CHAPITRE II
Los lois du Nevada sont débonnaires. — Un État qui sert de régulateur psychologique. — Avocats et plaideuses. — Un t Divorce Doctor ». — Les imprécations d'une poétesse. — Reportages sensationnels. — L'âge difficile. — Il y a un bon juge à Reno. — Gai! Gai! Remarions-nous! — Les pasteurs sont scandalisés. — Difficultés d'une législation nouvelle.
Une vieille chanson française dit galamment :
Près du ruisseau vire un moulin, Je ne sais pas s'il moud le grain, Mais la meunière est fort jolie...
Et voilà l'essentiel. A Reno existe aussi un moulin d'une piquante originalité, que dirigent d'élégantes meunières américaines. Il tourne sans répit au cœur des montagnes du Nevada et moud sans grincer les préjugés : c'est le « moulin du divorce » .
De quelle célébrité ne jouit-il pas? ce « Reno
Mill « ! c'est ainsi qu'a été baptisé le tribunal de la ville où les candidates en rupture de mari viennent passer une saison légale. Les moralistes fulminent contre Reno, dénoncent les scandales qu'il abrite, flétrissent le mauvais exemple qu'il donne. Mais le « moulin du divorce 55 continue sa besogne, narguant ces vaines critiques. Il fait d'excellentes affaires et sa prospérité s'affirme de jour en jour. . .
A la date du 10 janvier 1911 le correspondant du New-York World envoyait déjà le bulletin suivant : « Trente-cinq demandes en divorce ont été déposées devant le tribunal depuis le premier de l'an. En 1911 la moyenne des procès de ce genre a été de trente-cinq par mois. Actuellement six cents bommes ou femmes attendent le dénouement de la procédure engagée et ces plaideurs forment ici un vingtième de la population. Les femmes entrent dans la proportion de 70 pour 100 dans la colonie du divorce, ce qui prouve que le nombre des maris qui se plaignent a sensiblement augmenté. Auparavant, l'élément féminin dominait à raison de 80 pour 100. 5,
Il y a des « vagues » de divorces plus ou moins fortes suivant la nervosité générale. L'État de Nevada joue le rôle de régulateur psychologique et calme toutes les tempêtes. Ses lois sont, en effet, fort libérales vis-à-vis de celles ou de ceux que gênent les liens conjugaux. En six mois, on les sépare pour toujours et sans souffrance. Les motifs et attendus, que d'autres juges considéreraient comme trop futiles, trouvent auprès des magistrats de Ileno un poids considérable. C'est le divorce automatique.
La femme mécontente de son sort lance, avec un sourire ironique, la phrase définitive : a Mon cher, je pars pour Reno! ■>■> Et en route pour le Far- West !
Là elle trouvera certainement une justice compatissante qui discutera avec gravité sur la « cruauté » qu'elle ne veut plus subir. Ces cas de «cruauté » sont infinis. Le plus casuiste des jésuites n'en découvrirait pas de plus subtils. Il ne saurait être question, vous le comprenez, des cruautés physiques très faciles à déterminer — puisqu'il ne faut pas battre une femme même avec une fleur. Mais la cruauté sentimentale,
celle qui blesse les goûts, les douces fantaisies, les « affinités » pour employer le mot en honneur, la délicatesse des sensitives Américaines, cette cruauté-là n'est pas facile à démontrer. Il faut être docteur en psychologie pour apercevoir ces brisures d'âmes, ces chocs dont frémissent les cœurs trop tendres — et surtout pour amasser les preuves de la brutalité du mari.
C'est à quoi s'emploient de leur mieux d'ingénieux avocats. A qui mieux mieux, ils essaient d'obtenir pour leurs clientes endolories la liberté vivifiante et... une rente alimentaire aussi élevée que possible. Reno est le paradis des gens de loi. Ils alimentent le « moulin » pendant les quatre saisons, mais surtout pendant les jolis mois de l'année. C'est plus confortable. On divorce beaucoup plus au printemps et lors des estivales floraisons que pendant les rigueurs de l'hiver qui couvre d'un manteau de glace et de neige les sommets de la Sierra.
Il y a environ une dizaine d'années que le moulin fut lancé par un habile lawyer, M. Schnitzer, surnommé le « Divorce Doctor 55 . La vogue de Sioux Falls dans l'état de Dakota commençait
à baisser. Il en profita pour célébrer les mérites de Reno en de bruyantes réclames. Sa publicité s'étalait dans les journaux du Far- West, sur le programme des théâtres de San-Francisco (il voulait que la comédie continuât dans son bureau!), dans les stations balnéaires. On attaqua de divers côtés le « Divorce Doctor » qui fut ravi de l'aubaine. Des polémiques s'engagèrent qui servirent la réputation de Reno. Bientôt, les dossiers affluèrent sur le bureau de travail de l'avocat Schnitzer.
D'autres docteurs suivirent son exemple et appelèrent dans le Nevada les gens désunis désireux d'obtenir l'indépendance intégrale. Aujourd'hui, la concurrence devient effroyable, au point que les avocats ne se contentent plus de traiter les affaires courantes mais qu'ils préparent les procès futurs. L'un d'eux suit attenti veinant les annonces de mariage dans les journaux de l'Ouest et l'Est, s'informe de la situation des fiancés et leur envoie un petit livre fort instructif. Grâce à ce document les amoureux apprenent que si leurs sentiments changent un jour, ils trouveront un remède efficace dans un
divorce aisément obtenu. Les lois de l'Etat de Nevada sont exposées avec clarté ainsi que la procédure à adopter en cas de besoin. Suit l'adresse de l'avocat qui offre si gentiment ses services...
Le séjour de Reno n'est d'ailleurs pas désagréable. Cette cité spéciale se cacbe entre d'abruptes montagnes où l'on peut se livrer à des excursions variées. Quatre ou cinq hôtels excellents reçoivent les futurs divorcées, qui jouissent là d'un confort tout familial. Elles forment une colonie à part, qui tranche étrangement avec le resle des habitants du pays. Ceux-ci sont, pour la plupart, des commerçants, des boutiquiers, des agents d'affaires. On compte aussi un nombre considérable de tenanciers de bars, de salons, de sous-sols où l'on joue un jeu d'enfer.
Les rudes mineurs des environs se rendent à Reno pour y jouer la poudre d'or ou risquer leur salaire sur un coup de chance. Les cartes et les dés ne chôment jamais. Parfois les revolvers prennent à leur tour la parole. La chaleur communicative du whisky aidant, des querelles
éclatent qui se terminent par un débat crépitant.
On voit encore, les jours de marché, descendre des ranches d'authentiques cowboys au verbe haut et aux gestes prompts. Leurs allées et venues ajoutent encore au charme romanesque de Reno.
Enfin, là ont lieu des courses et des fêtes athlétiques dans le genre du fameux match de boxe entre Jeffries et le noir Johnson, ébats que favorise la bénignité des lois sur les paris. Tel est le cadre dans lequel s'assemblent les chercheurs et chercheuses de divorce.
Une poétesse connue, Mrs. Helen Dorothy Case — nouvelle Camille — a lancé de rythmiques imprécations... contre Reno, cité de l'Enfer. Durant sa retraite sentimentale au cours du dernier hiver, elle écrivit là-bas le poème suivant intitulé les Montagnes éternelles :
« Effleurées par la rosée des feuilles de roses
— et brûlées par les feux qui vous roussissent
— ô montagnes étranges et sauvages — vous m'inspirez et exaltez mon faible cœur!
« — Pics basanés recouverts de neige aux
buées d'ambres — qui jettent des lueurs ainsi que des charbons couvant sous la cendre. — Monts perdus dans la profondeur des ombres violettes — Mystère troublant — beauté magique irrévélée !
« — Vents qui soufflez au sommet des pins — chargés de parfums vigoureux. — Fleurs aux altitudes penchées, comme endormies — que bercent les douces musiques des brises...
« — Étoiles qui jaillissez tendrement de l'Occident — dont la lumière blafarde se répand en rayons pâlissants — et qui argenté le désert aux terres desséchées, — vous, symbole du jour mourant
« — Rayons de lune empourprés qui jouez comme les nuances d'un coquillage — tandis que je contemple le passage ensommeillé. — Je me dis que cette cité c'est l'Enfer! »
On voit que dans son malheur Airs. Helen Dorothy Case trouve que la nature environnante est tout de même grandiose. Et ses compagnes d'exil supportent vaillamment cet enfer au décor touchant. Si vous traversez la gare de Reno par une claire matinée de juillet, vous apercevrez
toujours sur le quai de charmantes silhouettes féminines. Quand passent les grands express transcontinentaux, les candidates à l'indépendance arrivent pour bavarder un peu avec les gens de connaissance qui se trouvent dans le train et aussi pour assister à l'arrivée des « nouvelles » .
On jabote, on pronostique, on potine : «D'où vient celle-ci? Et celle-là? Comment va le procès de Mrs. X...? Que pensez-vous du cas de la pauvre Mrs. Z...? Que dites-vous de l'aventure de Mrs. B...?» Toutes les anecdotes conjugales, les incidents cocasses, les histoires intimes et savoureuses sont colportées, commentées, jugées à Reno. La plupart des journaux ont des correspondants embusqués dans le moulin qui se hâtent de télégraphier les scandales du jour. La rubrique « Reno » est toujours bien remplie. Et aussi comme les lecteurs américains sont friands de tous ces romans, dont l'épilogue s'écrit au cœur de Nevada! Ils n'en voudraient manquer aucun détail, surtout s'il s'agit d'une personne haut placée...
Un psychologue yankee, se basant sur les
statistiques officielles, a remarqué qu'aux Etats- Unis la cassure matrimoniale se produisait, en général, vers la quatrième année. Bien qu'un grand nombre de jeunes époux se quittent au bout d'un an, la majorité des divorces sont prononcés en faveur des couples qui ont connu les joies et les douleurs du mariage pendant quatre printemps. A partir de la cinquième année, vous avez doublé un cap dangereux. Néanmoins, une crise est à redouter après le décennat, et enfin, au bout de vingt ans, on arrive à l'âge difficile, où bon nombre d'unions sont encore rompues. Il ne faudrait cependant pas bâtivement conclure que l'Etat de Nevada détient, quant au nombre, le record des divorces. L'Etat de Washington arrive en tète avec une moyenne de 513 divorces par 100000 habitants. Puis viennent le Montana, le Colorado, l'Arkansas et les auires Etats de l'Union, jusqu'à la douce Virginie où le divorce est presque inconnu. Reoo est classé sur cette liste comme la treizième capitale du divorce; mais au point de vue de la qualité des divorces nulle autre cité ne l'égale. Là sont jugées les causes les plus
fameuses. Et puis ce qui fait l'intérêt du moulin c'est qu'on le considère comme une institution commerciale sans rivale. Les habitants du Nevada — qui pour leur propre compte ne divorcent pas trop — tirent de gras revenus de la population flottante de Reno. Ils n'ont jamais voulu réformer leurs lois si débonnaires parce que les affaires ne marcheraient plus du jour où le tribunal ne serait plus accueillant pour la foule des étrangers.
Il convient de remarquer pour être juste qu'à Reno on se remarie allègrement. Divorcés et divorcées ébauchent de nouveaux romans à l'ombre des poétiques montagnes qui dominent la cité. Soixante pour 100 de celles qui ont fui leur domicile pour goûter les joies de cette retraite éloignée sont accompagnées par un chevalier servant ou en trouvent un à Reno. Ainsi le « moulin » n'a pas seulement un rôle négatif dans la vie américaine. Il a deux issues. Audessus d'une porte on lit : « Divorces » , et audessus de l'autre : a Remariages » . Le Reno Mill obéit donc à la loi des compensations.
Les partisans d'une austère législation jettent
des cris d'alarmes devant ce spectacle. Plusieurs clergymen se sont refusés à bénir de semblables unions. Mais tout s'arrange d'une manière laïque. Il y a un « bon juge » à Reno qui ne voudrait faire aux amoureux nulle peine même légère. Il s'appelle le juge Lee J. Davis — le « marrying judge » . Jamais il ne refuse son consentement aux amants en quête d'une expérience conjugale supplémentaire. Depuis qu'il opère à Reno il a signé plus de 500 licences de mariages — et il n'y a guère plus de deux ans qu'il tient ce rôle de « marrying judge » !
Il estime que rien n'est plus nécessaire que de réparer les brèches matrimoniales causées dans la population américaine par la fréquence même des séparations. Songez qu'aux États-Unis on a accordé 945 625 divorces de 1896 à 1906. Il paraît que les prochaines statistiques offriront des chiffres plus fantastiques encore.
Les livres du recensement prouvent qu'à Reno ceux qui divorcent le plus parmi les hommes, ce sont les acteurs et auteurs dramatiques, ensuite les voyageurs de commerce, puis les musiciens et les artistes, enfin les médecins
et les chirurgiens. Après eux on trouve les banquiers, les ingénieurs, les « business men » ... Ah! le Reno Mill ne manque pas de besogne. Du train que vont les choses ses ailes ne sont pas près de s'arrêter. Jusqu'à ce que l'unification des lois du divorce ait été réalisée aux États-Unis — et c'est là une tâche longue et délicate — une abondante clientèle de héros et d'héroïnes continuera à le fréquenter, tous faisant sauter leur bonnet par-dessus le « moulin » , au grand scandale des propagandistes d'une réforme sévère.