CHAPITRE V
L'entraînement patriotique. — Une école de sociabilité. — Quelques ordres. — Une a fraternelle » occidentale. — La parade de San-Francisco — Réclame et philanthropie. — A la baie de la Demi-Lune. — Un Barbecue à la mode mexicaine. — Fêtes gargantuesques.
On aime le panache dans le Far- West. Les petits cousins de Cyrano ont fait souche dans ces provinces qui invitent au mirage. Que de gasconnades ! Que de scènes comiques ! Que de types amusants à croquer! S'il n'y a pas de sociétés de chasseurs de casquettes, une foule d'autres institutions réunissent les cadets du Pacifique et les engagent à multiplier leurs exploits patriotiques. On est effaré devant le nombre de clubs, d'amicales, d'associations philanthropiques qui sont fondés chaque année aux Etats-Unis. Les populations du Far- West,
très portées à l'esprit de coopération, adorent les banquets, les meetings joyeux, les assemblées où l'on s'exerce longuement à l'éloquence. Rien ne sert mieux l'américanisme que ces agapes et démonstrations publiques. C'est une école d'enthousiasme collectif et de sociabilité. Les polititiens qui dirigent ces mouvements savent fort bien que la méthode est excellente pour donner de la cohésion aux foules disparates qui forment la jeune nation. On l'entraîne au bruit des fanfares, dans la griserie des paroles et en flattant ses goûts pour le clinquant vers une souriante destinée.
Des « conventions » sont décidées à propos de tout et de rien. L'essentiel c'est que l'on aide les gens des Etats les plus éloignés à voisiner et qu'on leur offre des chances de se rencontrer. Comment arriverait-on à unifier les groupes américains, à les pénétrer d'un même idéal, à les faire vibrer à l'unisson si d'habiles moralistes n'instituaient pas des foires psychologiques où l'on s'approvisionne amplement de fraternité?
Au mois de septembre, l'une des plus impor-
tantes « fraternelles » — celle des Aigles — vint tenir ses assises à San-Francisco. Ces Aigles bâtirent leur premier nid à Seattle. Quatre excellents citoyens de cette \?ille s'avisèrent un beau jour de l'année 1898 de contracter une alliance pour répandre les principes de la solidarité humaine parmi leurs semblables. Ils estimèrent leur idée si magnifique que sans hésitation ils se proclamèrent des « Aigles "... tout simplement. Bientôt quantité de gens se sentirent à leur instar mués en aigles. En l'espace d'un an trois mille Aigles virent ainsi le jour. Ils se sont tellement multipliés depuis, qu'aujourd'hui leur armée conquérante dépasse 300000 membres. Combien seront-ils demain? Il est probable qu'on ne les comptera plus malgré les progrès des sociétés concurrentes comme celle des Elks (les cerfs), des Bears (les ours), des Mooses (les élans) et autres clubs aux dénominations zoologiques.
The Fraternal Order ofthe Eagles (le F. O. E. comme on l'intitule par abréviation), se divise en 1 970 aires ou loges. Il a gagné les provinces de l'Est, si bien qu'il n'existe guère de cité sans
un nombre respectable d'Aigles. Leur capitale a été transférée à Kansas City.
Ces oiseaux aux ailes puissantes se recrutent surtout dans la classe ouvrière et parmi les petits marchands. Le but de la société consiste d'abord clans la répartition des secours mutuels ; mais les Aigles entourent ces louables pratiques de rites secrets. C'est une sorte de franc-macon-
nerie, très libérale d'ailleurs et très accueillante, qui distribue cinq millions de francs par an aux Aigles dans la détresse ou qui sollicitent son appui. Un étal-major composé d'un Président- Grand-Vénérable, d'un Chapelain -Grand-Vénérable, d'un Grand-Secrétaire, d'un Grand-Trésorier, d'un Grand-Chef du Protocole, de cinq Grands-Administrateurs et de tous les ex-Présidents-Grands -Vénérables dirige l'Ordre. Les femmes ne sont pas directement admises aux travaux des Aigles. Elles composent un comité auxiliaire qui rend des services analogues à ceux des loges masculines.
Un fois l'an, les Aigles opèrent leur concentration à une grande aire désignée d'avance pour examiner leurs comptes et discuter leurs intérêts.
Des trains spéciaux les amènent des cités lointaines en délégations bigarrées. Groupés autour de leurs bannières, couverts de médailles, de rubans, d'insignes cabalistiques, ils envahissent musique en tète la ville choisie pour la solennelle manifestation. Partout sont accrochés des drapeaux portant les rutilantes initiales F. 0. E., des oriflammes aux couleurs nationales, des aigles en carton doré. Des arcs de triomphe chargés d'écussons ornés d'aigles sont dressés à l'entrée des rues. Des aigles, rien que des aigles, toujours des aigles !
Chaque loge adopte un hymne que les frères chantent en chœur en toute occasion. On procède aux cérémonies rituelles et après que les questions à l'ordre du jour ont été épuisées, on se déploie en parade. Voilà le clou de la convention. C'est alors que les Aigles arborent les uniformes les plus extravagants et les plus invraisemblables déguisements.
La procession qui défila sous nos yeux comprenait 5000 Aigles. Elle dura au moins deux heures. Tour à tour s'avancèrent les Aigles des Cincinnati, avec le costume écarlate des chas-
seurs de renard anglais et la culotte blanche; les Aigles de Cleveland en veston rouge à parements bleu ciel et pantalons clairs, tous tenant à la main un stick doré ; les Aigles de Pittsburg en tenue azurée, s'abritant sous de vastes parasols blancs; les Aigles de Milwaukee habillés comme des zouaves ; les Aigles de Kansas City tout en blanc comme nos coloniaux; les Aigles d'Oakland en pantalons de treillis et veste vert pomme ; les Aigles d'Alameda en chemise molle noire et pantalon khaki, portant des ombrelles japonaises... Impossible d'énumérer toutes les nuances de cette arlequinade inouïe !
Cette parade ne servit pas qu'à flatter le sentiment populaire. Elle permit aussi de taire une utile propagande en faveur des produits régionaux. Les habitants de San Mateo vantaient leurs fleurs grâce à d'adroites inscriptions sur leurs bannières ; les citoyens de Los Angeles célébraient sur leurs oranges; ceux de Santa- Cruz la saveur de leurs pommes; les paysans de la vallée de Sacramento leurs légumes; les vignerons de Fresno leurs raisins. Enfin les San- Franciscains avaient inscrit sur leurs fanions
cette invitation : « Les Aigles attendent le monde entier à l'Exposition internationale de San- Francisco en 1915! »
Pendant leur marche triomphale, les Aigles étaient encadrés par les troupes régulières en grand uniforme, par les miliciens, les policemen, les enfants des écoles. A tout instant de formidables acclamations se mêlaient aux harmonies violentes des fanfares. C'était un tableau formidable et bizarre de la joie populaire américaine qu'excitent ces carnavalesques spectacles. Les badauds plaisantaient entre eux, interpellaient les Aigles de connaissance, sifflaient en signe de contentement. Le « Fen de brut •>■> méridional (faisons du bruit) semblait être le mot d'ordre de cette foule empressée.
Là ne s'arrêtèrent point les pérégrinations des Aigles. En masse, ils se transportèrent à la baie de la Demi-Lune (Half Moon Bay) pour participer à un Barbecue selon la mode mexicaine. La baie de la Demi-Lune s'arrondit en courbe élégante au sud de San-Francisco, à deux heures de chemin de fer. De bonne heure les Mexicains en colonisèrent les rivages et l'on rencontre
encore beaucoup de leurs descendants dans la bourgade qui borde la plage d'Half Moon Bay.
Trois bœufs entiers furent immolés d'après la coutume antique et grillés devant d'immenses bûchers. Une équipe d'Aigles mexicains vêtus de chemises rouges et de pantalons blancs, coifiés de feutres également blancs, se chargea de préparer le repas. Des tables avaient été dressées en plein air et bientôt servie sur de vastes plateaux de fer, la chair des victimes commença de circuler à la ronde. On y ajouta 700 livres de mouton, des légumes frais et des fruits. Deux mille convives se régalèrent longuement de ces viandes saignantes qu'on arrosait des vins épais de Californie. De temps en temps un orateur lançait quelques paroles ou une « joke » , une plaisanterie pleine d'à-propos qui étaient salués d'approbations unanimes. Les musiques alternaient avec les toasts. Après quoi, quand les Aigles et leurs invités se furent rassasiés, on dansa en plein air à l'endroit même du festin, au son des cuivres qu'accompagnait la chanson de la mer.
Tel se déroula ce Barbecue. Il marqua la fin de la Convention des Aigles sur la côte du Pacifique. Ayant bien paradé, bien mangé, bien dansé, les oiseaux regagnèrent le nid familial dans leurs cités respectives.