les lauriers, les azalées. Toute la flore, tous les oiseaux aussi, et tous les papillons. On est tenté de s'écrier : toute la lyre! C'est la jungle en raccourci sur laquelle plane l'aigle et où gazouille la fauvette, où bondit l'écureuil et où se dandine l'ours. Nouvelle arche de Noé, la vallée du Yosemite porte dans ses flancs presque toutes les espèces animales.
La plupart de ses monuments ont reçu des sobriquets typiques tel ce fier Capitan, bloc de granit de 1 200 mètres de haut, travaillé par les glaces et l'érosion si bien que l'on se promène par des couloirs naturels d'une netteté architecturale étonnante. Puis c'est le glacier du Yosemite avec ses nappes d'argent si pur, ses tapis d'émeraude, ses recoins tourmentés, les « Trois Grâces « , trinité de rochers aux finesses sculpturales, la « Cathédrale 55 aux dentelures renaissance et aux gargouilles horrifiques, la « Sentinelle » qui surveille menaçante une porte de la vallée. Des cascades dont l'écume bouillonnante en descend les gradins avec fracas sont surnommées les « Chutes de Lait » . Il y a encore le « Défilé
des Indiens » , les « Arches Royales » , le « Lac du Miroir » et tant d'autres lieux offrant des particularités topographiques dignes d'être notées. Comment célébrer en des phrases banales la splendeur de la Yosemite Valley? On ne saurait la décrire. Il faut la chanter.
La vie des gens du Far-West serait trop aisée si de temps en temps elle n'était pas compliquée par des histoires de bandits. Ceux-ci ont la partie belle pour arrêter les trains en rase campagne, confisquer le courrier et rançonner les voyageurs apeurés. L'opération est exécutée avec une méthode qui devient classique.
Trois ou quatre individus masqués se cachent sur le toit des wagons au départ du train et au moment propice ils se glissent dans le car où travaillent les employés des postes. Ils leur crient : « Hands up » (Haut les mains) en leur mettant un pistolet sous le nez. Et les bons fonctionnaires ne résistent jamais... Les voleurs s'emparent alors de toutes les valeurs contenues
dans les sacs. Puis, arrivés à l'endroit où ils savent que des compères les attendent avec de puissantes autos, ils pressent la sonnette d'alarme. Le train s'arrête. Ils filent prestement.
Quelquefois ils guettent la locomotive à une courbe dangereuse et à l'instant où elle ralentit ils sautent sur le marchepied d'où ils menacent les mécaniciens avec des arguments décisifs. Ceux-ci se hâtent de stopper la machine. Les malfaiteurs se rendent par piquets dans les wagons où les voyageurs debout, les bras levés au ciel dans une attitude inoflensive, laissent prélever sur eux un impôt de guerre. Ils sont allégés de leur portefeuille, débarrassés de leurs bijoux, dépouillés de tout ce qui plaît aux audacieux visiteurs.
Ces cambriolages de train se renouvellent assez souvent. Comment voulez-vous que l'on organise une police suffisante le long des voies ferrées dans un Etat comme le Washington par exemple, aussi étendu que la moitié de l'Europe et où il n'y a pas le dixième des habitants désirés pour cultiver le pays.
Quand des accidents de cette sorte se produisent, les Américains ne songent pas à se défendre. Ils considèrent que c'est un des risques de la vie intense et que pour la continuer il vaut mieux capituler au lieu d'encourir une sanglante vengeance. « A quoi servirait d'être téméraire, me disait carrément un compagnon de route, assurez-vous contre le vol avant de partir. C'est plus commode ! » En effet. Peut-être cependant qu'avec un peu plus d'héroïsme on diminuerait le nombre des bandits qui par ces « hold up » s'assurent un si facile butin.