CHAPITRE XXV
JOURNAUX ET PUBLICISTBS
Les premières feuilles dans les camps de mineurs. — La défense des trade-unions. — Les grands quotidiens naissent. — La Sacramento Daihj Union. — Un drame du journalisme en 1856. — Le meurtre de James King. — La presse d'aujourd'hui. — M. Willliam Randolph Hearst. — Un organe français sur la côte du Pacifique. — Le Franco- Californien.
La collection des premiers journaux du Far- West forme le plus étrange recueil de romans qu'on jTuisse rêver. Elle reflète l'héroïsme, la confusion, la beauté, la brutalité des passions des Argonautes, les chocs de cette population cosmopolite, les soudaines envolées et les chutes tragiques des aventuriers dont la moralité subissait selon les temps les plus extraordinaires variations, la foi en un monde meilleur soutenue par l'imagination naïve d'une virulente jeu-
nesse, les crimes des « desperadoes » qui, pour imposer la terreur sur ces terres neuves, ne reculaient devant rien et aussi les exploits des gens de bien qui dans pareille cohue conservaient un sentiment chevaleresque de l'honneur. Rien de plus palpitant que ces feuilles — souvent éphémères — griffonnées dans le brouhaha des camps et dans l'incertitude du lendemain.
La plupart des villes de mineurs qui poussaient cà et là, selon les hasards de la fortune, avaient leur journal écrit à la main, polycopié ou même grossièrement imprimé. Tels étaient cet original Scorpion, publié à Genoa, et le Gold Canon Switch de Johntown, dans le Nevada. Ces gazettes relataient les menus incidents de la vie des mineurs, annonçaient les décisions du « maire du camp » , offraient des extraits des lettres d'Europe reçues par les colons. Elles avaient un caractère tout familial et contenaient des anecdotes d'un humour un peu âpre, mais d'une saveur toute spéciale pour les lecteurs de l'époque.
Les journaux étaient naturellement très favo-
rables aux revendications ouvrières. Ils défendaient non point l'égalité de la fortune, mais l'égalité des chances de faire fortune. La démocratie américaine s'inspire toujours du même principe. Elle ne vise pas à niveler la richesse comme chez nous. Son but est de permettre à chacun de la conquérir. Et ce sentiment était particulièrement puissant dans le cœur des chercheurs d'or. Ces organes qui parurent au début de l'ère romantique portent tous la marque de cette ambition. Ce furent : The Californian (1846-1848), publié à San-Francisco et à Monterey; The Californian Star (1847-1848); Y Alla ( Daily Alla Californian) qui disparut en 1891, après quarante-deux ans d'existence. En 1851, fut fondé le Sacramento Daily Union qui acquit bientôt la suprématie sur toute la côte. Il était rempli de nouvelles de l'étranger, d'informations locales, de chroniques littéraires et philosophiques et même de dissertations théologiques. Son édition hebdomadaire était répandue partout, dans les plus petits villages comme dans les districts miniers, dans les auberges isolées comme dans les cités déjà
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populeuses. C'était un journal d'une belle tenue et d'une heureuse influence en ces conjonctures où il fallait manier le fouet de la satire avec une rudesse moralisante. Bien que moins important le Stoclilon Indépendant combattait aussi pour les idées d'ordre, sans songer à la note sensationnelle qu'on ignorait alors.
Un peu plus tard, fut imprimé le Bulletin, dont la carrière naissante fut marquée par l'un des drames du journalisme qui, sur la côte du Pacifique, souleva autant d'émotion que les incidents qui, par exemple, se déroulèrent en France lors du meurtre de Victor Noir par Pierre Bonaparte. C'était au moment où un Comité de Vigilance fonctionnait pour u purifier » San-Francisco. Toute la Californie, du reste, traversait une crise dont les causes sont fort aisées à découvrir. Secoués par la fièvre de l'or, des individus de toutes les classes de la société étaient accourus sur les rivages hospitaliers. A côté des aristocrates, des jeunes gens de famille épris d'aventures inédites, des colons paisibles s'agitaient, d'anciens pensionnaires des colonies de détention anglaises d'Australie, la lie de la
populace mexicaine et du Sud-Amérique, les rebuts de l'humanité entière.
Pas de lois bien définies pour contenir ces fauteurs de troubles, une justice sommaire, lynchages et pendaisons. Les citoyens de San-Francisco désireux de se mieux protéger formèrent donc une sorte de Comité de salut public quand — les mines rendant moins qu'en 1849 — la canaille afflua vers la ville. Le Comité s'était institué spontanément en dehors des institutions régulières pour punir les vols, les attentats à main armée, les assassinats qui se multipliaient d'une manière désolante. Sans doute les Vigilantes (comme on appelait les membres du Comité) commirent à leur tour des abus de pouvoir et des injustices. Du moins tentèrent-ils de réagir avec énergie et non sans succès contre la démoralisation grandissante.
Pour expliquer leur conduite, il convient de rappeler qu'en dix mois de l'année 1856 on ne compta pas moins de 489 personnes assommées ou fusillées.
Un Virginien, James King, dirigeait le Bulletin et encourageait avec flamme les actes de
repression du Comité de Vigilance. Il dénonçait audacicusement les malfaiteurs en des réquisitoires quotidiens qui jetaient le désarroi dans le camp ennemi. Parmi ses adversaires les plus décidés, se démenait au premier rang James Casey, également directeur d'un journal deSan- Francisco.
Les polémiques s'envenimèrent entre. les deux hommes au point que James King fit savoir dans le Bulletin que James Casey était un ancien prisonnier de Sing-Sing (la maison d'arrêt de New- York). Cette vérité — car c'en était une — mit le comble à la fureur de Casey. Il se posta dans la rue et lorsque son rival apparut, il l'abattit d'un coup de revolver. L'événement eut lieu le 14 mai 1856.
Une effervescence inouïe s'en suivit. James Casey fut arrêté tandis que King était porté chez lui mourant. Les Vigilantes auraient voulu massacrer l'agresseur. Ils craignaient que grâce à la complicité de compères politiques il n'arrivât à s'échapper. On eut toutes les peines à les contenir.
Des meetings furent organisés dans beaucoup
de villes pour protester contre le meurtre de James King. A Sacramento, Nevada, Placerville, Marysville, l'élément sain de la population réclama une vengeance exemplaire. Pour l'enterrement du directeur du Bulletin il vint des représentants de toutes les localités environnantes. On avait déployé les troupes disponibles afin de prévenir les manifestations furieuses de ses admirateurs.
James-S. Casey fut pendu au moment précis où la procession funéraire accompagnait la dépouille de King à l'église. Les assistants virent le cadavre de l'assassin qui se balançait à la potence tandis qu'ils honoraient le défenseur de leur cause.
Cet épisode vous donne une idée de l'exaspération qui excitait les publicistes californiens durant ces heures de bouillonnement social. Après la disparition de James King, le Bulletin poursuivit sa destinée et il est devenu le plus important des journaux du soir de San- Francisco.
Parmi les feuilles qui naquirent vers le milieu du siècle dernier et qui ont évolué selon les
besoins de la vie moderne, citons le Call, dont la collection remonte à 1856, qui parlait en faveur des intérêts ouvriers et qui a servi plus que tout autre dernièrement à la victoire du féminisme californien. Le Call que dirige M. Hormick — un sincère ami de la France — a des tendances nettement protectionnistes et républicaines. Il en va de même — quoique avec des variations et des idées plus indépendantes — de la San Francisco Chronicle, à ses débuts simple journal littéraire et théâtral. Fondée par les trois frères de Young qui vendaient alors des programmes de théâtres illustrés d'annonces, la Chronicle est maintenant un journal à grand tirage. Il est resté la propriété de la famille de Young qui n'oublie pas ses attaches françaises.
LJ Examiner, autre puissance de la presse du Far-West qui à partir de 1865 patronna les démocrates sudistes, est passé entre les mains de M. William Randolph Hearst, l'un des magnats du journalisme américain. Les Hearsfs Papers se multiplient avec une abondance extrême de l'est à l'ouest et du nord au sud. M. William
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Randolph Hcarst — dont la fortune se développa en Californie — a créé dans la plupart des capitales de la Confédération des organes se distinguant par leurs reportages sensationnels, par la multitude des pages encombrées de réclames souvent ingénieuses, par les nouvelles scandaleuses de la société. Au milieu de ce fatras se distinguent des idées généreuses et justes, bien que le ton des campagnes de ces journaux choque notre moralité européenne. Quoi qu'il en soit, M. William Randolph Hearst, si discuté, si attaqué, si encensé également par certains, fait originale figure dans la vie politique des États-Unis et tout le monde compte avec lui. Il a installé ses rotatives à Los Angeles, San-Francisco, Seattle.
En général, il ne faut pas chercher de presse doctrinaire en Amérique. Un journal est l'instrument d'un homme qui lutte pour des fins économiques, car la politique se réduit, plus que partout ailleurs, à des questions purement financières. Les journaux du Pacifique n'échappent pas à cette règle.
Celui du général Otis, le Los Angeles Times,
dont nous avons déjà parle lors de l'affaire Mac Namara, se montre par excellence l'organe des patrons antisyndicalistes. Il sortit des presses pour la première fois en 1881 et il mène sans défaillance un combat terrible.
La cause des trade-unions est en revanche défendue par le San-Francisco Evening News, le Labor Clarion, YOrganized Labor et dans une foule d'autres bulletins édités pour le triomphe de telle catégorie de revendications. On ne compte pas moins d'une cinquantaine de journaux travaillistes — hebdomadaires ou bimensuels — fleurissant le long du Pacifique.
Comment énumérer les journaux de toutes nuances qui prospèrent et bataillent pour les opinions les plus diverses. A Portland, c'est YOregonian (républicain), YOregon Journal (démocrate-indépendant), le Telegram (indépendant) . Paraissent à Los Angeles The Express (indépendant), The Herald (démocrate), Y Examiner (appartenant à M. Hearst), un journal hebdomadaire français Y Union Nouvelle. La capitale politique de la Californie, Sacramento,
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reçoit des nouvelles par l'intermédiaire de la Bee, de la Star, de V Union.
Seattle reflète ses tendances dans le Post Intelligence (républicain), le Times (indépendant), le Star (indépendant). Et quantité de journaux chinois, japonais, italiens, grecs, espagnols, allemands, hébreux ajoutent leur note particulariste à la diversité de la grande presse.
Depuis que le rail a gagné le Far-West et que le télégraphe et le téléphone relient les Etats du Pacifique à ceux de l'Atlantique, les quotidiens ont perdu leur cachet local. Les journaux de San-Francisco ne diffèrent plus guère de ceux de New-York — sauf que la politique européenne y tient encore moins de place. Ils sont rédigés dans le même style, bénéficient du même outillage perfectionné, satisfont une clientèle d'une éducation rudimentaire et d'un caractère facile. Les journaux américains s'adressent à des individus d'origine variée, connaissant parfois à peine l'anglais. Ils ne sauraient en conséquence se livrer à des dissertations raffinées et de fines critiques, ou se plaire à des jeux intellectuels qui font le charme des nôtres.
Les Français établis dans le Far-Wcst voulurent dès leur débarquement en ces terres lointaines posséder un organe en harmonie avec leur tempérament. C'est pourquoi en 185:2 fut fondé VEcho du Pacifique. Le Messager suivit en 1853, puis le Phare en 1855. Le 7 mai 1865, le Courrier de San-F ranci seo remplaça VEcho du Pacifique et prit ensuite le nom de Franco- Californien. Il est infiniment dommage que l'incendie de 11)06 ait détruit les collections de ce journal où l'on suivait de la manière la plus attrayante l'histoire des Français en Californie.
Dirigé par un publiciste extrêmement distingué, M. A. Lusinchi, le Franco-Californien est le journal français le plus intéressant que l'on puisse lire à l'étranger. 11 occupe dans la presse du Far-West une place utile et brillante et il est à souhaiter qu'il continue à défendre l'idéal français avec une autorité toujours plus grande parmi les populations du Pacifique.