‹ Promenades au Far-WestChapitre 7 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

San-Francisco centre de la propagande trade-unioniste. — Les conditions du travail au début de la colonisation. — Premières grèves. — Le Méchantes State Council. — Un Directoire ouvrier. — Réaction patronale. — Le Labor Council reprend l'avantage. — Les trade-unionistes s'emparent de la mairie. — Le régime du « graft*. — La socialisation à la manière de Schmitz. — Procédés syndicalistes. — Une ère libérale.

En septembre 1911 une grande bataille municipale fut livrée à San-Francisco contre les trade-unions par la coalition des commerçants, des industriels et des travailleurs indépendants. Les ouvriers syndiqués furent, après une résistance désespérée, citasses de la mairie à une énorme majorité et leur défaite eut clans tout le Far- West une profonde répercussion. S'il n'y avait en cette affaire qu'un simple conflit local il serait inutile de s'y arrêter. Mais l'analyse des

événements historiques, dont l'élection des éléments antisyndicalistes fut une conclusion, nous permet de passer en revue les luttes typiques qui déterminèrent les rapports entre patrons et ouvriers sur la côte du Pacifique.

Nulle part ailleurs le trade-unionisme n'est aussi puissant qu'en Californie. Il y prit racine au début de la colonisation ouvrière sous l'impulsion des émigrants britanniques et des colons germaniques préparés par leur éducation antérieure à l'esprit d'association.

San-Francisco fut la pépinière des leaders qui organisèrent le prolétariat à l'ouest des montagnes Rocheuses. Dès 1850 quelques syndicats y fonctionnèrent. A Sacramento et Stockton cet exemple fut vite suivi. Une grève du bâtiment ayant éclaté, les charpentiers qui gagnaient six dollars par jour en obtinrent seize ! Comment résister à la tentation? Les autres corps de métiers présentèrent à leur tour de radicales revendications. Briquetiers, maçons, forgerons, débardeurs, boulangers se constituèrent en trade-unions.

Ils étaient d'autant plus à l'aise pour dicter

leurs conditions que les patrons des industries naissantes, issus eux-mêmes des plus humbles milieux, n'avaient point le caractère conservateur et ne savaient pas s'unir pour leur résister. De plus, l'isolement géographique du Far-West servait admirablement la cause ouvrière. Il n'y avait aucune cité importante entre San-Francisco et le Mississipi dont on put tirer des réserves de briseurs de grèves pour couper court à l'agitation syndicaliste. Les moyens de transport vers l'intérieur étaient tellement rudimentaires qu'il ne fallait pas songera les utiliser efficacement et même aujourd'hui, avec l'aide des chemins de fer, il serait très difficile d'amener un nombre suffisant de jaunes [strike breahers) si une grève générale éclatait en Californie.

En I8(>3, les boulangers dont le salaire s'élevait à ()0 dollars par mois en réclamèrent soudain quarante ou cinquante de plus. Jugeant cette prétention exorbitante, les patrons préférèrent fermer boutique. Obligés cependant d'en passer par ce chantage ils eurent l'idée d'appeler des émigrants de Hambourg pour remplacer leur personnel. Après cinq mois d'attente, ils

UNE GRANDE BATAILLE il UNICIPALU 79

obtinrent enfin une réduction du prix de la maind'œuvre. Mais que de complications pour en arriver là !

Enfin l'une des raisons pour lesquelles les trade-unions californiennes s'habituèrent de bonne heure à l'aclion disciplinée fut l'invasion des Asiatiques. En 1864 elles englobaient 2 000 à 3000 membres qui se fédérèrent sour le titre de Méchantes Slate Coancil. Une violente opposition se dessina contre l'introduction de la maind'œuvre chinoise en même temps que la journée de huit heures devenait un article essentiel du programme ouvrier. Tous les travailleurs blancs sous l'empire des craintes que suscitait le « cheap labor » , la besogne exécutée à bas prix par les coolies, serrèrent les rangs. Avec un soin jaloux ils s'appliquèrent à réglementer la vie industrielle, à dicter les tarifs, à mesurer la tâche de chacun.

Lorsque Y American Fédération of Labor fut créée en 1881, San-Francisco abritait quarantecinq syndicats en pleine prospérité. Un comité local composé de camarades à poigne, préparait pour le Corps législatif les projets de loi capables

de plaire aux trade-unions, exigeait des candidats aux fonctions publiques une profession de foi favorable à ces « bills » et enfin surveillait étroitement le personnel politique. En un mot, c'était un Directoire d'ouvriers, mais d'ouvriers parfaitement unifiés.

Cette suprématie atteignit son plein effet de 1886 à 1890 quand le vaste réseau des Federated Trades (les Métiers fédérés) eut enrégimenté l'élite de la population ouvrière, suivie par des troupes dociles et bien commandées. La dictature des syndicats s'accentua tellement qu'à leur tour les patrons se révoltèrent. Leur contreattaque fut si prompte en vérité que les tradeunions s'écroulèrent brusquement. Les unes furent dispersées, les autres condamnées à une existence incertaine. Seul le syndidat des typographes résista aux corps de Y Employers Association, la société patronale qui s'était formée pour mener ce combat. Pendant une dizaine d'années dans la suite on crut que le syndicalisme ne survivrait pas à cette déroute inopinée.

Il reprenait pourtant du terrain. Un Conseil du Travail (Labor Council) avait été institué en

1892 et c'est lui qui, sous des apparences modestes, battait en sourdine le rappel des tradeunionistes. Quand il se sentit assez fort, il ouvrit les hostilités contre les grandes compagnies de chemins de fer. Les grèves qui éclatèrent sur la Southern Pacific Railwaij en 1894, les grèves des ouvriers métallurgistes en 1901, les grèves des employés de tramways en 1902, 190(), 1907 favorisèrent une ardente propagande syndicaliste. Les associations patronales qui s'étaient engourdies dans un triomphe passager reperdirent leurs positions.

Un organe qui parait depuis dix ans, le Labor Clarion, prêchait sans répit les doctrines du trade-unionisme et servait de bulletin officiel aux leaders ouvriers. Ceux-ci se démenèrent tant et si bien, ils prirent une telle prépondérance dans les affaires publiques qu'ils finirent par s'emparer de la mairie de San-Francisco. Aujourd'hui ils représentent une formidable puissance dans la capitale. Leur armée est divisée en 180 syndicats dans lesquels sont enrôlés de 80000 à 90000 membres.

Le noyau des vétérans est formé par les

ouvriers du bâtiment. On se rendra compte de leurs progrès lorsque l'on saura que le Building Trades Council qui n'annonçait en 181)6 que cinq unions et 200 travailleurs se répartit aujourd'hui en 45 syndicats avec 30000 adhérents. Il a sa maison, son bulletin particulier YOrganized Labor, et aussi d'importantes réserves monétaires.

Aux trois élections de 1901, 1903, 1905 un maire trade-unioniste fut choisi. Ce fut le célèbre Schmitz dont l'administration souleva des scandales inouïs. A sa manière, il socialisa la grande cité du Pacifique. Les bars, les maisons publiques, les restaurants de nuit durent payer tribut ou fermer leurs portes. Pas de licence sans accommodements avec la municipalité. La police opérait pour le compte du maire, touchant à la fois des tenanciers et des contribuables. C'était le partage éhonté de toutes les concessions municipales, le régime du potde-vin, le sac méthodique d'une ville.

Sous la domination de Schmitz et de son lieutenant Ruef — qui purge en ce moment une condamnation de quatorze ans de prison, — les

patrons sans cesse menacés payaient aux chefs syndicalistes des sommes élevées pour avoir la paix ou sinon ils se trouvaient en butte à mille et une persécutions. Cette corruption s'étendit au point que la population saisie enfin de colère et de dégoût, déféra Schmitz et son complice devant les tribunaux. Après s'être réfugié dans le maquis de la procédure et avoir été condamné, l'ex-maire échappa finalement à la détention. Il vit aujourd'hui très paisiblement des dépouilles acquises.

Pendant deux ans un maire modéré essaya de remédier à la déplorable gestion de Schmitz qu'aggrava la terrible catastrophe de 1908. En ces heures funestes beaucoup de gens ruinés quittèrent le pays, des commerçants allèrent chercher fortune ailleurs, des bourgeois se retirèrent à la campagne. Au contraire, l'armée des ouvriers s'accrut considérablement pendant la reconstruction de San-Francisco, Et les tradeunions reconquirent la mairie.

M. Alac Carthy, un Irlandais possédant une grande influence parmi les ouvriers du bâtiment, entra triomphalement à l'Hôtel de Ville.

Les méthodes de Schmitz lurent de nouveau appliquées niais avec circonspection. C'est avec une audace mesurée et sous les apparences d'un règne de vertu que s'exerça l'autorité syndicaliste. Les maisons employant des ouvriers non affiliés aux trade-unions furent boycottées. Des campagnes d'intimidation furent menées auprès de leurs clients pour discréditer leurs produits. On débauchait les travailleurs indépendants, on les brimait, on les maltraitait. Les règlements municipaux étaient appliqués avec une rigueur impitoyable aux patrons jugés dangereux. Parfois ceux qui étaient mal notés recevaient une convocation du Conseil du Travail. Les leaders ouvriers qui y siégaient les sommaient alors d'accorder telle augmentation de salaire à leur personnel sous peine de grève immédiate. Le tribunal syndicaliste rendait ses jugements sans appel. Et la plupart des patrons cédaient... D'autre fois, quand le Conseil du Travail apprenait que des ouvriers non syndiqués avaient exécuté un travail qu'ils considéraient comme l'apanage des syndiqués, il envoyait sur les lieux un piquet d'hommes pour

défaire ce travail et le recommencer au tarif syndical !

Ainsi gouvernèrent les trade-unions sous la conduite de M. Mac Carthy. C'est pourquoi les indépendants et aussi beaucoup d'ouvriers fatigués de la discipline intérieure dos syndicats comprirent que l'Exposition de 11)15 risquait de se terminer par la faillite si de tels abus se perpétuaient. Républicains et démocrates oublièrent leurs vieilles querelles pour y mettre un terme. Un businessman de premier ordre, M. James Rolpb, se porta contre le maire syndicaliste et l'emporta par 50000 voix contre 29000.

Ce succès sans précédent dans les annales de San-Francisco marque le début d'une réaction libérale. Sous le gouvernement de M. James Rolph les associations patronales enfin dégagées de la pression syndicaliste vont-elles se préparer aux luttes futures ou s'endormiront-elles encore sur leurs lauriers? Après ce coup de balai sur le tapis municipal une nouvelle partie s'engage entre antisyndicalistes et syndicalistes. Le tempérament des joueurs autorise à croire qu'elle comprendra des « séries » plutôt animées.

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