CHAPITRE XXI
La propriété rurale se divise. — Les bergers en wagoos. — Aux temps héroïques. — Les t mustangers n du Nevada. — Quinze mille chevaux sauvages en liberté. — Un i round up » dans l'Orégon. — Le colonel Cody prend sa retraite. — Souvenirs d'un roi des cowboys. — La chasse aux buffles. — Tout passe...
Les cowboys s'en vont... Non point que les vaches à garder manquent (dans le Texas seulement il y a plus de 7 millions de bêtes à cornes !), mais c'est l'héroïque emploi des grands bergers qui tend à disparaître. Leur champ d'action a tellement changé en ces dernières années! Pour saisir la cause de ces modifications, il suffit de considérer l'évolution de la propriété rurale aux Etats-Unis. Partout la terre se morcelle, partout les procédés de la culture scientifique et de l'élevage méthodique se ré-
pandent. Jusque dans les solitudes les plus reculées on bâtit des fermes qui sont dotées d'un puissant outillage de défrichement. Plus le progrès s'accentue, moins les cowboys deviennent poétiques. Dans une vingtaine d'années, ils ne seront plus que des employés agricoles fréquentant pacifiquement aux jours de congé le club du village.
Le Nevada, le New-Mexico, le Texas, le Wyoming, tous les Etats riches en pâturages naturels se transforment à vue d'œil. Les nouveaux fermiers préfèrent soumettre la terre à un traitement intensif et par lots réduits. Il ne reste guère dans le Texas que six ou sept ranches d'un million d'acres destinés à être divisés à leur tour, alors qu'il y en avait au moins trente voici dix ans. Le « cattleman » d'an tan devient aussi rare que le romantique mineur de Californie. Des chemins de fer sillonnent les vastes espaces qu'il parcourait et lui évitent les courses prodigieuses auxquelles il se livrait sans répit. C'est en wagon qu'il accompagne les bœufs destinés aux boucheries de Chicago !
Mais quelle existence aventureuse il menait
avant tous ces conquêtes de la civilisation ! Le cowboy exerçait son industrie en pleine nature, vivant au jour le jour, maitre de son destin, luttant d'adresse avec les animaux rebelles dont la fougue semblait devoir résister à tous les jougs. Isolé dans d'immenses contrées avec quelques « partners m il attrapait à la corde ou forçait à la course des animaux dont on avait besoin sur les lointains marchés. Il devait exercer sa maîtrise sur des milliers de têtes de bétail. Pour tout abri il ne disposait que de la petite tente dressée à côté du « Chuck-wagon » voiture de campement où il trouvait ce qui était nécessaire à sa subsistance pendant de longs mois. Il choisissait dans la « remuda » les meilleurs chevaux qu'il dressait à sa fantaisie. Son temps était partagé entre la chasse et les exploits équestres les plus variés. Il était le roi des pâturages, poussant ses bêtes là où elles pouvaient le mieux se nourrir. Il parcourait des kilomètres et des kilomètres pendant les quatre saisons. Un feutre aux larges bords, une chemise aux couleurs claires et un mouchoir aux tons plus vifs noués autour du cou, des culottes en peau de buffle, recouvertes
pendant l'hiver de peaux de mouton, une ceinture de cuir à gousset dans lequel il plaçait son argent, un bon rifle et un revolver, une selle mexicaine, une corde : tel était son équipement, en vérité peu compliqué.
Parfois des querelles éclataient de camp à camp. De farouches sociétés se déclaraient la guerre et c'étaient alors des duels et des drames grandioses qui se terminaient par des morts trop nombreuses. Tous ces gens épris de grand air et de liberté méprisaient les paysans attachés à la terre, occupés à défoncer un coin de jardin. Ils aimaient trop les grands jeux de la nature. La plupart ne dédaignaient pas non plus les jeux de hasard et risquaient bravement leur fortune sur un coup de dés avec un camarade de rencontre au milieu des plaines ensoleillées...
Actuellement le Nevada est un des rares Etats où les « rough riders » puissent s'adonner avec profit à leur sport favori, la capture des chevaux sauvages. Dans les comtés d'Elko, d'Eureka, Nye, Lander, White Pine, des cavaliers surnommés les « mustangers » n'ont pas d'autre occupation. Ils continuent la tradition épique et
hippique. Quinze mille chevaux environ errent par bandes à travers les plaines et les montagnes. Pour les approcher et les faire prisonniers il importe d'être un cavalier intrépide. Nul
— sinon des hommes parfaitement éprouvés
— ne se risque à ces galopades effrénées. Les « mustangers » partent par groupe de cinq ou six ayant chacun deux ou trois chevaux de rechange. Après qu'ont été désignés les relais ils se lancent sur la piste des coursiers inapprivoisés. Les voilà escaladant les pics, franchissant les fossés, sautant par-dessus les précipices au mépris de la mort, couvrant 25 à 30 kilomètres tout d'une traite. Ils cernent les plus magnifiques étalons et les étreignent alors avec le lasso. Toute défaillance de la monture, toute manœuvre maladroite, tout faux pas peut coûter la perte d'une proie si ardemment recherchée.
Aussi les chevaux employés pour ces poursuites sont-ils admirablement dressés et d'une endurance à toute épreuve. Selon les occasions et la nature du terrain les « mustangers » emploient des coureurs de vitesse ou de fond. Ceux-
ci obéissent avec une impeccable précision au geste et à la voix du patron. De même que les chevaux de polo, ils s'intéressent à la partie. On paie ces animaux à poids d'or quand leur éducation est parfaite.
Pour fatiguer une troupe de chevaux sauvages et s'en emparer, cela prend deux ou trois jours, quelquefois davantage. Il y a de rapides étalons qui pendant deux ou trois ans même, ont défié les « mustangers » et déjoué leurs plans les mieux combinés. Mais il est bien rare qu'avec de la patience on ne leur mette un beau jour la corde au cou. Les chasseurs de chevaux ont un « prince » qui s'est rendu célèbre par ses prouesses dans le Nevada : c'est Charles Pete Barnum.
Ces « mustangers » sont des spécialistes qui nous éloignent un peu des cowboys, ce sont néanmoins leurs cousins, et cette famille s'éteindra aussi avant peu. En attendant les « mustangers » ou cowboys donnent leurs dernières représentations qui ne manquent point d'éclat. Bans les Etats du Far- West, on organise de nombreuses fêtes hippiques dont ils sont les
acteurs glorieux. Autrefois les grands propriétaires assemblaient une fois par an leurs troupeaux conduits par les cowboys afin de dénombrer et de marquer les animaux. Les Mexicains appelaient cet événement un « Rodeo » . Des réjouissances s'ajoutaient au côté pratique de ces réunions d'hommes et de bêtes. Des prix étaient décernés aux plus forts des cowboys ou « buckaroos 55 (c'est le mot « vaquero a déformé par la prononciation anglaise). Et cette coutume a subsisté sous une autre forme.
J'ai pu admirer la vaillance des cowboys à Pendleton dans l'Orégon où un « round up ■>■> avait été institué. Plus de vingt mille personnes assistaient à ce spectacle dont l'intérêt ne le cédait en rien pour elles à celui des courses de taureaux pour les Espagnols. On devait décerner au meilleur cavalier le titre de « champion des ranches du Nord-Ouest » . Des chevaux qui n'avaient jamais éprouvé la tyrannie de la selle et du mors furent amenés dans l'arène. Les concurrents essayèrent tour à tour de les dompter, malgré les ruades, les coups de dents, les sauts de mouton qu'ils devaient éviter ou subir. De
temps en temps un cavalier était projeté à vingt pas par le rétif quadrupède après avoir désespérément supporté de terribles réactions. Ce fut ensuite à qui arrêterait le plus vite au lasso un bœuf de taille imposante. Un autre numéro du programme permettait aux femmes cowboys de se mesurer. BerthaBlancelt démontra la vigueur de sa poigne en stoppant un taureau avec une sûreté admirable. Plusieurs de ses compagnes à califourchon sur des ponies au jarret d'acier exécutèrent à l'envi des galopades étourdissantes et des tours périlleux ne voulant en rien le céder aux plus solides cowboys, parmi lesquels on comptait John Sapin — dont la renommée s'étend au loin sur la côte du Pacifique, Jack Sundow, un Indien de la tribu des Nez-Percés et le noir George Fletcher.
A un moment donné un cowboy ivre (il n'avait pas encore le droit de l'être) se présenta sur la piste. Il fut immédiatement attrapé avec un lasso et traîné impitoyablement devant les tribunes. Le malheureux était en sang après cette punition. Chez les cowboys la justice est plutôt sommaire et violente... Mais ils se pacifieront
comme nous l'avons expliqué à mesure que la civilisation réduira leurs occupations et les obligera à vivre de plus en plus près des fermes.
Parmi les cowboys il n'en est guère de plus célèbre que « Bufïalo Bill » , le colonel Cody, toujours superbe bien qu'il ait dépassé la soixantaine, droit comme un I, portant haut sa belle tête à la d'Artagnan et qui jusqu'au dernier souffle sera animé d'une inlassable bonne humeur. Je lui fus présenté récemment et au cours de la conversation il m'annonça qu'il se retirerait bientôt dans son ranch du Wyoming. On ne le verra plus entouré de ses élèves qu'il importa jusque sur le boulevard parisien, qui pendant quelques semaines devint selon sa plaisante expression « la banlieue du Wild West » . Désormais il cultivera son jardin comme Candide. Il est vrai que ce jardin mesurera 20000 acres, la besogne ne manquera donc pas au fameux « rough rider » sur ses vieux jours.
— Je ne saurais vivre à l'étroit, me confiat-il. Je suis trop accoutumé aux espaces libres depuis cinquante ans que j'erre à ma fantaisie. Dans ma Retraite je conserverai l'illusion des
solitudes familières où j'ai tant pris d'exercice. Il me parut que le colonel se laisserait volontiers aller à ses souvenirs.
— Comment, lui demandai-je, avez-vous débute dans cette carrière de cowboy qui vous a tant passionné?
— Oh! c'est tout un roman. Vous voulez que je vous le conte? Eh bien, voici : c'est à la suite d'une « vendetta » comme disent les Corses que mon avenir s'est dessiné. J'habitais, dans mon enfance, avec ma famille à Leavenworth, dans le Kansas. Mon père dirigeait un journal local The Free Soil qui combattait pour l'admission de notre État dans la Confération à titre d'Etat libre. Les esclavagistes au contraire menaient une guerre au couteau contre ceux qui gênaient leur politique. Afin d'échapper à leur haine mon père était obligé de se cacher. Sauf les membres de la famille et de rares intimes, personne ne savait au juste où il avait établi son gîte...
« Un soir, dans une rue de Leavenworth ayant aperçu un attroupement je me faufilai dans la foule. C'était un groupe d'esclavagistes qui dis-
cutaient. A certaines phrases je compris qu'ils se préparaient à exécuter mon père le lendemain et que sa retraite avait été dévoilée. En toute hâte, je me rendis à une écurie où je connaissais un palefrenier. Je le mis au courant de la situation en quelques mots :
« — Je veux bien vous prêter un cheval, me répondit-il, mais il me le faut pour demain matin de bonne heure.
« — Entendu !
«Et je partis au grand galop pour prévenir mon père. J'arrivai à temps. Grâce à mes renseignements il put décamper. Je parcourus de la sorte sans aucune notion d'équitation et sans presque prendre de repos soixante-dix milles. Ce fut mon premier raid à l'âge de douze ans. D'ailleurs, il ne servit qu'à retarder la vengeance de nos ennemis car mon père fut assassiné l'année suivante.
« Dans ces tragiques circonstances, je dus pour vivre devenir gardien de troupeau. Si pénible que fût cette existence, elle me plaisait. Toujours le nez au vent, les muscles sans cesse en mouvement, l'esprit en éveil je commençai à
m'entraîner avec décision. C'est surtout vers le tir et le dressage des chevaux que mes goûts me portaient.
« A dix-huit ans, j'étais si hien aguerri que je ne craignais personne. Je me rappelle qu'après un long séjour dans les plaines je me rendis à Leavenworth où je rencontrai l'un des jeunes gens les plus réputés pour son adresse au revolver. Croyant m'inlimider, il me salua à vingt pas en envoyant une balle dans mon chapeau. Furieux d'avoir été ainsi décoiffé, je lui criai :
« — Vous fumez du bien mauvais tabac.
« Et faisant feu à mon tour avant qu'il ait le temps d'ouvrir la bouche je lui coupai son cigare au ras des lèvres.
« Il n'insista pas.
« — Allons prendre un verre de whisky, me proposa-t-il poliment.
« Un peu plus tard je pris du service dans l'armée contre les Indiens. Comment énumérer tous les épisodes de ces campagnes où il fallait lutter de ruse et de ténacité avec les fils de la Savane. En 1867 j'entrepris une guérilla parti-
culièrement hasardeuse contre les Comanches et les Kiowas qui infestaient le Kansas occidental. Nous parvînmes à nos fins en employant une tactique radicale mais efficace. Selon les conseils du général Sherman nous détruisions sur notre passage tous les troupeaux de buffles. On coupait ainsi les vivres aux Indiens qui étaient bien obligés d'aller se nourrir ailleurs.
«J'avais acquis dans lâchasse aux bœufs sauvages une vélocité qui plus d'une fois me valut le respect des chefs de tribus. Durant une expédition que conduisait le général Carr, je proposai à la tribu des Pawnes d'accompagner un groupe de guerriers qui se préparaient à poursuivre un troupeau. Ils refusèrent avec quelque hauteur estimant sans doute qu'un blanc gênenerait plutôt leurs mouvements. Soixante-treize Indiens se lancèrent donc à l'attaque et tuèrent vingt-trois « buffalos » . Le soir même j'eus l'occasion de prendre ma revanche. Un nouveau troupeau ayant été signalé dans le voisinage, je partis seul et, en cinquante minutes, quarantesept bœufs jonchaient le sol. C'est un record qui n'a pas encore été battu, que je sache. Les
204 PROMENADES AU FARWEST
Pawnes n'en revenaient pas de leur surprise. Ils me considéraient comme une espèce de sorcier. C'est à ce moment-là que mes compagnons me surnommèrent « Buffalo Bill » .
« Ah! c'est un sport si passionnant que la chasse aux bœufs sauvages! Que d'émotions j'ai ressenties durant ces heures d'audace ! Lorsque l'on construisait les lignes du Far-West j'avais passé un contrat avec les compagnies de chemins de fer. Avec une bonne équipe de tireurs sous mes ordres, c'est par centaines que j'abattais les buffalos pour approvisionner les ouvriers avec de la viande fraîche. Vous n'ignorez pas que le grand-duc Alexis vint participer à nos côtés à ces magnifiques tueries. Ce furent des poursuites inoubliables contre les hordes de buffalos, poursuites qui se terminaient par des hécatombes telles qu'aucun prince n'en vit jamais. Mon hôte était enthousiasmé.
«En 1883 j'eus l'idée de donner en représentation les scènes que j'avais vécues. C'est pourquoi je fondai le cirque des Indiens et des cowboys avec lequel je visitai l'Europe. Le succès de ces exhibitions dépassa mon attente et ne
contribua pas peu à populariser au loin nos provinces du Far-West. Il est juste que cette période reste dans toutes les mémoires car à, présent, c'est de l'histoire...
«Oui, reprit le colonel Cody après une pause, les cowboys s'en vont... Le progrès l'exige. Et il est temps aussi que je me retire. Voilà pourquoi je me dirige vers le Wyoming. Bientôt pour admirer les cowboys il n'y aura plus qu'un moyen...
— Lequel? colonel.
— Ce sera d'aller au cinématographe! répliqua-t-il, non sans amertume.