‹ Promenades au Far-WestChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le Irust de la beauté. — Indépendance sportive. — Un a Fashion Show » à San-Francisco. — La vie sociale et les clubs. — A la conquête du vote. — La Collège equal Suffrage League. — Une semaine de renoncement. — Lélectorat féminin. — Le journal de la Citoyenne. — La Californie a contrôlée s par le sexe faible.

Les filles du Golden West, qui montent à califourchon les chevaux rapides du Texas ou de FOrégon, ont de charmantes audaces et une beauté particulière. On rencontre ici des femmes dont les grand'mères sont d'une part la classique andalouse « au sein bruni » et de l'autre la très blonde Ophélie. Les deux types ont fusionné pour donner naissance à un troisième type fort original auquel le radieux climat de ce pays et une éducation indépendante ajoutent un caractère distinctif.

En vérité, le sang espagnol, et en général le sang latin, ont conservé une certaine prépondérance si l'on en juge par le nombre des brunes qui est infiniment plus élevé que dans l'Est. Et quel teint magnifique elles ont toutes! Est-ce la brise du Pacifique? Est-ce la chaude lumière qui enveloppe la nature? En tout cas, les Californiennes rivalisent avec les fleurs exubérantes aux colorations veloutées qui se développent généreusement dans leurs jardins.

Brunes et blondes sont d'ailleurs gâtées par les coutumes régnantes aussi bien que par la législation. 11 faut se rappeler que vers 1850, alors que la Californie comptait deux cent mille habitants, il n'y avait que quinze cents femmes en tout. Naturellement la loi de l'offre et de la demande... en mariage a largement favorisé les prétentions féminines. Plus tard, quand cette première légion des filles de l'Ouest s'est accrue au point d'égaler la population masculine, elle n'a renoncé à aucun de ses privilèges. Ici, en principe, la femme a toujours raison! Devant les tribunaux son témoignage écrase celui de son compagnon. En cas de faillite, la femme

mariée conserve une créance privilégiée si l'époux a reconnu une dette envers elle. S'agitil de divorce? Les conditions que lui impose le jugement la favorisent généralement. Les magistrats y regardent à deux fois avant d'envoyer une femme même coupable en prison. A l'établissement pénitentiaire de Saint-Quentin, dixhuit cents condamnés sont détenus et quatrevingts femmes seulement sont enfermées! Le sexe fort s'incline avec une complaisance parfois regrettable devant les arrêts qui protègent ainsi la femme. Sous prétexte de galanterie, on en arrive à un système par trop expéditif.

Dans toutes les écoles et les universités ce sont les femmes qui brillent particulièrement. Cela leur donne une suprématie intellectuelle qu'elles n'abandonnent jamais dans la vie. Elles ressemblent par là à leurs sœurs de l'Est, mais, plus que ces dernières, elles se livrent aux sports fougueux et notamment à l'équitalion. Il n'est pas rare de rencontrer en pleine montagne, dans les solitudes les plus escarpées, deux jeunes filles de quinze à vingt ans chevauchant résolument. Aucun accident à redouter. Les rudes

charretiers ou les chemineaux se montrent pour elles d'une respectueuse prévenance.

D'autres « girls » s'en vont camper au loin dans les parages du lac Tahoe et restent une ou deux semaines hors de leur famille se promenante travers [laj Sierra sans que personne ne s'inquiète ou ne s'offusque. Le plus grand libéralisme inspire l'opinion publique. Une jeune fille peut parcourir seule tout le pays sans craindre les méchants propos.

L'initiative et la robuste santé qu'acquièrent ainsi les filles du Golden West ne les préserve cependant pas de la coquetterie. Elles me paraissent même plus raffinées à ce point de vue que leurs cousines de New- York ou du Massachusetts. Encore une fois, la grâce latine reprend ses droits dès qu'il s'agit de chiffons, de velours ou de dentelles.

En aucune ville des Etats-Unis, la mode parisienne n'est mieux comprise qu'à San-Francisco. Les magasins français jouissent sur toute la côte d'une réputation indiscutable et indiscutée. L'article de Paris triomphe aisément. Et avec quelle fièvre sont attendus les derniers échantillons du

206 PROMENADES AU FARWEST

chic parisien ! Lors de la première quinzaine de septembre a lieu le « Fashion Show » , c'est-àdire la foire de la mode. Tous les magasins rivalisent d'art pour composer d'attrayantes devantures où sont exposés les tissus, chapeaux et robes de notre capitale. Evénement considérable dans la vie mondaine! L'un de nos établissements les plus réputés, la « City of Paris » , construit dans ses murs un véritable théâtre où défilent, parés des robes signées de nos grands couturiers, les souples mannequins. Des invitations ont été lancées par toute la Californie et la foule féminine accourt à ce spectacle avec une inlassable curiosité. Pendant trois jours ces parades parisiennes se poursuivent du matin au au soir à la joie des Californiennes venues de toutes les villes de l'Etat pour admirer notre élégance et se l'approprier. Elles y réussissent très souvent et sont d'excellentes propagandistes de la mode française.

La vie sociale des Californiennes n'est pas moins intéressante à étudier. Plusieurs centaines de clubs ont été institués et réunis en fédération dont l'influence est très sensible dans

tous les domaines. Pour le seul district de San- Francisco, on ne relève pas moins de 70 clubs de femmes sur l'annuaire officiel et, cette année, 33 clubs nouveaux ont été admis dans la Fédération. Actuellement, le nombre total des membres s'élève à environ 35000. Ce mouvement a commencé voici une trentaine d'années. Aussi bien parmi les ouvrières que parmi les femmes des classes aisées on retrouve un goût très marqué pour la coopération et l'association.

Le programme de ces clubs est extrêmement varié. Un très grand nombre visent à l'amélioration des lois d'hygiène et poursuivent un actif apostolat dans ce sens. D'autres s'occupent de la question des écoles et de l'enseignement patriotique. Il y en a qui sont de véritables ligues en faveur de l'enseignement ménager. Certains n'étudient que les questions artistiques, littéraires, théâtrales. D'autres encore bataillent en faveur de la conservation des forêts, des sites naturels, des paysages ou bien cherchent à imposer des règlements esthétiques aux municipalités. Quelques-uns favorisent la création des jardins scolaires et ouvriers.

Les clubs féminins ont amené la création des premiers tribunaux pour enfants en Californie. Ils ont aussi provoqué le vote des lois pour la protection de la jeune fille. Enfin, ils ont joué un rôle important dans la campagne qui se termina à l'automne dernier par la victoire des suffragettes. Le 10 octobre 1911 les électeurs répondirent aux vœux de leurs compagnes en votant en leur faveur pour l'amendement de la Constitution.

Ils ne furent cependant pas convaincus sans hésitation. S'inspirant de l'exemple donné par leurs voisins de l'État de Washington, les féministes californiennes durent rallier les néophytes hésitants par de pressants arguments. Elles déployèrent toutes leurs coquetteries et toutes les aimables roueries que l'on suppose pour obtenir gain de cause. Sous les auspices de la Collège equal Suffrage league des meetings furent tenus dans tous les quartiers de San-Francisco et dans les autres villes de l'État. Aucun élément de la population ne fut négligé. D'ingénieuses cartes postales rédigées en caractères chinois demandaient aux Fils du Ciel qui sont

citoyens américains de favoriser l'émancipation de la femme. Des proclamations en français, en allemand, en italien, en espagnol réclamaient aussi l'aide des divers colons californiens.

Toute la presse, sans exception, se montrait d'ailleurs favorable à l'égalité du suffrage et une page entière était chaque jour consacrée dans le Call, Y Examiner, le Chronicle aux exploits et discours des partisanes du vote pour tous. Des militantes étaient accourues de New-York, de Boston, de Chicago et même d'Angleterre pour activer la propagande. On estimait non sans raison que si la Californie était conquise, presque tous les autres Etats seraient obligés de céder à leur tour. Jusqu'à présent, en effet, les États qui ont admis les femmes aux urnes n'ont pas une importance politique considérable : l'Utah, le Colorado, le Washington, le Wyoming, pour si prospères qu'ils soient, ne jouent pas un rôle prédominant dans les décisions nationales. Mais quel exemple impressionnant si la Californie s'inclinait devant la puissance féminine! Voilà pourquoi les apôtres du suffrage déployaient une telle activité !

A New- York, elles décrétèrent une « Self déniai week » , une semaine de renoncement, pour fournir des fonds aux Californiennes. Chaque suffragette selon ses moyens fit des économies. Les unes courageusement renoncèrent aux tramways pour certaines courses, les autres à leurs boissons glacées, à 1' « icé cream » si tentant! Une élégante se priva de gants, une fanatique, malgré la vague de chaleur, continua à porter ses vêtements d'hiver pour ne pas acheter de toilette estivale.

Ainsi fut réunie une somme rondelette pour les frais de la campagne des San-Franciscaines.

Celles-ci, qui ont l'esprit décidément entrenant, louèrent un train et se rendirent à Sacramento en expédition oratoire. Tout le long de la route, on prêcha la revision des lois. A chaque station, pendant un arrêt de quinze minutes, des allocutions étaient prononcées pour hâter la réforme désirée. Une quinzaine de villes furen ainsi haranguées, « en tourbillon » , in whirl windj et une fois arrivées à Sacramento, les suffragettes paradèrent allègrement dans les rues pour compléter cette tournée.

De telles objurgations produisirent leur effet. Le bon peuple californien rendit un verdict favorable aux suffragettes. Dans les villes sans doute elles furent mises en minorité, mais les communautés rurales changèrent la face des événements. Après bien des émotions, les filles du Golden West apprirent qu'elles voteraient désormais. Quelle joie!

Bien vite on s'organisa. Un journal intitulé The Citizeness (la Citoyenne) fut lancé. Le New Era Club en un vibrant appel engagea les partisanes à se faire inscrire sans délai sur les registres électoraux. De savoureux « registration tea » furent innovés, c'est-à-dire des goûters où les leaders, tout en grignotant du cake et en buvant du thé, expliquèrent à leurs camarades, intimidées par le droit nouveau, qu'elles devaient se rendre à la mairie pour recevoir la confirmation écrite de leurs pouvoirs et leur expliquaient les formalités à remplir.

Le 14 février dernier, toutes les automobiles disponibles furent réquisitionnées par les présidentes des clubs afin de dépêcher vers les bureaux municipaux les femmes qui n'avaient

212 PROMENADES AU FAIt-U 'EST

pas eu le temps de s'y rendre encore. Devant la maison du peuple on voyait — spectacle touchant! — des papas attentifs gardant le baby pendant que la maman s'occupait de régulariser sa situation politique. De gentilles midinettes voisinaient dans le « registrar's office * avec de farouches octogénaires, des paralytiques même qu'on avait transportées là pour leur offrir cette suprême satisfaction, d'élégantes intellectuelles, des femmes trade-unionistes. Au cours de cet enregistrement on remarquait de temps en temps l'embarras de certaines citoyennes. C'est qu'elles devaient annoncer leur âge sous serment. Et, mon Dieu, je n'oserais à mon tour jurer que les dates de naissance furent toujours exactement données. Le plus ardent courage civique ne dispense pas de ces faiblesses.

N'importe « ce fut, écrit une historienne, un jour glorieux, démocratique, annonçant bien l'ère nouvelle. Le soleil californien baignait la cité de ses rayons; partout montaient les senteurs du narcisse et des violettes dont la plus pauvre des citoyennes pouvait acheter trois bouquets pour une pièce de vingt-cinq sous. Cela

remplaçait avantageusement les cigares dont les politiciens parfumaient auparavant leur amour de l'humanité! »

Les clubs et ligues politiques ont — il faut le reconnaître — si bien manœuvré que l'éleqtorat féminin imposera désormais sa volonté dans les débats publics. Les hommes ont 583 000 voix et les femmes 670 140 d'après la llomen's Progressive League. Lors des élections municipales de Los Angeles ce furent les suffragettes qui permirent à la coalition antisyndicaliste de triompher. Elles déployèrent un zèle qui fut une terrible réplique à ceux qui soutenaient qu'une fois leur caprice exaucé les femmes se désintéresseraient de la chose publique : î)5 pour 100 des citoyennes de Los Angeles se présentèrent dans les sections de vote.

Il ne semble pas du tout que leur enthousiasme se ralentisse. Sur toute la côte du Pacifique ce ne sont que meetings, congrès, assemblées mouvementées témoignant d'une ferveur générale. Les filles du Golden West prouvent qu'elles n'ont pas seulement un cœur d'or mais aussi, comme on dit là-bas, une langue dorée :

a golden longue. Elles ne croient pas au proverbe européen qui veut que le silence soit d'or et la parole simplement d'argent. Sans se soucier des préjugés, elles ont renversé la proposition. Et rien ne prouve qu'elles aient tort!

Page 1