UNE INVITATION DE J.-K. HUYSMANS
En 1882, J.-K. Hirysmans connaissait déjà le château de Lourps, dont il ne devait prendre possession que deux ans plus tard.
Son ami. le graveur Bescherer, qui fréquentait depuis longtemps le pays, l'avait entraîné à Jutigny et Huysmans, lorsqu'il eut gravi la pente qui conduit au cimetière de Longueville et à l'église abandonnée et qu'il eut découvert le castel en mines, fut très vivement impressionné et séduit. Il écrivait alors A rebours et imagina de faire naître le duc Jean Floressas des Esseintes dans ce décor romantique.
Ainsi les premières pages d'A rebours nous initient aux parages de Lourps dont l'auteur devait nous donner dans un autre livre. En rade, une exacte et minutieuse description
Il n'y a rien à changer, après trente-cinq ans, ni dans l'ensemble, ni dans les détails, au récit de Huysmans. Pour connaître Lourps, il suffit de se reporter à son roman.
Huysmans a un peu agrandi les proportions, comme un bon peintre impressionniste devait le faire. Que l'on sache et cela suffira aux curieux d'excursions et de pèlerinages, que le château de Lourps est resté tel qu'il était à l'époque où l'auteur d'En rade y séjourna.
On a seulement déboisé aux alentours ; l'allée qui monte, de la route au château, n'est plus bordée de chênes : il n'y a plus qu'un fouillis de verdure tout contre les bâtiments, dissimulés jadis par de grands bois.
Lourps est situé à sept kilomètres de Provins dont on aperçoit nettement la tour, de tous les points de la vallée.
Cette vallée est celle de la Voulzie et cette petite rivière paraît avoir exigé de la nature, pour ses ébats, un espace ordinairement réservé à des fleuves très importants. Longuevilîe. Saint-Savin et Juvigny forment face à la vallée, un vaste triangle de terres cultivées.
Au centre du triangle, il y a une colline et sur la colline le château de Loups.
Lorsqu'on suit l'avenue qui y conduit, venant de Longueville, on le devine au milieu des taillis ; on ne le voit qu'en pénétrant dans le jardin, après avoir franchi les douves.
En revanche, l'église et le cimetière qui l'avoisinent se détachent au sommet du coteau et donnent à l'ensemble du tableau une grandeur mélancolique.
Les cinq ou six chambres habitables de Lourps qui. au dire de Rin^smans, lequel a certainement exagéré, en compta deux cents, sont dans un état de délabrement tel qu'il devient impossible de les louer ainsi qu'on l'a fait jusqu'à présent. Cela n'empêche pas d'ailleurs le château de conserver aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur cet air aristocratique qui attendrissait Huysmans et qui tient surtout au style xvm? siècle qui est là très défini et qui, plus qu'aucun autre, prend dans l'abandon et sous les taches, une grâce touchante. Les pièces encore habitées aujourd'hui, précisément parce qu'on les a nettoyées et u)n peu ornées, sont d'une incroyable laideur.
Toutes, comme Huysmans Ta constaté pour la chambre de la marquise, ont dans l'ombre une apparence de santé et sont à la lumière, ignobles.
Et le chapitre d'En rade où elles sont décrites, est à la fois exquis et douloureux. L'écrivain a atteint, comme pour la Bièvre, le maximum d'émotion possible avec ici
plus d'élégance et de raffinement tant l'inspiraient sincèrement les restes décrépits d'une époque de luxe.
Si la description du paysage et de l'habitation est dans En rade rigoureusement conforme à la vérité, celle des faits qui s'y déroulèrent durant les séjours de Huysmans, ne Test pas moins. Tout, depuis le combat avec le hibou, dans l'escalier du château, la première nuit qu'il y passn, jusqu'à l'achat d'une fillette de vin frauduleusement baptisée par les paysans et aux exigences de la boulangère qui laissait le pain au bas de la côte, arriva comme il l'a raconté.
Les individus sont, dans En rade, portraiturés avec un soin tout particulier On se souvient, à Jutigny, du facteur ivrogne, gourmand et inconvenant qui, sans s'excuser, sans qu'on l'y invitât, se coupait un large morceau à même la miche et engouffrait par bouchées énormes, tout un fromage.
L'oncle Antoine et la tante Norine n'étaient pas parents de Lluysmans ni de celle avec qui il vivait et qui l'accompagna à Lourps, mais leurs noms, leur physionomie et leur langage étaient tels que le romancier nous l'a rapporté. Un seul point de l'histoire d'Antoine et de Norine n'est pas tout à fait véridique. Les deux paysans n'habitaient pas à côté de Lourps. mais au village de Jutigny et Huysmans logea chez eux. lorsqu'il vint pour la première fois dans le pays, alors qu'il ne songeait pas encore à s'installer au château. Mais depuis il retourna fréquemment les voir, les fit causer, examina dans ses coins et recoins leur logis et cela nous valut l'inoubliable description, des deux gravures d'Epinal. une des cocasseries les plus réussies de J.-K. Huysmans. Les portraits d'Antoine et de Norine sont si frappants de ressemblance que ceux qui avaient pose se reconnurent lorsqu'on leur lut tous les passages qui les concernaie»t. Ils furent bouleversés à cette lecture et songèrent même à des représailles que J.-K. Hu3Tsmans sut éviter en ne revenant jamans à Lourps et à Jutigny. après la publication de son livre.
En 1885, Huysmans s'était habitué à la vie de château. Il avouait que les inconvénients causés par l'isolement de
Lourps et son installation primitive, étaient compensés par l'air très pur qu'on y respirait : « Il y a là, disait-il, un merveilleux tonique et des apaisements d'esprit qu'on ne saurait trouver ailleurs ». Il s'était arrangé un cabinet de travail où. bien des pages d'En rade ont été écrites. Ceux qui l'y ont vu prétendent qu'il y avait apporté des papiers du ministère de l'Intérieur, il était alors sous-chef de bureau, et que les travaux littéraires ne l'occupaient pas exclusivement. La chose est peu probable.
En réalité, les papiers du ministère étaient utilisés pour ses travaux de littérature, tels que des brouillons sur lesquels il jetait à toute heure, même la nuit, les esquisses de ses romans.
Le cabinet de travail communiquait avec sa chambre à coucher.
Et pour ceux qui voudraient, en visitant Lourps, retrouver cette chambre, il faut la chercher au premier étage, presque au bout du grand couloir et à droite. La chambre a une alcôve et la porte d'entrée est à gauche de l'alcôve.
Au commencement de l'été de 1885, J.-K. Huysmans eut l'idée d'inviter deux de ses meilleurs amis, Georges Landry et Léon Bloy à venir partager ses joies de campagnard.
Il leur fit un tableau un peu embelli de son manoir « revenu, disait-il. à l'état de nature et où l'on passe de quiètes heures sur des gazons où il y a des traces de corbeilles rares... »
Georges Landry, retenu à Paris par ses fonctions de comptable, ne put répondre que négativement à l'invitation de Huy ;ma is.
Léon Bloy fit tout d'abord une réponse évasive ; mais, lorsque Huysmans fut installé à Lourps, au mois d'août, il écrivit à Bloy une lettre si pressante que celui-ci décida d'accepter. La lettre donnait des informations précises. Bloy n'avait pas à se préoccuper de la mangeaille 'sic). On s'arrangerait toujours. La question du coucher était plus compliquée et nécessitait pour l'auteur du Désespère, le transport d'une couverture et d'un oreiller.
Vers le 20 août, je n'ai pu préciser celte date, Léon Bloy, muni d'un colis volumineux, s'embarqua à la gare de l'Est et vint passer une quinzaine de jours au château de Lourps
lluysmans l'attendit à la gare de Longueville et lui promit de bonnes journées : « Çà sera une rade provisoire, disait-il, une halte contre les poursuites de la grande muflerie. »
Et Bloy répondit à Huysmans qu'il s'apprêtait : « à vomir à plein pot avec lui sur la Salauderie contemporaine. »
Ces deux hommes dont l'amitié devait si mal finir, étaient alors au mieux.
Si la correspondance de J.-K. Huysmans est un jour publiée, on y verra les félicitations qu'il adressait à Léon Bloy quand celui-ci publia ses premiers livres : Le Révélateur du Globe et les Propos d'un entrepreneur de démolitions.
On y verra aussi à quel point l'auteur d'A rebours fut flatté et touché de la défense que Léon Bloy fit de ce chefd'œuvre, à plusieurs reprises, dans le Chat Noir et dans sa petite revue Le Pal.
Les deux amis avaient parfois des discussions littéraires, pendant cette villégiature. Bloy qui ne put jamais admirer Mallarmé disait à Huysmans qui lui représentait la probité, la noblesse et l'insuccès du poète : « C'est inutile, vous ne me convertirez pas ! »
Mais ils s'entendaient à merveille quant au roman ridicule de Josephin Péladan, Curieuse, qui paraissait alors en feuilleton et dont ils se faisaient la lecture à tour de rôle, le soir. Les vieilles voûtes de Lourps retentissaient de leur rire.
Tous deux aimaient les jardins, Léon Bloy comme un sylvestre, Huysmans en amateur de fleurs phénoménales.
Leurs goûts culinaires surtout différaient. Huysmans mangeait de préférence la mie du pain et Bloy la croûte qu'il frottait d'ail.
Comme je l'ai dit plus haut, je ne puis fixer le nombre de jours qu'ils passèrent ensemble à Lourps, ne sachant pas la date exacte de l'arrivée de Bloy, dans le courant du mois d'août.
Mais je sais qu'ils rentrèrent en même temps à Paris, le 5 septembre.
La pluie s'était mise à tomber ; l'impossibilité de franchir le déluge de boue qui les entourait, rendait le séjour désastreux.
Us décidèrent d'abandonner la campagne et écrivirent à Georges Landry : « Si vous pouviez venir dimanche soir nous récolter à la gare de l'Est, nous serions joliment contents de vous voir. »
Léon Bloy remit sur ses épaules ses couvertures, son oreiller et ses hardes et quitta Lourps pour n'y jamais revenir.
J.-K. Huysmans y revint l'année suivante et y acheva En rade.
Auparavant, il publia une nouvelle édition de ses Croquis parisiens, chez Vanier ; le graveur Bescherer, le même qui lui avait fait connaître Lourps, orna le livre d'un portrait qui passe pour être un des meilleurs du Huysmans d'avant la conversion. C'est ce Huysmans là auquel devront penser les pèlerins de Lourps. s'ils veulent évoquer la physionomie du maître entre la pelouse au gazon mort. le puits avec sa pagode en tôle et la petite porte du cimetière qui, comme autrefois, ne s'ouvre qu'après des poussées rudes et réitérées.
Us s'étonneront de ce qu'aucune amélioration n'ait été apportée dans l'entretien de l'église quand ils verront ce même autel aux planches mal rabotées, décrit par Huysmans en 1885 : « ... et surmonté d'un tabernacle constellé de même qu'une enveloppe de biscuits d'hospice, d'étoiles en argent sur un fond bleu, de flambeaux munis de faux cierges en carton et de vases égueulés, privés de fleurs... »
Le cimetière est mieux entretenu et on lit sans trop de dillicultés sur une pierre le nom de cette marquise de Saint-Phalle dont Huysmans semble avoir cherché en vain la tombe et qui mourut à Lourps, dans la chambre aux d :ux cheminées, à l'âge de cent ans.
A Jutigny, non seulement le souvenir de J.-K. Huysmans est gravé dans toutes les mémoires, mais tous les
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paysans, jeunes et vieux, ont lu En rade et se passent encore aujourd'hui de mains en mains, ce tableau si profondément vrai de leurs mœurs et de la contrée qu'ils habitent.
On dit aussi que les rancunes, gardées à l'auteur pur quelques-uns, ne sont pas éteintes.
Les séjours de Huysnians à Lourps sont comme une halte entre sa vie d'écrivain naturaliste et celle d'écrivain catholique qu'il devait mener plus tard.
Le titre d'En rade marque excellemment dans son oeuvre la place de ce livre.
Parmi tous les logis de Huj^smans que MM. Poinsot et Langé ont énumérés et décrits dans le petit livre qu ils viennent de publier ', il s'en trouve certainement de plus intimes et de plus mystiques, aucun ne s'est mieux conservé que Lourps dans l'intégralité de sa forme et de sa couleur.
Enfin, si les logis hu\rsmanesques de Paris furent fréquentés par des académiciens, des magiciens et des chanoines, le château de Lourps aura vu Léon Bloy ami et invité de J -K. Huysmans. 11 est des circonstances moins étranges et des visiteurs plus banals.