CHAPITRE XXII
L'ambition municipale des cités du Far-West. — L'esprit romain. — On rase les collines encombrantes. — Méthodes employées pour « beautifîer » une ville audacieuse. — L'ingénieur R.-H. Thompson. — Les ressources de Washington et de l'Alaska. — Seattle débouché principal de l'empire du Nord. — Les pêcheries. — Le développement maritime. — L'esprit de Seattle.
Les jeunes municipalités du Far-West rivalisent d'ardeur pour développer la beauté des villes qui leur sont confiées. Elles apportent une intense coquetterie dans celte lutte acharnée et dépensent les millions avec une prodigalité faite pour étonner notre parcimonie française. Partout les associations artistiques, les comités commerciaux, les clubs civiques encouragent cette émulation. On construit, on démolit, on reconstruit, tout le long de la côte du Pacifique, avec la
volonté de laisser pour les générations à venir un ensemble d'œuvres durables.
Les gens de l'Ouest ont, à ce point de vue, l'esprit romain. A cette ambition municipale se joint le désir d'impressionner les étrangers par les colossales proportions qui sont observées et de les retenir dans le pays par la vision des richesses futures. C'est à qui démontrera parmi ces enthousiastes cités qu'elle est de toutes « la meilleure de l'Ouest •>■> , « The West's Best » .
Seattle, dans ces défis architecturaux, arrive en bonne place. Située à l'avant-garde du Nord- Ouest américain et commandant une admirable position maritime, elle a déjà parcouru une carrière vraiment romantique. Nulle part peutêtre en Amérique l'édification et l'embellissement d'une ville n'ont été poursuivis avec une aussi radicale initiative. Le génie humain a — et cela sans métaphore — soulevé des montagnes, fait reculer la mer, installé des jardins souriants où croissait la forêt, domestiqué les sources lointaines, harmonisé les rudes paysages.
En 1870, Seattle n'était qu'un village de
pécheurs bien modeste entouré de cabanes de bûcherons et de quelques scieries rudimentaires. Aujourd'hui, c'est une cité de 315 000 âmes en pleine croissance et qui défend si bien sa place au soleil qu'elle deviendra l'une des capitales de l'Amérique du Nord. Sa population a triplé depuis dix ans, et pour loger les nouveaux occupants on n'a pas bâti moins de 13000 maisons durant ces douze derniers mois. Les importations qui ne dépassaient pas 12 millions de francs en 1901 , sont passées à 74 millions en 1910. Quant aux exportations, elles ont monté respectivement aux mêmes dates de 28 millions à 60 millions de francs.
Seattle offre l'aspect d'une ville très neuve. Tout y est frais et verni. Les briques des maisons n'ont pas encore eu le temps d'être patinées, les rues — aussi spacieuses que l'avenue de l'Opéra — sont d'une symétrique correction et l'on devine que tout récemment encore on traçait au cordeau les allées des parcs ou la ligne des boulevards. Seattle s'allonge du nord au sud le long de l'Elliot bay, harmonieuse excavation du Puget Sound. Trois lacs baignent les
quartiers du nord et de l'est, tandis que dans la section méridionale serpente la Duwanmish River. La plus importante de ces nappes d'eau est le lac Washington qui, servant de frontière orientale à la ville, s'étend sur 28 milles de long et 1 000 de large. Près de ses rives court un magnifique boulevard où sont installés des clubs, des résidences d'été, des cottages de repos. Le lac Washington doit être bientôt relié au lac de l'Union avec la baie du Saumon et le Puget Sound.
Seattle bénificie donc à la fois de la mer et — dans la limite de ses murs — d'un système de lacs qui lui donne un charme particulier. Plus loin, toujours à l'est, la majestueuse chaîne des monts de la Cascade offre ses paysages mouvementés. Quatorze parcs et une profusion de champs de récréations populaires enjolivent encore la ville dont les hauteurs septentrionales sont occupées par la jeune université de Washington accueillant 2 000 étudiants dans son pittoresque asile intellectuel.
Pour relier par des lignes rapides de tramways les diverses parties de la ville, la municipalité
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de Seattle n'a pas hésité à raser une colline de 60 mètres de haut qui empêchait les quartiers du centre de rayonner vers le nord-est. Ce gigantesque travail fut commencé en 1906; Les maisons qui s'étageaient sur la colline furent ou démolies ou transportées plus loin de toutes pièces. Puis à l'aide de « moniteurs » , c'està-dire de canons hydrauliques semblables à ceux dont on se sert dans les mines pour laver le gravier par vastes quantités, les ingénieurs s'acharnèrent à déblayer le terrain. Attaquée de tous les côtés à la fois, par des jets d'eau d'une force de 2 000 à 3 000 chevaux-vapeur, la colline fondit à vue d'œil. La boue que l'on recueillait n'était pas perdue. Grâce à de savantes canalisations, elle était transportée à trois kilomètres de là, desséchée et déversée sur la base méridionale du port pour obstruer une lagune et combler des marais. On faisait ainsi d'une pierre deux coups. Au bout de deux ans, les tramways circulaient librement là où s'élevait auparavant un mamelon gênant et bientôt, sur ces terrains aplanis, se dressaient hôtels, maisons de commerce, gratte-ciel géants.
J'ai parcouru les chantiers sous la conduite de l'ingénieur en chef M. R.-H. Thompson dont la réputation s'est imposée dans tous les États- Unis. C'est lui qui a établi les plans dont on poursuit l'achèvement : « Pourquoi édifionsnous une ville immense et capable de renfermer une population infiniment plus considérable? m'a-t-il dit, c'est parce que nous avons la conviction que Seattle remplira un rôle prépondérant dans la vie nouvelle qui rayonnera sur le Pacifique.
« D'abord, songez que l'État de Washington, dont nous sommes la capitale, possède des territoires aussi vaste que l'Allemagne, la France et l'Espagne réunies. Ses ressources infinies seront sans nul doute exploitées par nos descendants directs. Toutes les variétés de cultures et toutes les industries peuvent fleurir dans notre hinterland. Le trafic vers la côte augmentera à mesure que nos transports seront perfectionnés.
« Déjà huit compagnies de chemins de fer ont amené leurs rails à Seattle.
« L'ouverture du canal de Panama nous ouvre de magnifiques horizons. Pour les navires actuel-
lement obligés de doubler le cap Horn, la route s'abrégera de 10000 milles. Los Angeles, San- Francisco, Seattle forment une trinité que les compagnies maritimes desserviront dès lors régulièrement. Ces trois ports comptent dans leur voisinage immédiat une population de 2 millions et demi d'àmes. A l'intérieur, ils commandent environ 5 millions d'habitants. Or, ils pourraient en nourrir 300 millions.
« Autour de Seattle et des autres ports du Puget Sound gravitent 400000 personnes et l'on doit doubler ce chiffre si l'on compte que Portland, Vancouver, Victoria deviendront nos tributaires en ce qui touche tout au moins les grandes lignes de navigation. Maintenant, comparez ces chiffres aux statistiques de Buenos-Ayres (1200000 habitants), Rio de Janeiro (850000), de Melbourne ou de Sydney (500000 âmes chacune). Pourquoi avec des facilités de transport égales ne grandirions-nous pas tout autant? Logiquement, nous devons atteindre le million d'habitants en quinze ou vingt ans.
« Et qui dira les bénéfices que nous retire-
rons alors de l'Alaska. Seattle est la gardienne du grand empire du Nord. On y a découvert tous les métaux et tous les minerais, y compris le charbon, en grande abondance. Le commerce des fourrures s'y exerce avec une activité très grande. Et puis il y a les pêcheries si fructueuses.
« Pour vous donner une idée de la générosité de nos fleuves, je vais vous conter une anecdote. Au moment de la guerre du Transvaal, le consul d'Angleterre à Seattle reçut de son gouvernement une dépêche lui demandant si les commerçants d'ici étaient en mesure de fournir « Il 000 tonnes de saumon » . Le jour même, le consul put câbler à Londres que la commande était acceptée. En une quinzaine l'ordre fut exécuté. Aujourd'hui, nous sommes mieux outillés encore. Les fabriques de conserves de saumon font environ pour 60 millions d'affaires par an.
« Vous jugez par ce simple détail de l'effort dont nous sommes capables et des espoirs que lait naître chez nous l'ouverture du canal. Nos chantiers de constructions maritimes prendront
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un essor magnifique. Notre port, apte à recevoir les plus formidables unités — et que nous allons encore perfectionner, — verra dans ses eaux des steamers de toutes les nations. Nos relations, jusque-là limitées, s'étendront au monde entier, par conséquent nous rêvons de créer non pas seulement une ville pratique, dotée de communications rapides et d'industries prospères, mais encore un centre social attrayant. Voilà pourquoi nous sommes si soigneux de la beauté de Seattle. La nature nous a aidés; il faut maintenant aider la nature. »
Ainsi parla M. R.-H. Thompson, qui, dans sa fougue entreprenante et sa dévotion à la ville nouvelle, personnifie admirablement cette hardiesse vraiment romantique et que l'on a surnommée déjà le « Seattle Spirit ■>■> (l'esprit de Seattle) .