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CHAPITRE PREMIER

Sait Lake City. — Une terre promise. — Le temple des Saints des Derniers Jours. — La marche de Brigham Young.

— Symbolisme et cosmographie. — Le tabernacle. — La mêlée des Young et des Smith. — Le manifeste de 1890.

— A propos de la polygamie. — L'administration des communautés mormones. — Du mariage. ■ — Ou baptise les morts. — Propagande européenne. — Une conversation avec le prophète Smith. — Les mormones sont heureuses.

— Le grand lac Salé.

Quelle délicieuse sensation de fraîcheur et de repos l'on éprouve dès qu'on entre dans la capitale des mormons! Après avoir traversé les plaines désolées du Wyoming, dont la monotonie porte à de profondes mélancolies, il sem-

ble vraiment que l'on pénètre dans une oasis.

Sait Lake City est une des plus jolies villes de l'ouest. Enveloppée par une chaîne de montagnes qui passent au crépuscule par toutes les gammes du rose, de l'ocre et du rouge, tapissée de verdure, égayée de fertiles jardins, elle prospère sans effort apparent. Sa calme existence se déroule avec philosophie.

Autour du temple des Saints des Derniers Jours se sont groupées, selon un méthodique dessin, les demeures privées. N'étaient les rues centrales où se trouvent les banques, les hôtels, les grands magasins, on se croirait dans une colonie de vacances, fréquentée par de paisibles bourgeois uniquement préoccupés d'embellir leurs villas et de compter les jours heureux. On se promène à travers des boulevards très vastes, bordés de hauts peupliers, et partout on ne voit que pelouses éclatantes, riants cottages.

Pourtant, cette ville abrite l'une des sectes que la persécution contraignit à de multiples migrations. Les mormons, au cours d'un récent passé, ont évolué à travers de terribles crises. Quand ils atteignirent cette retraite dans l'Utah,

le 24 juillet 1847, la « première compagnie » ne comprenait que cent quarante-trois hommes, trois femmes et deux enfants, sous la conduite du prophète Brigham Young. Ils comparent volontiers leur marche vers l'ouest à la randonnée des Hébreux et ils insistent sur les similitudes géographiques qui existent entre la Palestine et leur pays. L'indication divine apparaît très nette à leurs yeux.

Il est exact, en tout cas, que la région du grand lac Salé offre des points de ressemblance avec les pays où dort la mer Morte. De même que la vallée du Jourdain communique avec cette mer et la mer de Galilée, de même une rivière (que les Mormons ont baptisée River Jordan) va du lac d'Utah au grand lac Salé. Sur la carte, Ogden occupe, par rapport au grand lac, une position qui rappelle celle de Bethléem, et Sait Lake City a, topographiquement, quelque analogie avec Jérusalem. Ces deux vallées sont encaissées de la même manière entre deux chaînes de monts parallèles. Il n'est pas jusqu'au paysage qui ne revête des tons orientaux dans l'Utah et ne consacre cette couleur locale.

La capitale mormone est dominée par le grand temple, dont l'emplacement fut choisi dès l'arrivée des Saints des Derniers Jours sur ces rivages prédestinés. Le président Brigham Young, qui venait de succéder au prophète Smith, assassiné à Cartilage, dans l'Illinois, s'écria en piquant son bâton de pèlerin en terre : « Ici, nous bâtirons le temple de notre Dieu! » Puis, il traça sur le sol les limites de l'église.

En 1851 , les travaux commencèrent au milieu de difficultés inouïes. Non seulement les mormons étaient fort peu nombreux alors, mais ils devaient aller prendre les matériaux à 30 kilomètres de là, au Canon de Little Cottonwood, et ramener d'énormes blocs de granit gris sur des chariots traînés par des bœufs. Cette opération demandait plusieurs jours. Pour hâter les travaux, le président Young entreprit de creuser un canal de Little Cottonwood aux abords du temple. Mais, en 1873, avant qu'il ne fût terminé, une ligne de chemin de fer enleva aux mormons le bénéfice de cette besogne. Il est vrai que, depuis, ils en ont retiré profit. Quant au temple, qui a coûté en tout 25 millions de francs,

il a été solennellement consacré le 8 avril 1893.

C'est un édifice imposant qui mesure 62 mètres de long sur 36 mètres de large. La hauteur du vaisseau est de 35 mètres, tandis que la plus élancée des tours s'élève à 70 mètres. Les cinq autres tours (il y en a six en tout — trois à chaque extrémité) n'ont que 65 mètres. Perchée sur la pointe de la tour supérieure, une statue de l'ange Moroni — qui apparut à Joseph Smith pour lui révéler le livre du prophète mormon — souffle dans une trompette pour annoncer symboliquement aux hommes qu'il leur est permis de se sauver grâce au nouvel évangile.

Tout, d'ailleurs, revêt un caractère symbolique dans. le temple. Les pierres de fondation sont appelées les « pierres de l'univers •>■> . Sur chacune est inscrit en reliet un globe d'un mètre de diamètre. Au-dessus du premier rang des fenêtres, on aperçoit cinquante pierrres sculptées représentant les phases de la lune, tandis que, dominant les fenêtres supérieures, un nombre égal de pierres marquent la marche du soleil ; ce sont les « pierres de la lune et du soleil » . Sur toute la façade sont répandues des

étoiles. Cette cosmographie signifie que les diverses âmes seront jugées au jour de la résurrection selon leur éclat et recevront en conséquence la place qui leur est due dans le ciel. Au milieu de la tour occidentale a été dessinée la constellation de la Grande Ourse, indiquant au peuple mormon qu'il doit se laisser guider par son clergé, qui, seul, le conduit dans le droit chemin. Sur les cintres des fenêtres inférieures, on distingue ces mots du Seigneur : « Je suis l'alpha et l'oméga. » Enfin, au sommet de la tour orientale, brille l'œil divin projetant ses rayons et entouré du triangle tel qu'il est représenté dans les emblèmes maçonniques.

Les trois tours orientales symbolisent les trois hauts dignitaires mormons qui président à la direction spirituelle des fidèles. Les trois tours occidentales démontrent que trois autres évèques veillent aux destinées temporelles du peuple mormon. A signaler aussi l'allégorie de la chaîne d'union (les deux mains qui s'étreignent), fort en honneur chez les saints de l'Utah. Nul n'est admis à pénétrer dans le temple depuis sa consécration, mais avant cette cérémonie il fut

visité par de nombreux sectateurs étrangers. Aujourd'hui même tous les mormons n'en franchissent pas le seuil. Les évêques désignent les fidèles qui, par la sainteté constante de leur conduite, sont dignes d'y entrer.

Les autres, en attendant qu'ils aient purifié leur âme, assistent aux prêches et aux offices préparatoires dans un autre temple de granit blanc d'une architecture tout orientale. Les gentils — c'esl-à-dire les adeptes des autres religions — y reçoivent aussi un accueil libéral. De même, ils ont toute facilité pour admirer le tabernacle, vaste hall dont le toit donne l'impression d'une carapace de tortue et qui abrite 12 000 personnes. Un orgue merveilleux, riche de 5000 tuyaux, prodigue les harmonies religieuses et tous les jours, à midi, un concert est offert aux visiteurs de Sait Lake City. Le dimanche, une troupe de 500 chanteurs entonnent des hymnes à la gloire de Dieu et des prophètes. Une acoustique impeccable favorise les musiciens, si bien que l'on entend le bruit d'une épingle tombant sur le plancher d'un bout à l'autre de la salle.

Le grand temple, le temple annexe et le tabernacle forment ainsi la ville sacrée des mormons.

Mais ce n'est pas là seulement qu'il faut les voir à l'œuvre. Si leur vie spirituelle mérite d'être analysée, leur vie commerciale et industrielle doit aussi retenir notre attention car, pour être des saints, les disciplines de Joseph Smith n'en sont pas moins des hommes et, en attendant de récolter dans le ciel, ils récollent abondamment sur la terre.

On vend à Sait Lake City une carte postale qui obtient un grand succès. En guise de dessin, on trouve une multitude de bébés souriants, avec cette légende : «Voilà une moisson toujours abondante dans l'Utabl » Une deuxième image explique celle-ci. Elle offre le portrait du prophète Brigham Young entouré de ses vingt et une femmes. Ce président du peuple mormon, dont la physionomie grasse et sévère est entourée d'un collier de barbe à la mode d'Auvergne, a laissé une descendance considérable. De pieux imitateurs ont suivi ses traces. Plus modeste, l'actuel président, Joseph F. Smith, ne s'est

adjoint que cinq femmes, mais ses enfants forment une tribu de quarante-trois filles et garçons. A Sait Lake City, les enseignes des Young et des Smilh pullulent. Impossible de dénombrer ces deux familles, d'autant plus que les Young et les Smith se sont mariés entre eux !

Jusqu'au manifeste de 1890, l'Eglise des Saints des Derniers Jours encourageait la polygamie, et pour des raisons sentimentales qui lui sont particulières, et pour des raisons économiques. Nous avons dit qu'en 1847 la troupe des pionniers mormons comprenait 147 membres. Bientôt, quand le reste de leurs compagnons les eût rejoints, ils dépassèrent le chiffre de 10000. Aujourd'hui, la totalité de leurs adhérents s'élève à 400000 individus, dont les trois quarts vivent dans l'Utah.

De la doctrine mormone, qui est bien connue, je ne rappelerai que les principes essentiels. Joseph Smith, fds de paysans de l'Etat de New-York, eut en 1820 et en 1823 des apparitions qui lui indiquèrent une nouvelle voie chrétienne. L'ange Moroni, issu du prophète mormon qui vivait aux Etat-Unis environ 600 ans

avant Jésus-Christ, lui ordonna de rechercher sur la colline Cuinorah les tablettes recelant la volonté divine. Joseph Smith les ayant découvertes grâce à cette indication surnaturelle, écrivit donc son Livre, qui sert de corollaire à la Bible, dont il se rapproche beaucoup, et rendit à l'ange les plaques d'or où étaient gravés les précieux hiéroglyphes. Puis il se mit à prêcher selon son inspiration parmi les populations de la Nouvelle-Angleterre.

Traqués par les méthodistes et les presbytériens, les mormons durent émigrer successivement dans l'Ohio, dans le Missouri, dans l'Illinois. Enfin, après ces sanglantes étapes et l'assassinat de leur prophète, ils parvinrent dans i'Utah. Là, depuis le milieu du siècle dernier, ils se sont fortement organisés. Leur Église est divisée en arrondissements restreints (wards), dont chacun est administré par un évèque assisté de deux conseilleurs. Ainsi Sait Lake City se partage en 35 « wards ■>■> . L'entière congrégation est sectionnée en G00 « wards » . Une étroite discipline règne parmi les disciplines de Joseph Smith. Afin de la maintenir, un collège d'éduca-

teurs au service de l'administration centrale rend visite une fois par mois au moins à chaque membre de l'Eglise. Des réunions fréquentes sont organisées en dehors des exercices religieux.

La société mormone, qui se suffit à ellemême, est assez fermée aux gentils. Comment savoir ce qui s'y passe? Les pratiques de la polygamie, auxquelles les chefs ont officiellement renoncé depuis tantôt vingt-quatre ans, sontelles bien abolies? Un jeune missionnaire mormon m'a répondu affirmativement : « Les nouvelles générations, m'a-t-il dit, respectent les lois américaines dans leur intégrité. On nous dépeint comme des êtres immoraux et d'odieuses légendes dénaturent notre œuvre. Je défie que l'on découvre un seul cas de polygamie autorisé par l'Eglise depuis que notre assemblée générale s'est prononcée pour le mariage unique. »

Ces propos m'ont été en partie confirmés par M. Branford, ex-maire de Sait Lake City, qui représente le parti « américain » et, par consé quent, les gentils : « Les jeunes mormons ne se lient pas à plusieurs femmes. Mais il est fort

difficile de prétendre que les anciens suivent cette règle. Sans doute, ils ne s'affichent qu'avec une seule femme et légalement n'en reconnaissent qu'une seule. Néanmoins, ils conservent des relations avec d'autres épouses sans qu'il soit possible de démontrer qu'ils enfreignent le code. S'ils entretiennent plusieurs ménages, comment le prouver? D'ailleurs, jamais les femmes mormones ne se plaignent, tout au contraire ! Dans ces conditions, les investigations de la police deviennent très difficiles. »

Les mariages mormons sont bénis suivant un curieux idéal. Les prêtres les consacrent soit pour la vie, soit pour l'éternité, soit pour le temps et l'éternité. Dans ce dernier cas, les liens contractés sont indissolubles dans l'au-delà. Si une femme se remarie après la mort de son mari, dès qu'elle trépasse son âme va rejoindre le premier époux.

Une autre coutume singulière est celle du baptême des morts. L'ange Moroni n'ayant découvert à Joseph Smith les principes de la foi nouvelle qu'en 1830, les croyants sont autorisés à faire baptiser leurs ascendants pour qu'ils

puissent jouir de l'harmonie familiale dans le ciel. Cette cérémonie est pratiquée sur les parents des défunts selon le rite de l'immersion totale.

De telles règles religieuses, ainsi que l'habile gestion des administrateurs mormons, ont permis aux communautés de PUtah de progresser constamment et de rayonner au dehors au point de soulever les plus acrimonieuses protestations de

la part des autres sectes. Les campagnes anti-

mormones se succèdent sans interruption. Sous les plus extraordinaires prétextes, les ennemis des Saints des Derniers Jours attaquent Joseph Smith et ses coreligionnaires. C'est que son Eglise décide, à l'heure présente, de la représentation politique de trois Etats de la Confédération et qu'une dizaine de sénateurs ne peuvent se passer de son appui. Aux haines électorales s'ajoutent les haines personnelles qui trouvent un écho au loin.

Les pasteurs anglais, on ne l'a pas oublié, soulevèrent tout récemment des villes entières contre les prédicateurs mormons qui parcouraient la Grande-Bretagne pour y chercher des

recrues. Il y eut des émeutes à Liverpool, à Nottingham, à Birmingham, Glasgow, Edimbourg, dans les faubourgs de Londres et bien d'autres cités. La question fut même portée à la Chambre des Communes. Un député démontra que, depuis 1904, le nombre des missionnaires venus des Etats-Unis s'était élevé à une moyenne de 224 à 347 chaque année, que de 602 à 1 234 personnes avaient été baptisées selon

le culte mormon et que le nombre des émigrants

entraînés par cette foi en Amérique variait de

270 à 555 unités selon les opportunités offertes aux propagandistes de Sait Lake City. En 1910, les conversions atteignirent le chiffre d'un millier. Quant à la population des mormons fixés en Angleterre elle était estimée à 5 000 âmes.

Les ligues puritaines réclamèrent à grands cris l'expulsion immédiate des corrupteurs. Elles distribuèrent des circulaires de ce genre par tout le pays :

« Citoyens, méfiez-vous des mormons. Ils travaillent actuellement dans la région.

« Méfiez-vous du mormonisme comme du démon.

« Hommes, protégez vos femmes et vos filles !

« Femmes et jeunes filles, sachez défendre votre dignité !

« Les missionnaires mormons ne sont que de vils entremetteurs du type le plus répuguant et le plus hypocrite.

« Citoyens, veillez... »

On ajoutait que les mormons avaient visité à domicile plus de G5000 familles et qu'ils avaient inondé les provinces de leur littérature scandaleuse.

En Allemagne, les luthériens, également inquiets de l'action des mormons, organisèrent de leur côté la résistance. Dès 1903, des représentations furent transmises aux Etats-Unis par l'ambassadeur du kaiser et, après des pourparlers diplomatiques, il fut décidé que 140 pasteurs mormons seraient contraints de quitter l'empire. De Berlin, leur quartier général fut transporté en Suisse. Ils n'en poursuivirent pas moins clandestinement leurs prédications dans les Etats allemands et, en juillet 1910, les autorités se virent dans l'obligation de procéder à vingt et une expulsions supplémentaires. Huit

mille mormons germains, malgré le départ de leurs apôtres, sont restés fidèles à la foi de Joseph Smith. Peut-être s'assureront-ils de l'autre côté du Rhin une descendance imposante ! Je fus, à Sait Lake City, l'hôte de cet homme étonnant qui est véritablement un monarque dirigeant son royaume temporel et spirituel avec une clairvoyance prophétique. C'est un vieillard solennel dont la barbe coule comme un fleuve et dont la placide parole garde toujours une onction ecclésiastique. Son visage superbe ne s'émeut jamais et son regard profond n'évite point l'œil scrutateur de l'inquisiteur le plus acharné. Il faut entendre Joseph Smith discuter la valeur des terrains, les opérations de Bourse, les projets industriels de toute catégorie pour saisir sa puissance économique qu'il double auprès des capitalistes mormons par un incomparable prestige religieux. Pendant une matinée il m'expliqua qu'il se trouvait parfaitement en règle avec sa conscience et les lois nationales. Dans son cabinet de travail bondé de dossiers, de plans, de documents théologiques, agronomiques, municipaux, financiers ou politiques,

il me parla longuement des motifs qui animent la rancune de ses adversaires :

ce On s'étonne que nous fassions des affaires, s'écriait-il, mais nous ne nous en cachons pas. Il faut vivre. Les intérêts des mormons deviennent chaque jour plus importants. Des exploitations minières naissent partout. Fonderies et raffineries se multiplient. Vingt-deux mille fermes entourées de domaines croissent au soleil. La « Zion Coopérative Mercantile Institution » , que fonda en 1808 le président Brigham Young, est devenue un immense comptoir qui approvisionne les fidèles en marchandises de toute nature. Nos recettes montent à plus de trente millions de francs par an! Voilà quels sont les plus grands crimes des mormons ! Ils ont créé ce pays par leur effort personnel, ils en bénéficient ; quoi de plus juste?

« Je faisais partie des 147 pionniers qui arrivèrent dans cette plaine en éclaireurs avec Brigham Young. Le sable s'étendait sous nos yeux à perte de vue. Eh bien, regardez notre ville avec ses jolies maisonnettes, ses boulevards spacieux, ses parcs, ses banques, ses maisons

de commerce, son université. Tout cela a été modelé devant moi par nos coreligionnaires. Une cité nouvelle a surgi du désert. Les mormons se sont répandus à travers les campagnes, ils ont défriché la terre, creusé des canaux d'irrigation, transformé ces régions arides en une resplendissante Egypte. Il n'existe presque pas de miséreux parmi nous. Et il n'y en aurait pas un seul si les « gentils » , qui pendant plusieurs années dominèrent à la mairie, ne nous avaient accablés d'impôts. J'ai d'ailleurs bon espoir, maintenant que nous avons repris l'avantage, que la règle mormone réparera tout le mal. Nous avons désormais la majorité absolue dans l'Utah...

« L'une des causes principales de la jalousie que nous suscitons c'est notre réussite dans l'industrie sucrière. En 1891, nous ne produisions que 1112 800 livres de sucre. Aujourd'hui nous en apportons 150 millions de livres sur le marché. La culture de la betterave prend une extension telle que 75 000 acres de terrains y sont consacrés. Dans ces conditions, nos concurrents sous de vains prétextes de morale

sociale seraient fort heureux de se débarrasser de nous !

«Nos mines de cuivre, d'or, d'étain, d'argent, sont, vous le savez, parmi les plus réputées aux Etats-Unis. Nos greniers sont toujours bien remplis. Que faut-il de plus pour qu'on nous déclare la guerre? »

Je demandai au prophète si les femmes mormones étaient heureuses de leur sort.

a Certes, répliqua-t-il, elles ne sauraient se plaindre. Elles possèdent le droit de suffrage, elles jouissent d'une incomparable liberté, elles témoignent d'un sens individualiste très profond. Dans nos discussions théologiques, elles prennent fréquemment la parole. Des œuvres florissantes comme la Relief Society, qui date de 1843, ou la Mutual Improvement Association, fondée en 18G9, continuent à prospérer par leurs soins et comprennent plus de 60000 membres. Les femmes mormones publient plusieurs magazines, se réunissent en imposants comités, dirigent des missions à l'étranger.

« Les membres de leur conseil général se

déplacent constamment pour visiter l'Angleterre, l'Allemagne, la Scandinavie, le Mexique, l'Australie, le Canada, et y propagent nos croyances. Remarquez que si nous étions des gens tyranniques, il y aurait souvent des divorces et des scandales parmi nous. Or, il est extrêmement rare que l'Église — qui en a le pouvoir — prononce la dissolution d'un mariage.

— Et où recrulez-vous le plus grand nombre d'adeptes?

— En Grande-Bretagne, où Liverpool est notre centre principal d'action, en Norvège, en Suède et en Allemagne. Nous avons bien aussi une mission à Lyon, mais en France nos progrès sont insignifiants. Du moins, n'avons-nous pas à redouter chez vous les insultes et les persécutions. J'aime votre pays, que j'ai visité, pour sa beauté naturelle qui s'allie à un tel libéralisme de sentiments. Je suis persuadé que l'on devine en France l'origine intéressée des fables inventées pour nous discréditer aux yeux du inonde. •>■>

J'assurai le président Smith de la pureté de nos intentions à l'égard des mormons et je le

laissai à ses occupations financières, politiques et religieuses, ainsi qu'à tous les « saints » qui attendaient leur tour dans l'antichambre.

Les mormons, pour se reposer des affaires, ont bâti sur le lac Salé une ville de plaisirs dans le genre de Luna Park, mais beaucoup plus vaste : cette station s'appelle Sait Air. Un chemin de 1er y conduit en vingt-cinq minutes. Sur l'immense nappe d'eau salée qui s'étend sur plus de 200 kilomètres carrés, les effets de lumières sont prodigieux. Ah! les magnifiques et subtiles combinaisons d'or et d'azur. Les couchers de soleil sur le lac émeuvent au delà de toute expression.

A Sait Air, la jeunesse de Sait Lake City prend ses ébats à l'ombre d'un vaste pavillon de style mauresque où se succèdent danses et concerts. Pendant la belle saison, on se baigne dans le lac, dont les eaux renferment 2C) pour 100 de sel. On est porté par la vague comme un bouchon de liège. Il est fort agréable de flotter ainsi tout en fumant un cigare, et les nageurs évoluent dans l'onde absolument comme sur un canapé. Pas moyen de couler. Des familles

entières s'assoient en rond sur la nappe mouvante et font la causette. Pour un peu, l'on jouerait paisiblement au bridge !

Les Young et les Smith s'en donnent à cœur joie. Ils deviendront tellement nombreux — ces prolifiques mormons — qu'un beau jour ils pourront danser une ronde en formant la chaîne autour de ce fameux lac Salé, mer doublement sacrée, auprès de laquelle ils ont découvert l'utile et l'agréable.

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