CHAPITRE VII
a l'université de berkkley
La capitale intellectuelle du Far-West. — Le président Benjamin Ide Wheeler. — L'entraînement sportif. — Un « Cheer leader i . — L'étude des cris scolaires. — Berkeley contre Stanford. — La culture française dans l'Ouest. — Ce que dit le professeur Lucien Foulet. — Une école d'optimisme.
Le divin Platon recommandait à ses disciples l'ombre des grands arbres et la fraîcheur des ruisseaux pour les méditations philosophiques. Il semble que les fondateurs de Berkeley aient voulu suivre les conseils du sage, car les étudiants de la grande université californienne vivent sous la protection des rameaux touffus et parmi des jardins paradisiaques. On se croirait transporté dans quelque retraite de la Côte d'Azur, mais embellie encore par l'exubérance d'une végétation semi-tropicale. Chaque mai-
sonnette disparait sous les fleurs et Ja verdure. Cette ville intellectuelle du Far- West, située juste en face de San-Francisco au delà de la baie, s'adosse avec une pose nonchalante aux collines orientales qui la dominent en harmonieuses ondulations.
C'est un des plus jolis sites de ce pays où la nature conservait encore toute sa sauvage poésie voici seulement un demi-siècle. Comme les villes, les universités poussent en quelques années. Berkeley a maintenant plus de 40 000 habitants et son université est renommée au loin. Elle fut fondée en 185(), ne groupant au début que quelques professeurs dont John et Joseph Leconte, deux savants français dont la mémoire s'est perpétuée ici. Bientôt, quand la prospérité de l'Ouest s'accentua, les étudiants affluèrent. En 1896, devant les progrès accomplis et à la faveur de dons considérables, tout un plan de reconstruction fut décidé. Le projet de l'architecte français Emile Bénard triompha au concours et le conseil des régents de l'université ne recula devant aucune dépense pour le réaliser. Aujourd'hui, quarante bâtiments se dressent sur
les terrains dédiés à la pédagogie : écoles, musées, laboratoires, halls, clubs, salles d'études, bibliothèques — dont l'une est un véritable palais de marbre blanc — alternent et offrent aux étudiants tout ce que l'on peut souhaiter au point de vue de l'organisation matérielle.
La générosité du fameux millionnaire William Randolph Hearst a permis d'ériger aussi un théâtre grec en plein air qui a été bâti au pied de la colline de la Charte. Là se déroulent sous l'impeccable faction des arbres géants toutes les cérémonies universitaires. On y donne des concerts, on y joue des drames classiques. La voix de Sarah Bernhardt s'est répercutée à travers les grands pins. Dix mille personnes purent l'acclamer à l'aise dans cette enceinte où la beauté naturelle du décor aide à l'interprétation de l'art antique.
Quatre mille membres environ composent l'université californienne. Etudiants et professeurs vivent fraternellement ensemble selon la mode américaine. Le président Benjamin Ide Wheeler voulut bien me conduire lui-même a travers les temples dont il a la garde. C'est
un homme du type roosveltiste, enclin à l'impérialisme et qui ne goûte guère les théories pacifistes. Il ne songe qu'à développer l'esprit d'entreprise parmi ses élèves et le goût réaliste de la lutte. Avec ceux qu'il rencontre, il échange des signes amicaux, bavarde quelques instants, lance une plaisanterie. Aucune raideur pédantesque chez lui. Nous allons déjeuner dans un vieux chalet de bois noir tout enguirlandé de lierre, de géraniums grimpants, c'est Je Faculty-Club. Là, nous prenons un frugal repas au milieu des professeurs discutant sans aucune attitude doctorale, les questions à l'ordre du jour. Une loi de tempérance s'oppose à ce que le whisky ou d'autres alcools pénètrent dans les divers clubs de l'enceinte universitaire. Cela ne veut pas dire que seniors ou juniors ne savent pas où les découvrir ailleurs... Mais tous ont des mines éblouissantes de santé.
Jeunes gens et jeunes filles suivent les mêmes cours. L'indépendance d'allures et la bonhomie qui caractérisent les populations de l'Ouest se retrouvent à l'université de Berkeley. On y pratique vigoureusement les sports. Les matches
avec l'université de Stanford — qui est une institution privée réunissant aussi une élite californienne — sont aussi célèbres que les luttes d'Harvard et de Yale dans l'Est ou que les défis d'Oxford et de Cambridge en Angleterre.
Il n'y a pas aux Etats-Unis d'établissement d'éducation qui n'ait choisi un refrain particulier pour manifester la joie de ses athlétiques triomphes et Berkeley suit la règle commune. Si vous assistez à un match de baseball ou de football, vous ne manquez pas de vous intéresser aux ébats du « Cheer leader » que l'on appelle aussi le « Yell Master» le « maître des cris» . C'est lui qui selon une rythmique savante règle les chants, les encouragements, les ovations, les avertissements qui animent le jeu. Un tel honneur n'est conféré à ce personnage qu'après un long apprentissage.
Le « Cheer leader » pour mener son parti à la victoire doit dépenser sa voix et ses gestes avec une méthode impeccable. Sa pantomime n'est pas moins expressive que ses commandements oraux et sur sa face se reflètent les péripéties mêmes du jeu. Soit qu'il pousse son camp de
l'avant, soit qu'il l'engage à ralentir son élan, soit que dans la crise finale il invite ses tenants à la suprême allégresse, soit enfin qu'il célèbre la réussite d'une manœuvre, il importe qu'à toute minute, sans le moindre oubli, il exerce son influence morale.
D'une main il tient le mégaphone qui grossit les sonorités de son larynx, de l'autre une oriflamme qui l'aide dans ses fonctions de signaleur. Parfois il danse quelque gigue énergique scandée parla claque des spectateurs amis. Dans les combats les plus disputés, il en arrive à de frénétiques contorsions qui n'ont leur équivalent que dans le désespoir voulu des pleureuses antiques ou le rire forcé des bouffons.
Toute sa personne tressaille, son être s'agite violemment; ses regards lancent des flammes... En vérité, rien n'est plus difficile que de découvrir un bon « Cheer leader » . Derrière lui, en mesure, un chœur d'étudiants assis sur les gradins réservés l'assiste avec entrain. L'éducation de ses partenaires est parfaite minutieusement. De véritables cours sont suivis par les novices pour apprendre l'art de proférer les cris néces-
saires au moment voulu. Aucune classe de solfège n'est fréquentée avec une plus stricte discipline. A date fixe, des examens sont passés par des candidats que le jury élimine impitoyablement s'ils ne subissent pas les épreuves sans aucune faute.
Toutes ces cérémonies sont envisagées avec un impertubable sérieux par les élèves. Aucun concours ne leur parait plus important que celui-là. Traduire leurs émotions selon un code original et par des cris significatifs fait partie de leur curriculum vitaè. Ne vont-ils pas jusqu'à prétendre qu'ils restent de la sorte les fidèles imitateurs des croisés. Lors des revues populaires qui précédaient le départ des soldats en Terre sainte au moyen âge le cri de « Dieu le veult » était en effet salué de trois vivats bien scandés par la foule admiratrice des pèlerins. Les modernes Yankees invoquent galamment un tel exemple en leur faveur. Remontant plus loin même dans l'histoire, ils se comparent aux héros de Y Iliade et de Y Odyssée qui avant d'en venir aux mains échangeaient de virulents propos. Mais les étudiants américains se vantent
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d'avoir perfectionné ces coutumes et par leurs cris ou chansons d'avoir renouvelé la politesse de se mesurer congrùment.
Ceux de Berkeley disent :
Oski. Wow. Wow.
Wiskee. Wee. Wee.
Oleo Muets y-ei.
Oleo-Berkeley-ei.
Cali-forn-ia. Wow.
A quoi les gens de Stanford répondent :
Ilah. Rah. Rah.
Rah. Rah. Rah.
Rah. Rah.
Stanford
Dans le domaine intellectuel, il faut reconnaître que les méthodes germaniques ont été partout adoptées dans l'Ouest. Des années de patience seront nécessaires pour remonter ce courant. Non seulement l'immigration allemande a de beaucoup dépassé l'immigration française dans ces provinces reculées, mais encore la plupart des professeurs américains passent par les universités allemandes. Le président Wheeler lui-même — quelles que soient les paroles cour-
toises dont il salue le génie français — a des tendances germanophiles très marquées. Il a conférencié à Berlin et l'empereur Guillaume a eu pour lui de flatteuses intentions. Comme les Allemands sont adroits quand il s'agit d'imposer leur pédagogie aux étrangers, ils savent profiter de toutes les occasions. Et puis, quand ils s'installent aux Etats-Unis, ils y restent. Beaucoup de nos professeurs, pris de nostalgie, abandonnent la partie et trop souvent ce sont des Allemands qui les remplacent... H y a cependant plaisir à constater que la direction de la section des langues romanes a été confiée à l'un de nos compatriotes dont la compétence est extrêmement appréciée.
M. Lucien Foulet, avec lequel j'ai eu le plaisir de m'entretenir longuement, m'a donné sur la jeunesse californienne d'intéressantes indications :
— Le mouvement de sympathie en faveur de la culture française, m'a-t-il dit, qui se dessine actuellement dans les universités de l'Est se fait également sentir dans l'Ouest. Nous n'avons pour l'instant aucun motif pour juger la situation
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avec pessimisme. Nous devons énormément travailler, voilà tout.
« Un quart environ des étudiants et des étudiantes de Berkeley — soit un millier — suivent les classes de français. Il y en a malheureusement un certain nombre qui ne fréquentent nos cours que pendant un an ou deux ans et n'emportent de là qu'une culture superficielle. Beaucoup cependant continuent à apprendre notre langue et à la fin de leurs études en apprécient le charme et la délicatesse.
« Les femmes surtout nous offrent une précieuse collaboration pour la diffusion du français, comme c'est le cas pour la plupart des études historiques et littéraires. Elles sont plus disposées que les jeunes gens à se livrer aux humanités. Ayant davantage de loisirs, elles s'adonnent aisément aux tâches désintéressées. Notez toutefois que si l'allemand est un peu plus répandu que le français à l'Université, l'espagnol et le français réunis l'emportent de beaucoup. Il y a là de fortes racines latines et d'autre part les relations de la Californie, tant avec le Mexique qu'avec les Etats de l'Amérique du Sud, engagent les
étudiants à diriger leurs efforts de ce côté. »
— Quels sont les auteurs français qui s'imposent le mieux à l'attention des élèves?
— Il est facile de vous répondre : tous ceux qui exaltent l'enthousiasme ou la gaieté. Cette tendance psychologique se manifeste sans cesse. Ainsi, les étudiants californiens comprennent fort bien l'héroïsme cornélien, mais ils ne goûtent qu'à demi la subtilité racinienne. Us s'éprennent volontiers de Victor Hugo dont ils jugent les œuvres en prose — les Misérables notamment — au-dessus de toutes les autres productions. H y a là un large souffle d'humanité qui les émeut. Si vous mettez Balzac entre leurs mains, ils seront désorientés malgré les campagnes de William James en faveur de notre grand romancier. C'est qu'ils ne tolèrent pas le pessimisme. Offrez-leur, au contraire, quelque morceau de notre littérature de bravoure depuis la Chanson de Roland jusqu'aux Trois Mousquetaires et à Cyrano de Bergerac. A la bonne heure. lis seront enchantés de suivre des exploits chevaleresques. De même, ils riront de bon cœur devant le comique de Molière, de
Beaumarchais même et ils s'esclafferont aux tartarinades d'Alphonse Daudet parce qu'ils sentent l'humour français et qu'ils aiment le franc rire. L'ironie quintessenciée d'Anatole France aussi bien que la langue raffinée d'un Flaubert dépassent leur subtilité.
« Dans ce pays de soleil et d'idéalisme triomphant je ne saurais parler de la mélancolie de Chateaubriand, de la tristesse de Lamartine, à plus forte raison de la neurasthénie de Baudelaire. Avant tout l'université américaine est une école de vie et d'espérance. Aucune littérature ne prévaudra là contre. Le souci de la forme nous empêche trop souvent en France de cultiver ces vigoureuses vertus. Nos auteurs auront d'autant plus de chances de triompher ici qu'ils inspireront de l'audace et de la joie. N'est-ce pas après tout un magnifique programme? »
Les étudiants de Berkeley ne songent qu'à la conquête de l'avenir et ils ne peuvent à cet effet choisir de meilleures armes.