CHAPITRE III
L'extraordinaire destinée de Jiinipero Serra. — La période pastorale et l'évangélisation des Indiens. — Chez le viceroi du Mexique. — Une prophétie qui s'est réalisée. — L'âge d'or des missions. — Difficultés politiques. — Les Pères franciscains dans la détresse. — Persistance de l'esprit catholique. — Ce qui reste de l'œuvre des premiers pionniers californiens.
En face de la baie de Monterey se dresse la statue d'un prêtre franciscain qui, levant la paume droite à la hauteur de l'épaule, bénit la terre californienne. La tête du missionnaire reflète une vigueur toute romaine. Elle n'est point modelée avec un art raffiné, mais son rude dessin ajoute justement à l'énergique expression de la face. Cet apôtre, revêtu de ses ornements sacerdotaux, se tient rigide sur une barque creusée dans la pierre, et, sans doute, il attend dans cette fîère attitude le jugement de l'histoire.
Sur le socle se détache une inscription anglaise dont voici la traduction :
« Ici, le 3 juin 1770, débarqua le Rév. Père Junipero Serra 0. S. F. qui fonda les missions suivantes : San Diego, 10 juillet 1769; San Carlos Monterey, 3 juin 1770; San Antonio de Padua, 14 juillet 1771; San Gabriel, 8 septembre 1771; San Luis Obispo, 1er septembre 1772; San Francisco de Los Dolores, 9 octobre 1776; San Juan Capistrano, 1er novembre 1776; Santa Clara, 18 janvier 1777; San Buenaventura, 21 mars 1 782; et mourut le 28 août 1784 à la mission San Carlos Carmelo Valley. » Puis sont énumérées les qualités témoignant de la grandeur d'àme du fameux Père franciscain.
Certes, il mérite de rester célèbre ce religieux espagnol qui essaya le premier d'implanter d'une manière durable sur les bords du Pacifique la civilisation occidentale. Sa biographie, qu'écrivit son ami le frère Palou, est une émouvante odyssée fertile en épisodes tragiques et glorieux. En la lisant on croit revivre l'époque où les Phéniciens conquéraient le bassin de la Méditerranée, aussi bien il existe une grande analogie entre
les exploits du hardi franciscain, et ceux des antiques pilotes.
En 1769, Junipero Serra, un natif de Majorque, mais qui avait été élevé au Mexique, s'embarqua de San Blas dans l'intention d'aborder à San Diego. Quatre-vingts compagnons, dont une garde de soldats, lui servaient d'escorte. Il emportait sur son vaisseau d'amples provisions et deux cents têtes de bétail. S'il y avait beaucoup de gibier, de daims, d'ours, d'antilopes, d'élans on ne trouvait alors sur la côte californienne ni bœufs, ni vaches, ni chevaux. Le moine prévoyant savait cela par le récit des rares voyageurs qui l'avaient précédés dans ces contrées.
Après avoir été balloté sur les flots un peu au hasard des vents et des courants inconnus, Junipero Serra arriva à destination au bout de quatre mois et demi. Tandis qu'il restait à San Diego pour jeter les fondations de la première mission, un détachement des membres de l'expédition montait vers le nord sous la conduite du gouverneur Portola, passait devant Monterey et sans s'en douter les voyageurs arrivèrent au bord de la baie de San -Francisco qu'ils découvrirent
ainsi par un pur hasard et à leur grand émerveillement.
Dès lors du nord au sud le travail d'évangélisation et de défrichement commença. Les
moines que dirigeait Junipero Serra étaient à la fois des matelots, des maçons, des laboureurs, des prédicateurs. Chacun unissait à l'ardente inspiration d'un saint Paul les qualités pratiques d'un Robinsou Crusoé. Il le fallait en vérité, car les seuls habitants du pays c'étaient les groupes errants d'Indiens à moitié nus vivant de la chasse et de fruits sauvages.
Junipero Serra et ses frères choisirent fort bien l'emplacement des missions. Pour les édifier et mettre les propriétés environnantes en valeur ils recevaient de la vieille et de la nouvelle Espagne, des subsides provenant de ce qu'on appelait le Fond Sacré de Californie. Le couvent de San Fernando le détenait et transmettait les sommes nécessaires aux fondés de pouvoirs des religieux à Mexico qui, de là, envoyaient aux fransciscains californiens tout ce dont ils avaient besoin.
Ceux-ci bâtissaient donc avec activité et non
point sur le sable. Autour de l'église et du monastère des dépendances s'étendaient rapidement. Bientôt rayonnait une véritable communauté menant la vie pastorale au double sens du mot et prospérant aux rayons d'un soleil généreux. Chaque mission conservait un piquet de soldats pour sa garde composé de cinq à douze hommes. Comme il n'y avait aucune hôtellerie dans le pays, c'est là naturellement que s'arrêtaient les quelques voyageurs mexicains ou les passagers qui venaient de la côte.
Les Indiens convertis aidèrent beaucoup les moines à l'édification de ces missions qui presque toutes subsistent encore. Elles empruntent en le simplifiant le style mauresque. Ce sont de longs bâtiments à deux étages dont les toits de tuiles rouges égaient l'horizon avec tours carrées et coupoles élancées que surmonte la croix. Les fenêtres souvent cintrées selon les règles de l'architecture romane, de même que le portail des églises. A l'intérieur, de vastes portiques de bois autour desquels s'enlacent des plantes grimpantes, ajoutent à leur cachet d'agreste
simplicité. L'ensemble des bâtiments affecte en général la forme rectangulaire avec une spacieuse cour intérieure. Il n'y a aucune œuvre d'art à admirer, mais tout y est fruste, solide, sain.
Le Père Junipero Serra posa, comme nous le dit l'inscription de son monument, la première pierre des principales missions. Sa tâche ne fut pas toujours aisée dans les débuts. Deux années de suite le bateau, qui de San Blas venait ravitailler les frères, ne parut pas dans les eaux californiennes. Les malheureux franciscains qui n'avaient pas découvert toutes les ressources de la Californie — ni l'or, ni le vin ne semblaient à leur portée — souffraient de cet abandon. Pour comble, pendant une absence du Père Junipero les Indiens se révoltèrent et détruisirent la mission de San Diego. Plusieurs moines et soldats furent même massacrés.
Dans sa foi, le révérend y vit un heureux présage pour l'avenir : « Maintenant que cette terre a été arrosée du sang des martyrs, dit-il, nous ne pourrons plus la quitter. » Cependant il apprit aussi que le vice-roi du Mexique proje-
tait de ne plus aider les missions et de supprimer les relations du port de San Blas avec la Californie.
Serra décida sur-le-champ de partir « à pied » . Accompagné d'un guide indien il se dirigea vers le palais du vice-roi. Il franchit les défilés, les montagnes, les régions désertiques et après quatre mois de fatigues, de dangers, de souffrances, n'ayant pris que le repos strictement nécessaire, il se présenta devant le vice-roi de Mexico pour plaider la cause des missions.
Le vice-roi fut conquis par l'enthousiasme du moine qui lui décrivit les merveilleux pays dont il venait, et la splendeur de la baie de San-Francisco. Non seulement il ne coupa pas les vivres des frères, mais il ordonna qu'un bateau fût magnifiquement armé et équipé pour que Serra puisse retourner auprès de ses moines. Il lui confia en outre un piquet de cinquante soldats protégés par de légères cuirasses de cuir pour la défense des missions. Le Père Junipero rapporta à ses disciples et la confiance morale et l'abondance des biens. Il put alors mourir en paix quelques années plus tard, laissant seize missions
sur pied qui abritaient 10000 néophytes. Cet homme étonnant, qui fut en réalité le fondateur de la Californie, avait conscience de l'avenir du pays. " Cette province, affirmait-il, deviendra plus riche et plus considérable que le Mexique. » Il ne voulut jamais redescendre dans le sud ou retourner en Espagne. Convaincu de la supériorité de l'élément religieux, il se comporta comme un véritable capitaine de l'Eglise, n'admettant pas que les soldats prissent en aucune occasion le pas sur ses moines. Il fut en somme un grand conquérant. D'autre part, ses lettres témoignent que sa dévotion égalait son courage.
Le Père Junipero avait ordonné que sa dépouille fût ensevelie dans cette terre en laquelle il avait une si grande foi. Ce vœu impérieux a été exaucé et il repose à San Carlos.
Après sa mort, l'impulsion étant donnée, les missions connurent l'âge d'or. Alexandre Forbes, dans son Histoire de la Haute et Basse- Californie, publiée à Londres en 1839, déclare que la population de la Haute-Californie en 1834 s'élevait à un peu plus de 23000 habitants dont 18G83 étaient des Indiens. Les missions avaient
justement pour programme d'améliorer leur sort physique et moral ainsi que de les initier aux industries occidentales. En moins d'un demisiècle, les missions possédèrent 75 000 têtes de bétail à cornes, 950 chevaux de peine, 820 mulets, 79 000 moutons, 2000 porcs, 455 bœufs dressés au joug, 18000 bois-seaux de blé et d'orge, un stock de marchandises évalué à 35 000 dollars et une réserve de 25000 dollars.
Quant aux propriétés bâties, elles représentaient une somme considérable dépassant, disent certains historiens, dès le début du dix-neuvième siècle un million de pesos... Mais comment les estimer grâce à des termes précis de comparaison, puisque les franciscains étaient à peu près les seuls colons de la Californie?
Tout alla bien jusqu'en 1822. Mais alors le Mexique se libéra de la règle espagnole. Deux ans plus tard un gouvernement républicain fut établi et la Californie devint « territoire » mexicain. Le gouvernement fédéral commença à se mêler des affaires de l'Église et à partir de ce moment-là, les missions périclitèrent. Aux Indiens qui n'étaient pas suffisamment éduqués,
on attribua des lots de terrain qu'ils négligèrent. Les subsides accordés aux franciscains furent supprimés alors que chaque frère recevait auparavant 400 dollars. Il est certain que les missionnaires auraient pu supporter cette perte. Ils avaient à leur disposition un pays aussi riche que l'Egypte et, durant les jours heureux, ils avaient accumulé un trésor d'un million de francs environ. L'ère des difficultés politiques s'ouvrit et leur sort s'aggrava quand un gouvernement mexicain s'installa à Monterey, choisie comme capitale, et lorsque des colons laïques furent appelés.
L'immigration ainsi encouragée amena bon nombre de gens qui détournèrent les Indiens des monastères et brisèrent la discipline qui existait naguère. Une série de gouverneurs se succédant avec une désastreuse rapidité, acheva de ruiner l'œuvre des missions, si bien que vers 1840 elles se trouvaient dans une situation extrêmement précaire.
A l'opulence de naguère fit place la pauvreté la plus complète. Il fallut en arriver à vendre la plupart des propriétés. Quelle différence entre
l'année 1824, date de la mort de Serra, et 1845, date de la conquête de la Californie par les Américains. Eparpillées sur une distance de cinq cent milles de San Diego à Shasta, les missions offraient un spectacle lamentable. Les frères qui restaient attachés aux monastères se débattaient contre une misère de plus en plus pressante. Les Indiens s'étaient retranchés dans des camps de hasard. La plupart des animaux dont on ne pouvait plus prendre soin avaient été rendus à l'état sauvage et les chevaux erraient comme de farouches centaures par les solitudes californiennes. C'était bien la fin des communautés religieuses et de la vie pastorale.
Avec la domination des Américains un autre chapitre de la vie californienne commença. La conquête, la fièvre de l'or, les luttes politiques qui aboutirent à l'admission de l'Etat dans la Confédération marquèrent une évolution profonde et l'origine d'une existence nouvelle.
Aujourd'hui, beaucoup de vieilles églises ont été reprises par le clergé catholique. D'autres sont pieusement conservées en souvenir de l'époque héroïque inaugurée par Junipero Serra.
L'Eglise catholique a sous d'autres formes poursuivi sa destinée dans la patrie d'adoption du glorieux franciscain. Il n'y a certes aucune liaison à établir entre son œuvre et l'état actuel des croyances en Californie. Mais le parallèle n'en reste pas moins curieux à tracer. Les colons mexicains, espagnols, français, italiens irlandais, allemands, forment toujours une majorité catholique englobant 58 pour 100 de la population attachée à une religion quelconque. Au dernier recensement, ils comprenaient 354408 membres contre 237 007 partagés entre les sectes méthodistes, luthériennes, épiscopaliennes, baptistes, congrégationalistes, mormones, etc.
D'ailleurs, quel que soit le culte auquel appartiennent les Californiens, tous restent fiers du passé de ces courageuses missions, dont la mémoire est maintenant ornée par de pieuses légendes.
Elles conserveront la gloire durable d'avoir tenté les premières la civilisation de la Californie.