Un volume avec portrait
PROMEN LUES BIOGB l'PHIQJ
ions multiples, fauteur des Diaboliques n'ayant jamais pu se défaire du tourment de ia coquille. Il était du reste mauvais cor recteur et coutumier dr*nttnambrables oublia.
De tous ses amis de Normandie, labbe Anger fut un de ceux qui vinrent le plus souvent à l'hôtel GrandvaJ.
« Un jour, écrit l'abbé Anger, j'arrivai chez M. d'Aurevilly, ayant dans ma poche les ////pressions de Vo/ja/je en Hollande.
Je connaissais beaucoup ia Hollande par les récits de mon père et par les longues conversations des militaires qui avaient fait la conet y étaient restes sous le roi Louis, père de Napoléon III. Je revenais donc souvent à ces ré< Lts de Hugo qui complétaient parleurs détails locaux tout ce que j'avais appris veillées de la maison
paternelle.
En entrant à l'hôtel Grandval, je sortis le livre de ma poche.
— Qu'est-ce que ce livre ? me dit M. d'Aurevilly.
— G'est quelque chose que j'aime beaucoup, le voyage de Victor
eu Hoiiande, j'en suis à ia description de Dordrech et de sa cathédrale.
— Nous alions le lire, dit le mairie, est-ce long ?
— Une dizaine de pages.
— Très bien, il est dix heures et nous allons avoir lu cela à midi IS un quart. »
Voici ces pages et les réflexions je Barbey d'Aurevilly ;
« Victor Hugo suivait le guide et nous arrivâmes à la cathédrale.
« G'est une ancienne e clique du xive siècle transformée
en temple protestant, nous devrions dire défigurée.
u Au point de vue de l'art, le protestantisme, c'est la religion des Vandales. Il a pénétré dans toutes les égiises avec ia hideuse furie de la démolition éperdue. Les merveilles sans cesse réunies depuis des siècles, qui constituaient ie mobilier des cathédrales, il en a fait de la cendre et des débris.
Le vitrail qui transformait la fenêtre en un tableau mystérieux . lue jour par le soleil, le jubé, magnifique portail intérieur qui créait dans l'église une sorte de majestueuse retraite à Dieu et où les artistes épuisaient leur imagination eî leur goût ; les tombes, silencieux lits d'àmes gravement ra coûtes ; les statues,
population tranquille et superbe, qui animaient doucement la ligne blanche des piliers, les retables de marbre et de menuiserie qui taisaient fourmiller derrière l'autel des fouillis de figurines dorées ; les reliquaires éblouissants, les lutrins monumentaux ou s'étalait le beau
missel à fermoir d'argent ; les chœurs et leurs stalles, les colonnes et Leurs fresques, les paves et leurs mosaïques; les clefs de voûte historiées et leurs grandes coupes tombant de la hauteur de la nef; les bannières brodées entrevues à travers des nuages d'encens, les vaisselles, les chapes de brocard, les mitres de pierreries, les ostensoirs, les calices, les ciboires, les fonts baptismaux, l'autel d'or, le prêtre d'or, les tryptiques de Van Eyck. de Memling, les grands cadres de Rubens et de Murillo, toute cette décoration splendide que quinze - avaient ientement composée autour d'une idée, le protestantisme, l'outil de l'ombre à la main. l'a semée aux quatre vents et en a fait un tas de décombres, lamentables pour les éternels amants de l'art. »
M. d'Aurevilly m'interrompit au bout de ma longue période et me dit :
— Oui, mou cher Abbé, ceci est très beau de vérité, de sentiment, de couleur et d'imagination. Le cœur catholique vit encore, chez cet homme, des émotions juvéniles non éteintes. Voyez si Hugo ne connaît pas le mobilier de l'Eglise comme un lévite '? Et comme un lévite transporté, enthousiaste, plaintif comme Jérémie qui n'annonce pas les ruines de Jérmalem, mais qui pleure sur elle.
Je repris ma lecture :
« Le protestantisme a remplacé les sculptures par le bois peint, les fresques par le badigeon, les vitraux par des vitres, les pierres tombales par de la brique, les jubés par des balustrades de sapin, les stalles par des banquettes, les lustres par des quinquets. ie prêtre d'or par le prêtre noir, l'art par le néant, toute cette immense vie de la cathédrale par je ne sais quel spleen composé de fanatisme et de pédantisme. Il a tout enlevé, tout détruit, tout ratissé, tout nivelé, tout dépeuplé, tout cassé, tout brûlé, tout noirci, tout blanchi, puis, quand cette cathédrale, hier encore paktis prodigieux, a été une épouvantable masure, quelque chose comme la loge de concierge du Ciel, il a dit à Dieu : a Entrez ! »
— Oui, lit d'Aurevilly, le protestantisme pour l'a.'t, c'est Dieu ennuyeux.
Je repris :
— • La cathédrale de Dordrech a dû être autrefois d'une grande magnificence.
— Mon cher Abbé, dit d'Aurevilly, cette superbe cath.diale me rappelle que la Hollande est le pays des Elzévirs, pays complet pour les arts, l'architecture, la poésie, ne fût-ce que Jacob Uàts, pays des grands fleuves, de la puintuiv immortelle, des marins de génie, de la
nationale et du patriotisme. C'est frappant, comme toutes les
grandes choses se tiennent dans un pays : un grand sentiment allume les grands sentiments et quand une erreur n'est ni combattue ni déshonorée, elle devient épidémique et abâtardit un peuple entier. Mais ici quelle émulation de noblesse et de grandeur !
Je revins à Victor Hugo et à sa description des stalles de la cathédrale :
« La majesté de l'ensemble n'est que par la perfection du
détail. Pas un projet qui ne soit la grâce ou la beauté, pas un torse qui ne soit un miracle de modelé, pas un pli de robe qui ne réalise tout un idéal i. pas un ornement qui
n'épuise l'écrin de l'arabesque et de cette flore délicate propre au ciseau de la Renaissanc i.
Profusion, goût, qualité, conception, finesse, aspect monumental et somptueusement décoratif, tout est là. »
Voilà la gloire, dis-je, et voici les lamentations, écoutez, maître :
« Eh bien, toul nbe en ruine ou à peu p mds trous
arrêtent t mt-à-coup votre pied sur Fin 'lier des stalle-
jours disjoignent les panneaux, l'arête des sculptures, les li offrent le poli de l'usure et la balafre d'on ne sait quels coups de sabres stupides... Le marteau du calvinisme a meurtri ce chef-d'œuvre, le tumier de l'empire l'a pourri... Rien n'est comparai)] fécondité de l'homme, si ce n'est sa faculté de destruction. 11 mas un édifice qu'il a magistralement construit et paré, puis il 01 Cela était, cela n'est plus, voilà tout. »
Eh bien ! dis-je à d'Aurevilly, que pensez-vous de cette ;
— Je pense, répondit-il, que Victor Hugo a raison et à mis i de tristesse et de larmes méritées que partout ailleurs. Il nous montre ce qui est vrai et il est compétent, que le catholicisme artistique vaut au moins le siècle de Periclès et d'Alexandre. Il ne copie pas. Il s'enflamme et il surpasse en quantité et en qualité. L'idée, elle, a l'àme du inonde pour territoire et pour empire. Son royaume nulle part, son triomphe partout. Elle est ce qu'on n'attend pas et ce qu'on accueille partout. Elle n'est pas toujours la langue qui se parle, mais elle est toujours le mot qui se dit. Elle est victorieuse, univers» éternelle. Sa flamme est partout sur l'esprit humain. Et qa'e que la flamme rie l'idée ? C'est le verbe, c'est le premier vers d'Homère, c'est l'épée flamboyante de l'archange...
11 y avait aussi à Saint-Sauveur une autre personne avec laquelle Barbey d'Aurevilly avait conservé des relations, c'était Mlle Elisabeth Bouillet, dont le nom revient
souvent dans sa correspondance. Il dînait quelquetoischez elle, et quelquefois l'abbé Anger l'y accompagnait.
Celui-ci disait... « Barbey d'Aurevilly chez moi déclamateur. liseur chez Mlle Bouillet. »
Jusqu'à la mort de Barbey, ses deux amis de Saint- Sauveur n'eurent rien de plus précieux que ses visites, ses lettres et les objets qu'il leur offrait, souvenirs en apparence insignifiants, mais qu'ils conservèrent comme des reliques.
Barbey d'Aurevilly ne savait rien refuser à celui qu'il appelait son second frère et s'ingéniait à lui causer de la joie par le caractère des cadeaux qu'il lui offrait.
C'est ainsi qu'il plaça un jour dans la chapelle de la Délivrnnde une bannière aux armes des d'Aurevilly et sur la modeste table du Chapelain un coupe-papier d'ivoire sur lequel il avait écrit son nom à l'encre violette.
Parmi la modeste vaisselle de l'abbé Anger on pouvait voir une petite tasse en terre noire et dans la tasse une cuiller en vermeil. Cette tasse avait été fabriquée dans un village du Cotentin et quoiqu'elle fût en terre grossière. Barbey d'Aurevilly y attachait beaucoup de prix et n'en voulait pas d'autre pour boire le café que lui servait l'abbé Anger.
On ferait facilement un petit musée d'Aurevilly avec ces souvenirs et combien d'autres sans oublier la bibliothèque de l'abbé Anger.
Après la mort de son grand ami (1889). le Chapelain de la Délivrande s'enferma de plus en plus dans la solitude austère qu'il s'était créée. Il ne connut plus guère que ses pauvres. Le clergé médiocre de la contrée ne comprit pas cette figure hautaine ni les apostrophes énergiques dont le vieux prêtre émailiait ses sermons quotidiens. Il vécut jusqu'à quatre-vingts ans volontairement dénué ; ridiculisé aussi à cause de sa foi, à cause de sa charité et un peu aussi à cause de son admiration pour Barbey d'Aurevilly encore méconnu à Saint-Sauveur, excepté de ceux qui l'ont approché et ont pu juger de l'extrême simplicité de cet artiste aux apparences excentriques.
Ils sont peu nombreux maintenant dans son pays d'origine. MUa Bouillet était morte en 1894. L'abbé Anger mourut en 1906, au mois d'août, dans les bras de son fidèle Louis, qui après l'avoir soigné avec un admirable dévouement, mit tous ses soins pieux à exécuter ses dernières volontés en conservant le petit musée des souvenirs de Barbey d'Aurevilly et l'importante bibliothèque où l'auteur des Prophètes du passé voisinait avec les théologiens.
Ces livres dédicacés sont les derniers vestiges de l'existence de Barbey d'Aurevilly à Saint-Sauveur.
Mais la bourgade écossaise parlera longtemps encore du grand Normand à ceux qui viendront le chercher parmi les spectres à côté desquels il disait qu'il marchait toujours quand il revoyait la terre natale
C'est qu'ils y viendront après l'avoir lu et ils retrouveront les restes du Quesnoy où demeurait SombrevaL la rue des Lices que les chevaux de Néhel traversèrent d'un si furieux galop, la tombe de l'abbé de Percy auprès de la vieille église et celle de l'abbé Léon d'Aurevilly dans les fossés du château.
Retrouveront-ils, je me permets d'en douter, à côté de la chapelle de la Délivrande, la petite cabane au toit de chaume où mourut l'abbé Anger et où il donna jusqu'à l'âge le plus avancé l'exemple d'une vie sacerdotale à la fois intellectuelle et désintéressée?