‹ Promenades au Far-WestChapitre 24 sur 48 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Le rôle des compagnies de chemins de fer. — L' « Immigration Department ». — Les «. missionnaires ». — Une pittoresque propagande. — Business et littérature. — A la recherche d'un « home ». — Les billets de s Golonists » . — Excursions agraires. — La qualité des immigrants. — Un « Démonstration Train » dans l'Orégon. — Eloge du porc. — Le rail véritable conquistador.

Ce ne sont pas de soudaines et fiévreuses invasions qui — de même qu'au milieu du siècle dernier — amènent les colons dans le Far- West américain. Plus de ruées d'immigrants attirés par la magie de l'or et par les fantastiques récits qui troublaient les imaginations européennes. Les temps décrits par Bret Harte dans ses Récils sont déjà fort loin. Grâce à des méthodes nouvelles, les autorités de ce pays cherchent à se procurer la main-d'œuvre nécessaire à l'exploitation rationnelle du sol.

Dans cette tâche les compagnies de chemins de fer jouent un rôle prépondérant. Le rail est à l'heure actuelle le véritable conquistador. Il a renouvelé complètement la physionomie des provinces occidentales. Dans chaque société de transports existe un rouage essentiel qui est 1' « Immigration Department » . Son programme complexe se résume en ceci : développer les ressources des contrées desservies par la compagnie, fonder de nouvelles communautés et trouver avant tout des gens pour ces groupements. Tous les grands «systèmes» de chemins de fer rivalisent d'activité pour installer sur leurs domaines une clientèle nombreuse.

Pour cela, il s'agit d'organiser une publicité efficace et les compagnies déploient une remarquable ingéniosité pour aguicher les futurs colons. J'eus avec M. H.-W. Smith, directeur de l'Immigration Bureau de la Southern Pacific, un entretien des plus pittoresques qui me renseigna sur les campagnes organisées pour le peuplement de l'Ouest :

— Nous ne négligeons, m'expliqua-t-il, aucune forme de réclame : journaux, affiches,

prospectus répandent à l'envi une connaissance imagée de la Californie. Mais nous possédons des moyens d'action plus précis. Dans toutes les villes importantes d'Europe et dans tous les Etats de l'Est des Etats-Unis, nous avons des officiers et des agents qui nous renseignent exactement sur les chances qui s'offrent à nous d'acclimater ici tel ou tel groupe de colons. Des enquêteurs se rendent à domicile pour savoir quelles sont les ambitions de nos futurs ce settlers » . Voici un travailleur des champs qui n'a que de faibles économies, là un marchand qui voudrait s'installer dans l'Ouest, plus loin un fermier qui tenterait volontiers d'autres cultures, ici un petit capitaliste qui cherche à placer son argent dans une entreprise de l'Ouest. Une liste est dressée de tous ces candidats et la compagnie de chemins de fer les met en relations avec les sociétés de crédit, les associations rurales, les banques agricoles qui peuvent les aider. Quand ils se sont décidés, elle leur fournit les moyens de se déplacer à bon marché. A peine une ville est-elle fondée que nous créons des ligues d'hommes d'affaires, des clubs com-

merciaux pour favoriser l'expansion des débutants.

« Sans cesse une équipe de conférenciers parcourt les villes, les bourgs, les cités où l'on peut glaner des colons. L'an dernier, près d'un million de personnes ont été ainsi haranguées par nos orateurs. Pas de discours savants; des causeries pratiques émaillées de considérations propres à trapper l'imagination des auditeurs. Ces croisades donnent d'excellents résultats et nous n'hésitons pas à dépenser 100 ou 150000 francs de frais oratoires.

— Où recrutez-vous vos conférenciers?

— Ce sont des propagandistes professionnels — que l'on surnomme les « Railroad Missionaries » — et qui reçoivent des appointements réguliers chez nous. Il y en a cependant qui ne sont payés que pour une tournée ou une campagne spéciale. Ils illustrent leurs propos de projections cinématographiques quand cela est possible et distribuent par la même occasion une quantité considérable de brochures où sont décrites les beautés de la Californie.

M. H.-W. Smith me fit cadeau de quelques

exemplaires de cette « littérature 35 . Elle est, ma foi, fort séduisante. Tous les ouvrages sont imprimés avec un luxe étonnant de cartes, de photographies, de dessins. Voici au hasard quelques titres : la Californie pour l'immigrant, la Roule des Mille Merveilles, le Guide du Settler, Vers VOverland, etc.

— Nous répandons plusieurs millions de ces volumes, me dit M. H.-W. Smith, et nous disposons aussi d'un magazine, le Sunset qui tire à 1 200 000 exemplaires par an.

« La société qui imprime le Sunset prépare aussi des brochures renfermant la monographie des comtés où nous avons le plus besoin de colons. Ainsi nous déboursons des milliers et des milliers de dollars pour que notre pays soit mieux connu des émigrants.

« Nous faisons plus encore. Nous amenons des gens sur place pour qu'ils jugent par euxmêmes des avantages de la situation offerte. Cinquante à soixante mille billets à prix réduits « Colonists tickets » sont distribués aux « Homeseekers » et l'on organise pour eux des excursions sous la conduite d'ingénieurs agronomes.

— N'avez-vous pas aussi des trains spéciaux qui transportent dans les autres Etats des échantillons des produits californiens en exposition roulante?

— Parfaitement. Sur ces trains prennent place des professeurs d'agriculture qui, sur tout le parcours, donnent des leçons de choses aux populations environnantes. Dans chaque ville, on s'arrête ordinairement une demi-heure. Les habitants de l'endroit circulent dans les compartiments, examinent les collections, reçoivent les explications nécessaires. Les professeurs font un speech en faveur de la Californie et l'on repart pour une autre étape. On opère ainsi bon nombre de conversions.

— Combien de colons établissez-vous en Californie, chaque année?

— 11 est difficile de préciser. La Southern Pacific amène 25 à 30000 colons qui restent dans le pays. Le déchet est considérable, mais c'est déjà là un joli capital humain. Avec l'Expo sition de 1915 et l'ouverture du canal de Pa nama, ces chiffres augmenteront certainement. Le Far-West bénéficiera largement de la révolu-

tion économique que provoquera le percement de l'isthme.

« Nous multiplierons les missionnaires pour engager les voyageurs à se fixer parmi nous. Mais les autres États de l'Ouest, le Washington, l'Orégon, le Nevada, le New Mexico, tâchent de leur côté de capter une large part de l'immigration. C'est une lutte continuelle qui a du bon, car elle oblige les divers Etats à améliorer leurs conditions économiques pour permettre aux nouveaux venus de se créer rapidement un « home v .

— Et d'où viennent les nouveaux colons de l'Ouest, à l'heure actuelle?

— Je ne vous parlerai pas de l'immigration asiatique, qui forme un chapitre spécial de la vie californienne ; nous avons remarqué en ces dix dernières années une forte recrudescence dans l'immigration mexicaine. Les Anglais et les Scandinaves ont continué, suivant un flot assez régulier, à venir jusqu'à nous dans la proportion de 25 à 30 pour 100. Ils arrivent directement d'Europe ou bien ils sont fatigués de la vie industrielle de l'Est, et cherchent chez nous des

occupations au grand air. L'immigration allemande s'est considérablement ralentie; la majorité des « settlers » est maintenant envoyée par l'Espagne, le Portugal, l'Italie surtout. Mais il faut compter aussi un grand nombre d'individus de l'Europe centrale et orientale : Slovaques, Magyars, Polonais, Bulgares, Croates, Grecs, Syriens, Arméniens.

La qualité de l'immigration a baissé depuis que les groupes de l'Europe du Nord, l'Angleterre et la France, ne fournissent plus qu'un contingent restreint des colons duFar-West. Les nouveaux venus s'américanisent moins vite que leurs aînés. Quand ils débarquent, ils sont à peine éduqués et ne sont admis qu'à la longue dans les syndicats qui comprennent les ouvriers en possession d'une technique suffisante. Ils apprennent l'anglais difficilement et travaillent à meilleur marché que ne travaillent ceux qui les ont précédés.

« Toutefois, il serait injuste de ne pas reconnaître que les Italiens et les Portugais, par exemple, ont donné une impulsion sensible à l'agriculture. Ils deviennent d'excellents fermiers

et savent se grouper en communautés laborieuses qui ne tardent pas à posséder de petites propriétés adroitement mises en valeur.

« Le Far-West désire beaucoup plus de inonde encore. Songez que la Californie, si riche, si abondante en ressources de toute nature, si hospitalière à l'homme, ne dispose, avec un territoire égal à celui de la France, que de 2 millions d'habitants.

« Nos « missionnaires » ont encore de la marge devant eux. Ils peuvent prononcer des milliers,, de discours avant d'avoir convaincu tous les colons dont nous avons besoin. »

Quelque temps après cette conversation j'eus l'occasion de visiter l'un de ces « Démonstration Train » dans un village de l'Orégon. 11 se composait de cinq voitures... Dans la première, il y avait une exposition en miniature de tous les modèles de fermes et cottages qui peuvent être rapidement construits par les émigrants. Affichées le long des parois du wagon on pouvait lire des pancartes donnant des conseils précis pour monter et démonter rapidement ces maisonnettes de fortune dont les compagnies four-

nissent à très bas prix les matériaux. Après quoi, si le « settler » est satisfait, il jette les fondations d'une demeure plus solide et se fixe définitivement dans le pays... Dans le second «car» , on se renseignait abondamment sur l'élevage des poulets et sur les soins particuliers que nécessite chaque espèce. Poulaillers perfectionnés, couveuses artificielles, échantillons de grains montraient aux fermières les méthodes modernes propres à développer une basse-cour. Un autre wagon contenait un atelier de couture pour apprendre aux jeunes filles de la campagne à se vêtir économiquement, à confectionner des vêtements résistants, à prendre soin du linge familial.

Enfin, la quatrième voiture était consacrée... aux cochons.

Le conférencier de l'Orégon — Washington Rail road et Navigation Company — à laquelle appartenait ce train fit un éloge magnifique du porc « facteur important dans l'amélioration des conditions rurales et base des communautés agricoles » (sic). Et sa causerie ne souleva pas un médiocre intérêt. Il expliqua que dans les provinces du Nord-Ouest on avait importé en

1911 pour la reproduction une quantité de porcs représentant une valeur de 30 millions de francs, qui dans l'avenir rapporteraient des bénéfices considérables aux propriétaires. Il entra alors dans le détail pratique de l'éducation qu'on doit donner aux habillés de soie pour les engraisser congrument.

La foule, endimanchée pour cette circonstance, écoutait avec recueillement. L'arrivée d'un « train de missionnaires » constitue en général une fête suivie d'un bal populaire et de réjouissances où fdles et garçons des villages environnants se rencontrent avec plaisir.

A Kensington, dans le Kansas, j'entendis un professeur d'agriculture qui, cette fois, s'occupa plus spécialement des céréales. Il avait été délégué par le Rock Island Railway pour parler du traitement chimique du sol.

Les trains reçoivent un surnom en rapport avec la mission des éducateurs. Ainsi il y a le Corn Gospel Train (littéralement le train de l'Évangile du blé); le BreaJifast Bacon Spécial (le train spécial du jambon que l'on mange au petit déjeuner) qui circula dans l'Iowa

pour encourager les éleveurs à préparer des jambons dont le prix augmentait ; le Squeeler Spécial (le train qui pousse des cris — ta squeel — comme le cochon quand on l'égorgé) ; le Boll weevil Spécial chauffe par l'Illinois Central pour apprendre aux planteurs comment combattre la maladie du coton, etc., etc.

James-J. Hill, le grand magnat des lignes du Pacifique, fut l'initiateur de ces tournées économiques qui portent toujours des fruits.

Reprenant la maxime pour leur propre compte les compagnies disent au colon novice : « Aidetoi et le rail t'aidera. » C'est une manière fructueuse de remplacer la Providence.

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