A ELLE ! A ELLE ! A ELLE
Oh ! qui pourra dans ton cœur, femme, Mouiller l'ancre des passions, Et crocher son âme à ton àmc Du grappin des tentations !
Dans le calme plat de l'orage Ton œil seul guide mon esquif.
C'est vers toi que ma barque nage En gouvernant sur ton «'il vif !
Sur ton front Dieu jeta l'eto.le De poésie et déjà j'ai A tes yeux déferlé la voile Dont mon amour s'est ombragé.
Ange, myte, gnome ou sylphide, Qu'importe ! Voici venir l'instant où ta paupière limpide Comprendra mon regard de L:nx
Au désert blanc, neigeux de sable.
Où la tente se plante, moi, Je voyage, chameau minable, Mais j'ai soif et j'ai soif de toi :
Je boirai dans ton puits de grâces Oui, je boirai, je boirai tant, Que mes pas laisseront leurs traces Sur tes appas, sable mouvant.
Souris, oasis de ma vie, Souris au chameau malheureux.
Le mirage c'est sa patrie Et sa patrie est dans tes yeux.
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Que noua Fail que le dt'sert roule Du sable plein tout l'univers, Le vent en un instant s'écoule, Mais lé salile garde les VcFS !
« — Lorsque j'eus ri tout seul et tout à mon aise de la sublime épitre qui venait de m'être confiée, j'allai retrouver mon poète que j'avais laissé sur le gaillard d'avant. Il attendait mon jugement avec une anxiété visible et comme un auteur attend l'arrêt du parterre.
« En me voyant revenir à lui il me demanda :
« — Eh bien ! que pensez-vous de ces vers-là ?
>< — Mais, je n'en pense rien encore.
« — Avez-vous remarqué les idées neuves quej'ai réussi à jeter, à semer dans la langue poétique que je me suis créée ?
« — Oui, j'ai remarqué surtout quelques expressions un peu hasardées.
« — Lesquelles?
« — Vous vous comparez à un chameau, par exemple, et vous faites des charmes de votre belle un sable mouvant..
« — C'est justement là le sublime : images orientales !..
« Et mon désert neigeux de sable, et mon puits de grâces dans le désert où la tente se plante, la tente arabique, la vraie tente des caravanes ! Et puis que ditesvous de l'adresse avec laquelle j'ai mêlé l'allusion maritime à tout ce fracas de sentiments passionnés, le mouillage de l'ancre des passions sur le fond de l'âme, le grappin des tentations crochant nos deux âmes â l'abordage. Voilà du frappé, j'espère, de l'actualité palpitante !...
« — Et vous aurez l'audace de faire remettre cette épître à la comtesse ?
« — Et, à ma place, que feriez- vous, je vous le demande ?
« — A votre place, à vous parler franchement, je m'en servirais pour allumer demain matin le feu de ma cuisine l
« — Allumer le feu de ma cuisine avec mou épitre ?
« Ah ! je me doutais bien que vous étiez un raciniste un des moutons routiniers de Despréaux et un admirateur momie du marquis Arouet de Voltaire... Allumer le feu 1
oui, elle allumera le feu dans son âme brûlante qui a déjà su comprendre l'âme du poète malheureux... »
L'auteur du Banian ne semble pas se douter que les expressions les plus mauvaises de sa parodie devraient être attribuées, non pas aux poètes de l'école de Victor Hugo, mais plutôt à ceux qui, comme Corbière, détracteurs acharnés du romantisme, donnaient le nom de classiques à des barbares.
C'est dans Viennet ou Ancelot qu'on trouvera des vers comme ceux-ci :
Ton oeil seul guide mon esquif En gouvernant sur ton œil vif '
ou encore :
Que mes pas laisseront leurs traces Sur tes appas, sable mouvant.
Mais on n'y trouverait certainement pas une strophe du genre de celle qui commence par ce vers :
Sur ton front Dieu jeta l'étoile.
L'effet très heureux que Corbière a tiré du rejet de la rime, puis de l'énumération jusqu'au mot: « Qu'importe! » lui échappe.
Involontairement il emploie, vingt ans avant les Odes funambulesques , des procédés de versification dont il ne voit pas la richesse. Confusion et parti-pris évidents.
Cela n'empêche pas, du reste, le Banian d'être une œuvre romantique et de renfermer plus d'une page dans le goût de l'époque.
Ajoutons que, parmi les auteurs de second ordre de son temps — Fulgence Girard, Jules Lecomte, Ernest Fouinet, la duchesse d'Abrantès — Corbière occupe la première place.
Dans La Panhypocn.siade de Népomueène Lemercier on lit :
àur ton sein immobile et pur comme un miroir Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir,
(Le Pêcheur I)
Tristan Corbière connaissait il les vers du Banian ? Oui, assurément. D'abord, nous le savons grand admirateur de l'œuvre paternelle. Et si nous l'ignorons, la pièce en
question suffirait pour nous apprendre que Tristan avait au moins lu le Banian.
Je crois même qu'il a su profiter étrangement de ces quelques strophes qui lui ont peut-être révélé sa manière.
Dès son premier essai il trouve bon de se comparer non à un chameau, mais à un crapaud :
Bonsoir ! ce crapaul-là, c'est moi !
Dans le Poète contumace : « Ma fièvre de toi » traduit presque le « j'ai soif de toi » du banian — et le poème pourrait s'intituler : A Elle I A Elle ! Dans le Pardon de Sainte- Anne a-t-il pensé au « puits de grâces» lorsqu'il écrit :
Si r.os corps sont pesants sur terre
Ta grâce est un bain de santé ?
Dans les Gens de mer, il mêle l'allusion maritime au fracas des sentiments, comme dirait le banian :
Tous les ans plus ou moins je relâchais pré* d'elle
Un mois de mouillage à passer Et je la relâchais tout fraîchement fidèle
Et toujours à recommencer.
Donc quand la barque était ;i lîajiçre, sans malice
J'accostais, novice vainqueur, Pour mouille)' un pied d'ancre, espérance propice,
Un pied d'ancre dans son cœur !
Ah ! la mer et l'amour ! — on sait — c'est variable.
Et toujours et partout dans ses poèmes il y a un goût de la parodie qui s'alliait parfaitement avec ses instincts de mystificateur.
Car, non seulement il dissimule sa personnalité vraie derrière un Corbière de parade, mais il sait imervertir les dates de ses poèmes, confondre volontairement ies contrées
où il ne fait que passer avec des pays lointains où il n'a jamais mis les pieds, inventer, durant un séjour à Capri, un Saint Tu-pe-tu de Bretagne dont la chapelle est introuvable l. — rude besogne préparée à ses biographes, et malheur à ces derniers s'ils n'ont pas accueilli avec circonspection les récits des amis de Corbière qui furent les premiers mystifiés.
Tristan, lui aussi, se moqua des romantiques, mais, trop adroit pour critiquer leur versification, trop sensible pour ne pas goûter la manière sentimentale qu'il devait s'approprier quelquefois, il voulut seulement rire aux dépens de ceux qui larmoyaient à propos de tout ou de rien :
. . . J'en ai lus mourir.
Dans la pièce Un jeune qui s'en va, il prouve qu'ils les a lus tous et sa critique ressemble à une suite de petits croquis avec des traits exacts cachés sous la caricature énorme.
Si le Banian n'avait qu'un mince intérêt, il faudrait encore lui donner une place à part dans l'œuvre d'Edouard Corbière à cause des vers qui ont fourni au génial auteur des Amours jaunes une indication qu'il n'a pas dû négliger.
Mais le Banian n'offre pas qu'un intérêt de curiosité, on peut le lire avec plaisir. C'est un roman d'aventures mieux construit que le Négrier, et on pourrait même se demander pourquoi Edouard Corbière fut toujours appelé l'auteur du Négrier plutôt que l'auteur du Banian ?
Et Tristan Corbière lui-même dédia son livre à l'auteur du Négrier.
Faut-il y voir une intention ?
Ce grand mystificateur qui disait :
L'art ne me connait pas, je ne connais pas l'Art !
et qui mentait, en disant cela, avec un art infini, a-t-il voulu cacher aux yeux des lecteurs futurs la bévue pater-
1. Voir le Fureteur breton, juillet. Article de Léon Durocher.
nelle ou dissimuler la source de cet immense rajeunissement du romantisme que fuient les Amours jaunes ? Pour ces deux raisons, peut-être, il n'a jamais parlé du Banian. Il fit semblant d'ignorer ce roman comme il supprima â'Oceano Nox la strophe qui eût pu nuire à la magnifique apostrophe :
Eh ! bien ! tous ces marins, matelots, capitaines.
Dans les deux cas, il a bien fait.