CHAPITRE XVIII
Les descendants des conquisladors. — Autrefois et aujourd'hui. — Les camps mexicains. — Les jardins de Pasadena. — Le carnaval. — Les filleules de Los Angeles. — Les ports de San Pedro et San Diego. — Une excursion à l'île de Gatalina. — On demande un million d'habitants. — Exubérance méridionale.
Il y a seulement trente ans Los Angeles conservait encore un caractère espagnol très accusé. Au* côtés des descendants directs des conquistadors vivaient des Mexicains, des Indiens et fort peu d'Américains. Dans les rues on rencontrait les vigoureux « vaqueros » qui aimaient faire un tour à la ville pour se reposer de leurs excursions par les montagnes. On ne parlait guère anglais. La langue du Cid — agrémentée de l'argot local — retentissait dans toutes les campagnes environnantes.
Autour de la chapelle de Notre-Dame- des- Anges s'étaient groupées les maisons les plus importantes et d'autres « casas » plus modestes, mais qui toutes ne dépassaient pas un étage. La petite église, qu'élevèrent en 1822 les missionnaires espagnols, existe toujours. Sur sa façade on lit en lettres majuscules : « Nuestra Senora, Reina de los Angeles. »
La population latine parfaitement unie n'était troublée de temps à autre que par les redoutables aventures des « desperadoes » , c'est-à-dire de ces coureurs de grands chemins, qui ayant tout perdu, se vengeaient de leurs semblables au hasard de la fortune, sans crainte et sans pitié. Sauf la terreur momentanée que répandaient de tels crimes, la vie s'écoulait facile, tant le sol se montrait généreux envers tous. Pour rompre la monotonie de l'existence, des courses de taureaux étaient organisées en l'honneur des senors et senoritas qui les jours de fêtes paradaient gaiement sur la « plazza » en costumes nationaux.
Les « vaqueros » ou « cowboys » se donnaient aussi en spectacle. Ils se livraient devant
la foule à leurs exercices téméraires, bridant, sellant, domptant avec un rare courage les chevaux sauvages lacés et amenés en public pour cette circonstance.
Chez ces premiers colons régnait une complète communauté de sentiments religieux et un orgueil exporté directement de Castille. Bien qu'ils se soient mêlés aux Américains, ils ont continué à former une aristocratie assez exclusive qui rappelle avec fierté les origines de Los Angeles. Rien ne subsiste cependant de l'ancienne cité à part l'église, la plazza et ces familles initiales. La ville latine de quelques milliers d'àmes a cédé la place à une ville entièrement américaine, qui compte plus de 350000 habitants; c'est la population de Bordeaux.
On regrette presque ces progrès quand on a parcouru la captivante histoire des débuts de Los Angeles dans le Nouveau Monde. Elle est infiniment plus pittoresque que l'histoire contemporaine. Dans le cadre neuf, la population s'est transformée avec une rapidité inouïe gagnant cinquante et soixante mille individus par an. Un afflux de Yankees et de colons de toutes
les autres parties de l'univers — où dominent les Irlandais, les Allemands, les Juifs — a aussi modifié considérablement l'esprit public. Les purs Indiens ne forment plus qu'un insignifiant village près de la ville. En revanche, les Mexicains — métis d'Espagnols et de tribus indiennes — arrivent en masse dans ce pays où la main-d'œuvre manque encore beaucoup.
Il y a environ 40000 Mexicains à Los Angeles et aux alentours. Je visitai la ville le jour de la fête de l'indépendance mexicaine — 16 septembre, — et j'assistai au curieux spectacle de leurs ébats nationaux. Pendant la matinée, ils cavalcadèrent dans les rues, chamarrés de rubans jaunes et rouges, le cou entouré du mouchoir écarlate et coiffés de vastes chapeaux de feutre à forme comique. Ensuite ils se répandirent dans les restaurants où on leur servit des quartiers de bœuf rôtis en entier selon la mode de leur pays. Dans la soirée, ces réjouissances se terminèrent par des danses joyeuses et souvent enivrées au son des cuivres.
Ces Mexicains ont construit presque tous les chemins de fer de la Californie méridionale. Ils
sont amenés à Los Angeles par les entrepreneurs et de là on les répartit dans des camps où ils subsistent à peu de frais tout en se livrant aux durs travaux que nécessite l'établissement des voies ferrées. Peu de manœuvres sont aussi résistants... Mais à peine ont-ils quelque argent en poche qu'ils le gaspillent sans souci de l'avenir, promenant leur existence précaire d'un camp à l'autre... Autour de Los Angeles, dont les systèmes de transports déjà merveilleux se perfectionnent de jour en jour, plusieurs camps mexicains importants sont installés.
Ce n'est là néanmoins pour le visiteur qu'un attrait secondaire. Le charme véritable de la métropole méridionale consiste dans son climat et dans sa parure naturelle. Si les quartiers, qui ont été construits dans le centre n'offrent que des blocs de bâtisses banales dont la seule hauteur varie et zigzague selon la mode yankee, en revanche, une ceinture épanouie de villas, de jardins, de parcs glorieux invite à des promenades élyséennes.
Bien protégée par une chaîne de montagnes qui ondulent au nord et à l'est, la vallée dans
laquelle s'allonge Los Angeles est embellie durant toute l'année par la verdure et les fleurs. Six parcs immenses prêtent leurs ombrages aux promeneurs. Le long des boulevards ce ne sont que fins cottages, gracieux bungalows, cabanes enguirlandées. Dans la banlieue — à Pasadena surtout — la féerie du paysage s'accentue. Là ont été dessinés — les millions aidant le sol déjà si prodigue — les jardins et les parcs de AI. Adolpli Busch, roi de la bière.
Comment décrire la splendeur de ces pelouses et de ces bosquets, parmi lesquels croissent les échantillons les plus rares, les plus puissants, les plus magnifiques de la flore? Les palmiers géants, les généreux bananiers, les élégants camphriers, les poiriers aux fruits grêles, les robustes magnolias, les hostiles cacti, alternent avec les arbres de notre zone tempérée dont presque tous les types sont représentés. Voici maintenant des plantations d'orangers, des champs de roses, des champs d'héliotropes, des champs de géraniums. Voilà plus loin des citronniers amers, des figuiers exquis, de fougueux hortensias. On se croirait transporté en quelque
terre mythologique où les dieux ont voulu synthétiser la richesse de la nature.
Dans ce décor shakespearien du Songe d'une nuit oVété, se déroulent des courses de chars et des fêtes athlétiques à la mode espagnole, qui lors du carnaval obtiennent toujours le même succès. Une enchanteresse procession où chacun apparaît déguisé des plus invraisemblables parures, donne l'illusion au spectateur étranger qu'il vit dans un monde irréel. L'an dernier celte cavalcade représentait un rnonome monstre d'oiseaux de tous les climats aux plumages éclatants qui s'allongeait sur cinq kilomètres. Ce fut une scène jusque-là inédite et prodigieuse de Chantecler, qui mit en joie toute la population.
Pasadena est à Los Angeles ce que Newport est à New-York : la ville de repos des millionnaires. Ils y ont construit des resplendissantes résidences. Les gens déprimés de l'Est viennent aussi dans ces parages enchanteurs reprendre des forces et renouveler leur vie. Des clubs artistiques campent dans les environs. Pasadena a une réputation de beauté vraiment justifiée. Le maire de cette ville unique au monde est
M. Thum, le roi du papier à mouches. Avec son papier gommé cet industriel n'a pas, comme on le devine, attrapé que des insectes nuisibles, il a aussi collectionné un nombre coquet de millions.
Les filleules qui escortent Los Angeles se ressemblent toutes au point de vue de l'esthétique du décor. Telles sont Santa Monica, Santa Ana, Rodondo, Monrovia, Covina, Glendora, San Gabriel, etc.. Il y aussi une Venise, ne rappelant d'ailleurs que de loin la ville des Doges en dépit du canal, des gondoles, de la place Saint- Marc que les architectes ont transportés ici. Seul le ciel des deux Venise peut être comparé sans injustice.
Los Angeles est desservie par mer grâce à l'intermédiaire de San Pedro, situé à 30 kilomètres de distance. Les lignes de chemins de fer relient si étroitement le port à la capitale que l'existence des deux villes est intimement mêlée. Les débuts de San Pedro égalent en modestie ceux de Los Angeles. De rares bateaux fréquentaient la rade il y a vingt ans. Aujourd'hui un service de steamers fonctionne entre ce port et
San-Francisco, tandis que de nombreux navires rayonnent vers les ports du Mexique. On exécute d'importants travaux d'agrandissement en vue de l'ouverture du canal de Panama. San Pedro sera avec San Diego une station de liaison de premier ordre entre la Nouvelle-Orléans et San- Francisco. Non seulement son importance augmentera au point de vue commercial, mais encore au point de vue militaire. San Pedro se prépare à devenir une base stratégique pour l'escadre côtière qui surveillera le canal de Panama.
Le gouvernement fédéral a déjà voté 15 millions de francs pour les fortifications de Point Firman.
Une excursion dans la Californie méridionale n'est pas complète si l'on ne se rend pas à l'île de Catalina, que découvrit Rodriguez Cobrillo en 1542. En deux heures et demie on atteint la plage d'Avalon, capitale d'une foule de clubs nautiques et de club de pêcheurs. On aborde aussi dans l'île pour y chasser la chèvre sauvage ou bien pour vivre à la Robinson. Mais l'une des attractions essentielles de Catalina
c'est la promenade en barque dont le fond est en verre. On vit un instant le roman de Jules Verne. Toute l'animation marine apparaît dans son intensité kaléidoscopique : poissons, coquillages, plantes fantastiques, étoiles de mer, oursins, herbes aquatiques, coraux, éponges frémissent sous nos yeux. On a l'illusion qu'en se penchant un peu on les attraperait tant la transparence de l'onde est trompeuse. Voici des goldfish, des perches dorées, une alerte compagnie de sardines argentées, des black-bass, des ycllowtail. Tout ce monde s'agite, se presse, combat : c'est la grande lutte pour la vie à tous les étages de l'univers.
Quand vous revenez sur terre et que vous regardez du côté de la plage, vous avez aussitôt une illustration nouvelle de cette vérité. Une immense affiche déclare : « Combien d'habitants à Los Angeles en 1920? Un million » . Les Californiens du Sud ne se contentent pas des succès actuels et des richesses acquises. Ils nourrissent d'ambitieux espoirs, et rêvent d'égaler San- Francisco. Evidemment ces méridionaux exa-
gèrent, mais enfin c'est une noble émulation. Et puis, vous verrez, à force de raconter qu'ils seront un million en 1920, ils arriveront à ce chiffre. La foi provoque des miracles, l'enthousiasme américain aussi.