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CHAPITRE XX

Le festival de Portland. — La vallée de la Williamctte et de la Columbia. — Paysages normands. — La cueillette des fruits. — Le machinisme agricole. — Les foires de bestiaux. — Esprit d'initiative des propriétaires. — Syndicats de coopération. — Le collège Corvallis. — L'enseignement forestier. — Un temple sylvestre.

Portland s'intitule gaiement « la Cité des Roses 11 et ce nom est bien mérité. Chaque année, au mois de juin, un festival embaumé consacre la renommée florale de la capitale de l'Orégon. Plus de cinq millions de roses d'espèces simples ou rares sont employées à sa décoration. Tokio célèbre la promesse des cerises; Naples, Venise, Nice, la Nouvelle-Orléans, au moment du mardi gras, instituent des tournois coquets où il est permis de se battre avec des bouquets d'une éclectique composition. A Port-

land, on n'échange que des roses. Tous les échantillons en ont été acclimatés dans le pays par des horticulteurs venus de la Caroline et qui furent eux-mêmes les élèves des immigrants français. C'est ainsi que la rose de France à côté de la rose des Tudor (toujours l'entente cordiale) triomphe sur les hords du Pacifique.

Quand on se promène à travers les boulevards de Portland, on est charmé par la vue des innombrables villas qu'entourent les corbeilles épanouies de rosiers. Les plus humbles maisons sont embellies par les espèces les plus généreuses. 11 y en a tant et tant, soit en mai, soit à l'automne, que les gens de Portland déclarent qu'ils en tresseraient aisément une guirlande qui atteindrait Los Angeles.

Au cœur de la ville, occupé par les magasins et les maisons de commerce, on sent que la richesse circule puissamment. Portland comprend peut-être les fortunes les mieux assurées de tout l'Ouest américain. La population n'est pas encombrée comme dans le Sud par une forte proportion d'immigrants besogneux, bien que, depuis trois ou quatre ans, les Italiens et les

Grecs commencent à venir. C'est un centre industriel et agricole de première importance, où l'on se prépare activement à faire face aux conditions nouvelles que créera le canal de Panama. Il n'y a pas de misère; tout le monde est occupé. Les systèmes de transport sont améliorés, de nouveaux quartiers sont bâtis, le port va être élargi. On comptait 25 000 habitants à Portlan*1 voici trente ans. Actuellement il y en a 210000. Dans ces dix dernières années la population a augmenté de 121) pour 100.

Jetez seulement un coup d'œil sur la carte. Vous verrez que la grande ville du Nord-Ouest se développe au point de jonction de deux vallées fécondes; celle de la rivière Columbia et celle de la Williamette. Six compagnies de chemins de fer y ont établi leur terminus, tandis que par mer Portland étend ses relations avec le Centre-Amérique, l'Australie, Manille, Hong- Kong et la Chine. Les citoyens de l'Ouest voient grand en général. Ceux de Portland n'échappent pas à cette règle.

En 1910, rien que pour perfectionner leurs « systèmes » , deux compagnies de chemins de

fer n'ont pas craint de dépenser 150 millions de francs. Bientôt la rade recevra des navires d'un fort tonnage (actuellement ceux qui la fréquentent jaugent de 2000 à 3000 tonnes) et un canal de 150 kilomètres la reliera directement à l'Océan. Les pêcheries de l'estuaire de la Columbia River rapportent de 15 à 18 millions de francs par an et provoquent un intense mouvement de bateaux. Avec le commerce des bois et le transport des blés, qui prend des proportions énormes, le port devra être encore remanié.

Quand on escalade les collines verdoyantes qui le dominent on a l'impression d'apercevoir un paysage normand. Les champs d'alentour sont dessinés avec une régularité toute française; les fermes sont construites comme dans le Calvados, et les vergers rayonnent gracieusement autour des agrestes demeures. Le climat — où le retour des saisons est bien plus marqué qu'en Californie — reste tempéré cependant durant toute l'année et permet presque toutes les cultures. C'est pourquoi l'Orégon est considéré comme l'un des plus abondants greniers

des Etats-Unis et la fruiterie nationale par excellence.

On se rendra mieux compte de l'importance du marché de Portland, à ce point de vue, par les quelques chiffres suivants : les vergers ont fourni Pan dernier : 2 650 000 boîtes de pommes (la boîte contient selon les cas, 12, 24, 36 ou 48 fruits), 292 000 boîtes de poires, 970000 boîtes de pêches, 4500000 livres de cerises, 10 500000 livres de fraises, 1 750 000 livres de mûres, etc.. Bref, la recette a dépassé 33 millions de francs .

Dans les moindres vergers, les plus modernes procédés de culture intensive sont employés au grand bénéfice des horticulteurs. De même que dans l'industrie, on n'hésite pas à renouveler l'outillage dès qu'une invention nouvelle permet de gagner du temps. Dans les provinces orientales de l'Orégon, d'immenses pâturages sont transformés en terre meuble par des machines à labourer actionnées par la vapeur qui creusent jusqu'à vingt sillons à la fois. Il n'est pas rare non plus, au moment de la moisson, d'apercevoir dans les champs des faucheuses mécaniques

attelées de douze et vingt paires de chevaux.

Les foires de bestiaux de Portland sont fameuses. Si elles n'empruntent pas la magnificence de celles de Chicago, elles témoignent d'une remarquable vitalité. On y a reçu, au cours de l'année passée, 89 733 bœufs, 8 297 veaux, 83 323 porcs, 167 418 moutons.

Un fait m'a particulièrement frappé dans la vie économique de l'Orégon; c'est l'esprit de solidarité qui règne dans les campagnes. Les agriculteurs s'adressent constamment à la Chambre de commerce de Portland, aux divers clubs de « businessmen » , aux ligues, aux agences qui contribuent à la prospérité du pays. Il n'y a point de ces rivalités de clocher, de ces défiances jalouses qui, trop souvent chez nous, font échouer les meilleurs projets. Avec une rare discipline, le réseau des sociétés urbaines ou rurales s'occupe d'attirer du monde dans le pays et d'en mettre les ressources en pleine valeur.

Plus de cent sociétés coopératives ont été instituées au cours de ces cinq dernières années. Le téléphone, l'assurance contre l'incendie et

la destruction des récoltes, les compagnies de transports agricoles fonctionnent selon d'identiques principes. Les fermiers du Nord-Ouest ne sont pas figés dans de paresseuses traditions. En politique, ils représentent des tendances souvent radicales et marchent sans crainte vers le progrès. Us ont été les initiateurs des lois agraires qui contrastent singulièrement avec la timidité des codes européens.

Les syndicats de producteurs s'entendent à merveille pour installer des marchés coopératifs, défendre les tarifs qui les protègent, stimuler les échanges, multiplier les banques rurales. Le commis voyageur agricole est un personnage qui ne redoute pas de se déplacer et d'aller vanter au loin les marchandises qu'il veut vendre. On ne se contente pas dans l'Orégon, comme dans les autres Etats du Pacifique, de cette politique passive, qui ne procure que des gains médiocres. L'électricité, la vapeur, la télégraphie sans fil même relient les fermes et les postes agraires aux bureaux commerciaux avec lesquels elles sont étroitement apparentées.

Afin de stimuler le zèle de leurs fils, les pro-

priétaires orégoniens ont bâti le collège Corvallis, situé dans le comté deBenton, à trois heures de chemin de fer de Portland. C'est la grande école agronomique du Nord-Ouest. Elle comprend un groupe de vingt-quatre « buildings » où ont été aménagés laboratoires, musées, collections. Tout autour des stations d'expériences permettent de compléter l'éducation théorique des étudiants. Quatre-vingts professeurs enseignent là les sciences naturelles et les arts bucoliques. Quinze cents disciples environ les écoutent.

L'enseignement forestier est également très florissant pour l'excellente raison que les industries du bois rapportent à l'Orégon 150 millions de francs par an. La houille blanche a été partout captée pour les scieries, les papeteries et les autres usines. Un cinquième de la totalité des forets des Etats-Unis se trouve sur le territoire dont Portland est la capitale. Les bois sont exportés au loin, notamment à Panama. Ils vont aussi jusqu'en Chine et en Australie, rivalisant avec ceux de la Californie.

Les habitants de Portland ont érigé, en recon-

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naissance de ces bienfaits, un temple à la foret. C'est un monument curieux et grandiose dans son genre qui sert pour les expositions. Entièrement construit avec des arbres majestueux, il mesure 206 pieds de long sur 102 pieds de large et 72 pieds de haut. Pour composer cet édifice, il a fallu un million de pieds de bois. L'intérieur est disposé comme celui d'une église et le vaisseau, long de 52 pieds, est soutenu par une double rangée d'arbres géants. Toutes les essences du pays sont représentées dans ce monument, qui, s'il était vendu en bûches, rapporterait un demi-million de francs.

Le temple sylvestre de Portland, dans sa robuste simplicité, restera le vivant symbole du triomphe des gens de l'Ouest sur la nature. Vainqueurs de la forêt, ils ne sont certes pas au bout de leurs exploits...

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