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CHAPITRE XXIV

Un culte nouveau de Terpsichore. — Académies et bals populaires — Le k Turkey Trot » et le a Grizzly Bear » . — Une campagne des ligues puritaines. — Opposition de l'esprit du Far-West et des provinces de l'Est. — Danses coloniales.

— La danse du Cobsa. — Une soirée où l'on rit beaucoup.

— Les Indiens et la danse Sboshoni.

Au-dessus de chaque porte d'entrée des États- Unis le gouvernement devrait faire placer un immense écriteau avec ces mots : Ici Von danse! Car l'Amérique est le pays où l'on danse le plus. Il semble qu'un démon intérieur incite les habitants de toutes les classes à esquisser des pas variés et d'une cadence amusante. Dans les programmes des écoles, les exercices rythmiques tiennent une place essentielle. Les bals populaires se renouvellent avec un entrain indomptable. Une multitude d'académies fort

distinguées et de halls appropriés aux foules tourbillonnantes accueillent les fervents de Terpsichore. Il est fort probable, cependant, que si la gracieuse déesse des Hellènes revenait parmi les Yankees , elle serait ahurie par le culte effréné dont elle est l'objet. Les gigues, les « two-steps » 9 les balancements originaux dont la vogue s'affirme ne rappellent en rien les attitudes classiques que les Anciens prenaient en son honneur. Mais qu'importe aux téméraires leaders de l'Est et de l'Ouest ! Il leur faut de l'inédit, du piquant, du fantastique... n'en fût-il plus au monde.

Avouons-le franchement : ils en découvrent et ils s'amusent fort de leurs découvertes. Les vieilles danses européennes : valses, polkas, mazurkas, berlines, gavottes, quadrilles, ont été depuis longtemps délaissées par eux. Ils vont chercher ailleurs leurs inspirations. Comme le bon La Fontaine, Edmond Rostand ou Kipling, ils s'adressent aux animaux de la ferme, de la montagne, de la jungle, pour leur emprunter des gestes propres à être soulignés par la musique.

Dans cet ordre d'idées l'ingéniosité des gens du Far-West est inépuisable. Ils ont ainsi inventé le « Turkey Trot » (le trot du dindon), le « Grizzly Bear » (le pas de l'ours), le « Lovers' two step » (le deux temps des amoureux), le « Rag Time » (la danse chiffonnée), le « Bunny hug » (l'étreinte à la manière du lapin) . Malheureusement, je ne vous donne qu'une traduction approximative des noms imagés dont on a baptisé ces réjouissances saltatoires.

On doit aux paysans du Nouveau-Mexique ce trot du dindon qui a été importé jusqu'en Europe. Sur d'allègres mesures à deux temps, les danseurs se déhanchaient avec frénésie en levant les pieds à la façon de dindons qui auraient l'air de se brûler les pattes sur un plancher surchauffé. Les habitués des sous-sols joyeux de San-Francisco perfectionnèrent ces gestes avec quelques lascivités asiatiques, si bien que de graves professeurs se sont demandé depuis si le trot du dindon n'était pas un plagiat occidental des danses de harem! Problème inquiétant qui n'a pas été résolu et que je laisse à vos méditations...

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De même pour le « pas de l'ours » , qui invite à des dandinements cadencés. A-t-il été directement enseigné aux habitués des jardins zoologiques par les pensionnaires capturés dans les solitudes polaires ou bien transmis aux généralions actuelles par quelque sultan ivre? Le « Bear Squccze » , l'étreinte de l'ours, où l'on se tient par les épaules tout comme les velus plantigrades, rappelle également les deux manières.

La musique qui accompagne ces exercices sautillants est en général fort entraînante. Elle a de la vivacité, un laisser-aller divertissant, un ton qui nargue tous les préjugés.

Au début le Turkey Trot, le Grizzly Bear, le Texas Tommy, n'étaient dansés que par les gens communs à la campagne ou dans les faubourgs. Depuis ils ont été adoptés par des amateurs appartenant à la société choisie et sont devenus une telle menace pour le bon ton que les moralistes de l'Est ont violemment protesté contre cette intrusion des mœurs débraillées du Far-West. Lors du dernier hiver le Révérend Dr. Leighton Parks de New-York invita les gens d'éducation

raffinée à frapper d'ostracisme tous ceux qui se livreraient à ces mouvements immodestes et désordonnés. « Qu'ils soient sans pitié bannis,de la société ! 53 s'écria-t-il. Et quand on sait tout ce que ce mot « Society » renferme d'importance, de vanité et de snobisme pour certains on peut imaginer la gravité de la peine.

A Philadelphie fut fondé un comité de vigilance et la « Fortnightly Cotillon » commença d'exercer une censure sévère, non seulement sur la danse, mais sur la musique. Pourvu, mon Dieu, pensaient les rudes cerbères, qu'une note immodeste ne frappe pas les oreilles de nos chastes Américaines !

La police intervint à Boston, ville aux principes rigides par excellence et aussi à Chicago pour empêcher les bonnes gens de se déshonorer d'une façon inconvenante. De pieux aristocrates dénoncèrent de leur côté les bonds de la danse du « Chat sauvage » (the Wildcat Rag), ce chat sauvage effarouchant décidément trop la vertu des pasteurs.

A Des Moines, dans l'Iowa, le maire prit un arrêté aux termes duquel tout individu pris en

Irain de danser la valse au clair de lune serait immédiatement jeté en prison.

Plusieurs députés parlèrent de porter la question devant les Corps législatifs. Ce fut un joli tapage! La presse discuta longuement la moralité des pas nouveaux. Partout les passions s'échauffèrent et des incidents multiples se produisirent. La vieille rivalité entre le Far-Wcst bon enfant, ami de la cuisine épicéa, des vins généreux et de l'Est aux prétentions austères et qui se cache souvent derrière l'hypocrisie puritaine se fit jour une fois de plus dans ces querelles.

En dépit d'ailleurs des efforts des ligues morales ou des clans de salons, les fantaisies du Far- West se propagèrent avec une fureur croissante. 11 y eut même des danseuses qui eurent l'audace d'aller chercher plus loinleurs modèles. Quelquesunes poussèrent l'esprit colonial jusqu'à s'éprendre de la danse Igorrote.Lcs indigènes des Philippines, qui mangent les chiens et assassinent les blancs à l'occasion, célèbrent leur joie par des coutumes curieuses. Il importait pour le bon renom de l'impérialisme américain que ces sau-

vages cérémonies fussent acclimatées. La danseuse arrive, une flèche à la main, pour tuer symboliquement le chef invisible auquel elle doit ravir la suprême puissance. Elle cherche, elle menace, elle bondit, part, revient, augmente l'intensité de ses mouvements à mesure que la lutte devient plus âpre. Finalement, dans un élan de triomphante extase, elle plonge la flèche dans le cœur du vaincu.

Moins farouche est la danse Hui, originaire des îles Hawaï. Ce sont des gestes d'amour « électriques » — disent les manuels de danse à la mode — « mais d'une gracieuse naïveté » . La femme, après des scènes d'humilité charmante, s'offre à son rude vainqueur dans un sourire de dévotion.

Nous revenons à un plus dramatique spectacle avec la danse du Cobra, importé des Indes par Mrs. Jackson Gouraud, qui écrivit naguère la « Folie de la Lune « . Voici comment cette authoress décrit les évolutions hindoues acclimatées par ses soins en Amérique. La danseuse fait ondoyer ses bras. Ses bracelets frémissent. Elle frappe le sol du pied, et les anneaux qui ceignent

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ses chevilles se choquent. La voici qui se balance de gauche à droite et de droite à gauche. Puis, elle avance et recule d'abord très lentement, ensuite en accélérant ce rythme, cependant que les flûtes chantent et que résonnent les tambourins.

« Alors elle soulève le couvercle d'un panier et prend sur ses bras un cobra. Elle le balance, l'approche et l'éloigné alternativement de son corps. Enfin, elle permet au serpent de l'étreindre et, quand il s'est bien enroulé autour de son buste, elle tourne éperdument sur elle-même jusqu'à l'épuisement, toujours au son des flûtes et du tambourin. »

Que voilà une danse élégante ! Elle n'est malheureusement pas très pratique et bien peu de jolies femmes s'y peuvent adonner, car on n'emporte pas aisément dans son manchon, en allant en soirée, un cobra de trois mètres de long! La danse serpentine n'en a pas moins, grâce à Mrs. Jackson Gouraud, remporté un véritable succès durant une « season » .

Que n'inventerait-on pas dans certains salons pour exciter la sensibilité des invités? Voici très

fidèlement rapporté le scénario d'un impromptu qui fut joué à l'ouverture d'un bal.

Acte premier. — Les invités font leur entrée. Les musiciens jettent les premières notes. Présentations, salutations, conversations animées. Tout à coup le maître de céans se précipite vers sa femme qui flirte gentiment avec un jeune homme. Il gesticule et se retournant vers celuici, il lève le bras et le poignarde. Le malheureux invité tombe en poussant un cri déchirant. Un frisson d'horreur secoue l'assemblée. Pour comble l'électricité s'éteint...

Acte II. — Le mari, la femme et le jeune homme ont disparu. Les lumières ont joué de nouveau et sur le parquet il y a du sang, du sang véritable. Quelques vieilles dames s'évanouissent. On commente l'incident avec la plus grande vivacité. Est-ce une plaisanterie ou y a-t-il eu un véritable drame? On ne sait pas...

Acte III. — Les portes du salon s'ouvrent à deux battants. L'orchestre attaque un air guilleret. Voici le mari, la femme et le jeune homme qui s'avancent en esquissant un pas gracieux. Tous trois ont le sourire aux lèvres. Ah ! la bonne

farce! On rit. Tout le monde est en train maintenant. Le bal peut commencer.

Voilà une introduction à la valse plutôt troublante. Rien de tel pour vous donner de l'appétit qu'une sensation forte. On aurait tort de généraliser et de croire que dans tous les salons américains on perpètre couramment de semblables mystifications, mais cela vous donne une idée de l'humour qui règne dans quelques meetings.

Je ne voudrais pas clore ces notes sur la danse sans parler de la danse Shoshoni encore en honneur parmi les tribus indiennes du Far- West et qui est l'objet des attaques répétées des missionnaires américains comme étant contraire à l'esprit chrétien. Cette danse du Soleil a lieu généralement le 22 juin quand l'astre atteint sa plus haute position dans le ciel. Les membres de la tribu se réunissent alors en quelque lieu désigné d'avance. Un cercle est tracé sur le sol. Au milieu on plante un poteau se terminant en fourche, qui devient l'objet de cérémonieuses démonstrations. Les Indiens l'aspergent d'eau et le consacrent au soleil. Ils croient qu'en son

essence réside le Grand Esprit capable de guérir tous les maux de l'humanité. S'il arrive des accidents, c'est toujours parce que de mauvais esprits interviennent.

L'arène est entourée de branchages et seuls y pénètrent ceux qui participent à la danse. Alors commence une séance d'une fanatique violence. Dépouillés de tout vêtement, les Indiens, aux chants dolents des assistants et à la musique des tambours, commencent à tournoyer devant le fétiche, à le supplier, à l'adorer avec frénésie. Pendant trois jours ils continuent ainsi sans prendre aucune nourriture et sans apaiser leur soif. Les femmes et les chiens sont sévèrement exclus de ce spectacle.

Il arrive que les danseurs tombent soudain épuisés par tant d'efforts et de veilles prolongées. Parfois même ils meurent. Seuls les plus robustes résistent à ces soixante-douze heures de privations et d'épreuves physiques. On les considère à l'abri des infortunes et on les honore comme des héros.

A plusieurs reprises le gouvernement américain a voulu interdire la « Shoshoni Dance » ,

mais les Indiens en ont simplement changé le nom pour continuer ces pratiques étranges pins dangereuses que le Turkey Trot ou le Grizzly Bear. Les tribus de la côte du Pacifique, éprises depuis longtemps de musique, ont évidemment inspiré plusieurs danses aux Américains. Ainsi la « Ghost Dance ■>•> (la danse de l'Esprit), popularisée depuis une vingtaine d'années, a été empruntée à la tribu des Paviotso dans le Nevada. La majeure partie des cérémonies indiennes sont néanmoins abolies. La danse du Calumet, la danse du Scalp, la danse BufFalo (qui était exécutée pour obtenir des vivres pendant la disette), toutes ces danses d'un caractère religieux, chargées de symboles, imprégnées d'un farouche paganisme, sont définitivement reléguées dans le passé.

Les Indiens qui se civilisent commencent à danser les « two steps n échevelés aux sons des pianos mécaniques. Et c'est, vous l'avouerez, une façon bien peu banale de se convertir à la culture moderne.

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