CHAPITRE XIX
L'affaire du Los Angeles Tunes. — lTne série d'attentats à la dynamite. — Le général Harrison Gray Otis et la défense patronale. — Le détective William J. Burns contre les syndicalistes rouges. — Les frères Mac Namaras avouent et sont condamnés. — L'agitation ouvrière et l'esprit révolutionnaire. — Une association de dynamiteurs. — Ou arrête en masse les leaders ouvriers. — Les causes d'une crise nationale.
Le 1er octobre 1910 une formidable explosion détruisit les bureaux du Los Angeles Times. Vingt-deux ouvriers non-syndiqués furent tués. L'accident se produisit à une heure du matin alors que les équipes de compositeurs étaient en pleine activité. Au spectacle de ce foudroyant massacre succéda celui du feu. Au bout de quelques moments il ne resta plus rien du building qui abritait le grand journal du Far-West. Ce fut dans tout le pays un redoublement d'an-
goisse quand se propagea la terrible nouvelle. Aussi bien l'on comprit qu'il ne s'agissait pas d'une catastrophe due à une négligence involontaire, mais que les ruines du Los Angeles Times cachaient le secret d'un drame poignant. Déjà, de nombreuses explosions avaient, au cours des six années précédentes, semé l'émoi dans le monde patronal. A Newcastle, Indiana, Harbor, Cleveland, Pittsburg, Sait Lake City, Omaha, Philadelphie, Columbus et vingt autres cités des États-Unis, la destruction de la propriété était poursuivie avec acharnement par d'insaisissables criminels. Plus de 113 ponts, usines, maisons, immeubles divers avaient été dynamités. Il y avait eu cependant peu de sang versé avant cette date. L'hécatombe du Los Angeles Times indiqua que le règne de la terreur s'accentuait.
La plupart des crimes anarchistes étaient restés impunis. Par crainte de représailles supplémentaires les patrons n'osaient activement rechercher les coupables. La justice soumise à des influences politiques, instrumentait mollement. Avec une discipline parfaite au contraire
les trade-unions cachaient les suspects ou se solidarisaient avec eux, de telle sorte qu'il était impossible de les atteindre. Ce n'est pas à dire toutefois que personne ne protestait contre ces attentats répétés.
Parmi les opposants les plus décidés de la violence syndicaliste sur la côte du Pacifique on remarquait justement le général Harrison Gray Otis, directeur du Los Angeles Times. Aidé par Y Association des marchands et industriels de Los Angeles, il menait avec des alternatives de succès et de revers depuis 1882 une lutte politique acharnée contre l'omnipotence trade-unioniste. Homme d'une trempe peu commune, le général Otis revenait constamment à la charge contre les haines syndicalistes qui s'accumulaient autour de lui.
Il savait si bien en vérité qu'il était « marqué » par les terroristes du trade-unionisme qu'avant l'explosion du Times il avait fait construire un bâtiment annexe pour qu'en cas de sabotage ou d'accident son journal pût quand même paraître. En effet, en dépit du sinistre, une édition sortit des presses à l'heure habituelle avec tous les dé-
tails de l'attentat. Après la mort des vingt-deux malheureux linotypistes, une équipe de secours avait imprimé un acte formel d'accusation contre les trade-unions.
En l'espace de quelques semaines, le Times fut complètement réorganisé. Tandis que les derniers débris de l'hôtel achevaient de brûler, le général Otis avait commandé télégraphiquement d'autres machines. Et ce trait vous donne une idée de l'énergie du personnage...
De toutes parts l'argent afflua. En quarantehuit heures le Times reçut 1 75 000 francs de
souscriptions. De fastueuses récompenses furent offertes pour retrouver la trace des criminels. La Mer chant' s and Manufacturera Association vota 250000 francs. La municipalité de Los Angeles ouvrit un crédit de 50000 francs. L'Etat de Californie offrit de son côté une prime élevée. Bien mieux, les syndicats, désireux de faire bonne figure dans le pays et d'éloigner les soupçons qui montaient autour d'eux, annoncèrent qu'ils étaient prêts eux aussi à payer un coquet enjeu à celui qui atteindrait les véritables auteurs de la catastrophe.
D'après les trade- unionistes l'accident du Times n'avait été provoqué que par une simple explosion de gaz. Ils allaient répétant partout que les patrons profitaient de l'occasion pour les discréditer. Des témoins, prétendaient-ils, apporteraient la preuve que la mort des ouvriers non-syndiqués était due à une cause accidentelle. Sur quels indices se basaient les adversaires du prolétariat organisé pour affirmer que la nitro-glycérine avait servi à jeter à bas le building du Times?
Sans doute des bombes avaient été placées à la porte de la maison du général Otis et chez le secrétaire de l'Association des marchands de Los Angeles. Mais les syndicalistes ajoutaient que les patrons avaient vraisemblablement préparé eux-mêmes cette mise en scène pour mieux discréditer les travailleurs syndiqués. De telles polémiques jetaient naturellement la plus grande confusion dans les esprits.
C'est alors que le détective William-J. Burns entra en scène. Ce policier aussi populaire aux Etats-Unis que Sherlock Holmes lui-même, se piquait d'arriver à la lumière complète sur cette
affaire. D'éclatants succès obtenus dans des causes célèbres l'avaient déjà signalé à l'admiration publique. C'est lui qui en 1885 avait découvert une vaste entreprise de fraudes électorales dans l'Ohio. Il avait ensuite procédé à l'arrestation d'une bande d'incendiaires qui méthodiquement exploitaient les compagnies d'assurances. Nul ne s'était aussi montré plus ardent dans la chasse aux pillards et malfaiteurs qui infestaient les provinces du Far- West il y a quelque vingt ans. Tour à tour il avait été mêlé aux affaires de la République de Costa-Rica. Il s'était mis au service des banquiers pour capturer les filous de la haute finance et les hardis cambrioleurs de coffres-forts. Le gouvernement l'avait employé pour mettre fin aux accaparements de terrains dans l'Orégon de spéculateurs trop audacieux soutenus par un syndicat politique puissant. Et W.-J. Burns avait démontré après une lutte de quatre années la culpabilité du sénateur Mitchell et de ses acolytes. Dans son duel contre le maire Schmitz à San-Francisco, l'émule de Sherlock Holmes n'avait pas déployé moins de sagacité et de courage. C'est grâce à lui encore qu'on avait
pu débarrasser la capitale californienne de la bande municipale qui pillait les finances des contribuables avec un incroyable cynisme.
Dans l'affaire du Los Ange/es Times, cet homme perspicace allait enfin trouver la clé d'une énigme autour de laquelle les passions populaires s'échauffaient de plus en plus. 11 se mit donc en campagne avec ses meilleurs limiers et remonta jusqu'aux origines d'un vaste complot anticapitaliste. Des explosions se succédaient par-ci par-là indiquant que les dynamireurs n'étaient pas encore satisfaits.
Ayant été appelé à enquêter sur ces nouveaux attentats, William Burns découvrit parmi les ruines d'un pont à Péoria, dans l'Illinois, une bombe à horloge du même type qu'une de celles qu'on avait trouvées à Los Angeles. Grâce à cette pièce à conviction on connut la fabrique où avait été achetée la dynamite. De là à mettre la main sur les clients il n'y avait plus qu'une étape à franchir pour savoir toute la vérité.
Mais ces « clients » étaient particulièrement redoutables. C'étaient un nommé Ortie E. Mac Manigal (qui se dissimulait sous le pseudonyme
de Me Graw), J.-B. Mac Namara et J.-J. Mac Namara, secrétaire-trésorier de l' Association des Constructeurs de ponts. S'attaquer à des personnages protégés par un syndicat de cette taille n'était point chose facile. Il importait de les prendre par surprise avant qu'ils eussent le temps de soulever leurs compagnons et d'organiser une résistance peut-être victorieuse.
William-J. Burns soumit son dossier au gouverneur de Californie et démontra que les frères anarchistes étaient les auteurs responsables non seulement de la destruction du Los Angeles Times, mais encore d'une foule d'autres vengeances syndicalistes. Le détective avait entre temps obtenu des aveux complets de Mac Manigal confirmant et complétant les renseignements qu'il avait déjà recueillis. Dans ces conditions, il obtint sans peine un ordre d'incarcération visant les coupables. Il se rendit alors dans l'Etat d'Indiana où James-J. Mac Namara se croyait bien à l'abri et il lui mit la main au collet. A ce moment même le Conseil national des Constructeurs de ponts tenait ses assises. Avant que l'assemblée soit revenue de sa stupeur, son
234 PROMENADES AU FAKWEST
secrétaire-trésorier avait été enlevé et placé en sûreté.
William-J. Burns songeant non sans esprit que son train pourrait bien être dynamité en route avait carrément « emballé » son homme en automobile. Le 12 avril John Mac Narnara avait été aussi arrêté à Détroit tandis qu'il préparait un mauvais coup.
Ces rapts dans la manière romanesque furent considérés par les unions comme un défi à la classe ouvrière tout entière. Partout on organisa des meetings de protestation. Les travaillistes réclamèrent à hauts cris la liberté de ces victimes de la haine patronale. William-J. Burns fut traîné dans la boue et dénoncé comme l'inventeur d'un odieux complot pour paralyser définitivement les progrès du trade-unionisme. Samuel Gompers, président de la Fédération du Travail, prononça de véhéments discours en faveur des détenus. 11 leur rendit plusieurs visites dans leur prison et se porta garant de leur innocence au sortir de ces sensationnelles entrevues.
De l'ouest à l'est des quêtes furent instituées
afin de pourvoir aux frais de la défense des Mac Namara. Les femmes dans les meetings vendaient des boutons en celluloïd sur lesquels étaient imprimés les portraits des deux héros. Des bals populaires furent aussi donnés à leur profit. Bref deux millions de francs furent ainsi récoltés.
L'avocat des prisonniers, M. Job Harriman, se porta comme candidat socialiste à la mairie de Los Angeles contre le parti Otis et la politique troubla encore davantage les esprits. Au premier tour les socialistes arrivèrent en tête avec près de 2000 voix de majorité. Ecrasés à San- Francisco, les trades-unionistes à la faveur de l'agitation causée par l'affaire Mac Namara reprenaient l'avantage dans le Sud californien.
Au milieu d'une effervescence inouïe le procès commençait donc le 11 octobre 1911. Tous les incidents imaginables pouvant retarder l'ouverture des débats avaient été soulevés par la défense. Des témoins furent achetés pour se parjurer, d'autres compromis dans de honteux marchés, d'autres encore intimidés. L'opinion puhliquc était absolument désemparée...
Tandis qu'on se débattait ainsi dans le maquis de la procédure, un coup de théâtre se produisit le 2 décembre. James-J. Mac Namara lut devant le tribunal la confession suivante : «Dans la soirée du 30 septembre 1910, à six heures moins le quart, j'ai placé dans l'Ink Alley du Times Building une valise qui contenait seize bougies chargées de 80 pour 100 de dynamite et qui devaient exploser le lendemain matin à une heure. Mon intention était de faire sauter le bâtiment et d'effrayer le propriétaire. Je ne voulais tuer personne. Je déplore sincèrement que de malheureux hommes aient ainsi perdu la vie. Si je pouvais donner la mienne pour racheter la leur, j'accepterais le marché de bon cœur. Je me déclare coupable au premier degré et je mets mon existence à la disposition de l'État. •>•>
Ces aveux jetèrent la consternation dans les milieux ouvriers d'autant qu'on était à la veille du scrutin de ballottage à Los Angeles. La liste socialiste qui croyait tenir le succès fut battue par 30000 voix de majorité aux partisans de l'ordre. On reprocha aux Mac Namara d'avoir parlé trop tôt et l'on crut même parmi les trade-
unionistes qu'ils avaient agi ainsi pour obtenir un jugement plus clément. En réalité leur situation était depuis quelques mois devenue inextricable. Grâce à des microphones perfectionnés VVilliam-J. Burns avait saisi la plupart des conversations des accusés avec leur conseil Clarence Darrow. Il avait si bien resserré le réseau des preuves de leur culpabilité qu'il n'y avait plus moyen de lutter. C'est pourquoi la défense avait dès juillet entamé des négociations avec les juges. Finalement il avait été convenu que si par des aveux formels les Mac Namara évitaient à l'Etat des frais supplémentaires (le procès coûtait déjà plus d'un million de francs!) et permettaient ainsi de mettre fin au cauchemar public ils auraient la vie sauve. On s'étonnera peut-être de tels marchandages, mais en ce bas monde, surtout dans ce Far- West aux passions brûlantes, il faut savoir se montrer relativiste. Bref, J.-B. Mac Namara fut condamné à la prison perpétuelle et son frère James à quinze ans de hard labour.
Ce verdict ne termina point le procès, il ne fut considéré par William-J. Burns que comme
un lever de rideau. Le fameux détective en effet redoublait d'activité pour atteindre d'autres meneurs plus haut placés. Il incriminait tout d'abord Samuel Gompers lui-même, le grand patron des trade-unionistes, et prétendait que le président de la Fédération du Travail avait connu dès le début la culpabilité des dynamiteurs. Il ne s'agissait plus maintenant de crimes isolés mais d'un vaste complot de terrorisme ouvrier. Les Mac Nainara, affirmait Burns, n'avaient été que les agents d'une entreprise nationale ayant pour but d'amener à résipiscence par des moyens décisifs les patrons récalcitrants.
C'est à Indianapolis que le quartier général des dynamiteurs avait été établi. Protégés par Y Association of Bridge and Structural Iron Uorkers, ils exerçaient leur propagande par le fait avec une audace incroyable. Des documents saisis lors de l'arrestation des Mac Namara démontraient déjà que dans le Far-West on avait voulu faire un exemple terrible en détruisant le Los Angeles Times et réduire à la raison le terrible général Otis.
Des enquêtes supplémentaires activement poussées par les autorités fédérales, la police des divers Etats et les détectives de Burns montrèrent la situation sous un jour bien plus sinistre encore qu'on ne la supposait.
Le 30 décembre 1911 on arrêtait sur la côte du Pacifique neuf leaders ouvriers qui avaient trempé dans ces complots, dont Olaf A. Tveitmoe, le secrétaire-trésorier de la Fédération du Bâtiment en Californie. Ce n'était qu'une première charrette... Le 15 février 1912 une cinquantaine de conspirateurs étaient à leur tour pinces dans l'engrenage de la justice. Cette fois le président de l'Association des Constructeurs de ponts, Frank-M. Ryan, était saisi sous l'inculpation de complicité dans les œuvres des Mac Namara.
Le gouvernement n'avait pas réuni moins de 40000 télégrammes, lettres, notes diverses, documents d'après lesquels il ressortait clairement que pour terroriser les employeurs le syndicat attribuait 5 000 francs par mois au département de la dynamite. William Burns triomphait... Il n'y avait plus qu'à condamner et une
longue série de procès commença dans le détail desquels nous ne saurions entrer.
La seule question qui se pose pour l'avenir est celle-ci? Que sortira- t-il de ces drames où patrons et ouvriers américains se sont trouvés aux prises dans de si cruelles circonstances?
L'affaire Mac Namara et ses suites ont laissé les trade-unions blessées, démoralisées, disloquées par ces révélations. L'élément sain de la population des travailleurs — et il reste certes considérable — répudie cette tactique meurtrière. Néanmoins il y a de mauvais bergers qui justifient ces actes « de bonne guerre » . a Si l'on comptait, disait l'un d'eux, le nombre des ouvriers tués par les trusts, on verrait qu'il est bien plus considérable que celui de nos victimes. ■>■> Les haines de classes, — on en juge par ces propos, — de même que les rancunes aggravées par ces événements tragiques, ne s'éteindront pas de sitôt.
Les difficultés d'une législation générale dans un pays aussi varié que les Etats-Unis, l'accumulation soudaine de richesses colossales entre
les mains de sociétés capables de réglementer arbitrairement le prix de la vie, l'incertitude des lois concernant les trusts, le manque d'éducation générale des masses ouvrières qui comprennent des éléments si peu apparentés, l'audace tyrannique de leaders peu scrupuleux à la tête des syndicats, voilà les causes profondes de la situation qu'a révélé l'affaire Mac Namara.
Malgré les progrès accomplis et l'épanouissement superbe dans l'ensemble du peuple américain, tout n'est pas encore pour le mieux dans le meilleur des nouveaux mondes. De grands efforts seront nécessaires pour y établir l'harmonie sociale.