Avec Madame de Lïstenois
2. La duchesse de Lorges, tille de Chamillard et belle-sœur de Saint- Simon. Elle mourut à 28 ans dos suites de la grossesse dont il esl question dans la lettre du duc.
Sa disgrâce date de 1701. Jl vint à cette époque jouir en paix de son manoir de Courcelles, jusqu'à sa mort en 1721.
On fit alors ces mauvais vers prouvant qu'il était resté impopulaire et que ses ennemis avaient fait courir le bruit qu'il devait sa haute situation à son adresse à jouer au billard :
Ci-git le fameux Chamillard De son roi le protonotaire Qui fut un héros au billard Un zéro dans le ministère '.
Le château de Courcelles avait été construit (1640-1660) par Louis de Champlais qui s'y ruina. Sa veuve et ses entants renoncèrent à sa succession et c'est alors que Chamillard, marquis de la Suze, acheta Courcelles.
Aujourd'hui, c'est un château à peu près abandonné et ce sera dans quelques années, une ruine.
Si, comme l'a dit Hello, le devoir des ruines est d'être majestueuses, Courcelles n'y manquera pas. Dès qu'on l'aperçoit, de la route du Mans, il s'impose et à mesure qu'on s'approche, on est étonné d'un pareil abandon étant donnée la solidité au moins apparente de la bâtisse. On sent qu'elle va mourir et qu'il suffirait d'un rien pour l'en empêcher.
Un pont-levis qu'on n'a pu complètement relever, symbolise, immobilisé au milieu des broussailles, le détraquement de cette grosse machine sur laquelle la vétusté, le vent, la pluie et le soleil ont commencé leurs travaux de peintres et de sculpteurs.
1. Voici d'autres vers médiocres où Chamillard est insulté et Victor Hugo en est l'auteur :
La Fontaine offrait ses fables Et soudain autour de lui Les courtisans presque affables, Les ducs au sinistre ennui, Les Louvois nés pour proscrire Les vils Chamillard rampants, Gais, tournaient leur noir sourire Vers ce charmeur de serpents,
PUOMENADES BIOGRAPHIQUES 87
Autour du château il y a des douves et un large espace découvert où l'on pourrait facilement tracer un jardin français : un peu plus loin, sur les collines, des bois d'un aspect plus sauvage que ceux de Satory ou de Marly, ajoutent au classicisme de la construction versaillaise un cachet fie solitude.
A l'intérieur, des meubles du temps ornent tristement un salon décoloré : le fauteuil où dut s'asseoir Saint-Simon a l'étoffe déchirée. La salle à manger a ses murs entièrement couverts de peintures dont on ne peut plus apprécier la valeur. On constate seulement que tout y était achevé et d'une grande pureté de style; l'escalier est remarquable.
Il y a une galerie ornée de portraits lesquels sont couverts de moisissures et leurs cadres dorés sont mangés par les vers. Au bout de cette galerie de belles proportions, s'ouvre une large porte et c'est la tribune donnant sur la chapelle, réduction un peu lourde de la chapelle de Versailles, mais plus intime, plus émouvante que cette dernière devenue une pièce de musée, un lieu trop fréquenté des toules.
Mais, toutes ces imitations, toutes ces reproductions plus ou moins réduites, ne forment pas le caractère particulier et saisissant du château de Courcelles ; et si vous voulez avoir de son ensemble une impression que la visite déjà si curieuse de l'habitation ne saurait vous donner, suivez la route dans la direction du Mans et à trois cents mètres environ, là où commencent les bois, engagez-vous à droite sur la chaussée d'un étang dont la distance du château semble avoir été calculée pour vous ménager cette vision inattendue.
Ici. le premier aspect que nous avons eu du paysage environnant se trouve complètement démenti, il est devenu tragique et c'est à peu près inexplicable car l'impression est intense et rien ne Ta préparée. Courcelles n'a pas de ces légendes à travers lesquelles les vieilles pierres et les arbres géants se voient quelquefois. Les hôtes de Courcelles n'évoquent point d'histoires fantastiques, mais des
idées de calme et de simplicité, une existence bourgeoise et somnolente.
Le paj7s est il d'une nature sombra ou menaçante ? NTon plus ! c'est un pays de culture et non loin un village aux rues monotones abrite des paysans dignes descendants des vassaux de Chamiliard, qui jouent aux boules dans le jardin d'une auberge sans poésie.
Non ! il a suffi d'une courbe du chemin, d'une chaussée d'étang entourée de roseaux, d'une proportion admirablement exacte entre la largeur de l'étang et sa distance du château, pour créer un étonnant décor wagnérien. un cadre propice aux chevauchées des déesses et des guerriers farouches. De là Courceiles ne paraît plus une ruine. On dirait qu'un grand seigneur l'habite toujours. Mais on a peine à s'y figurer un bonhomme épanoui et médiocre, traversant souriant et satisfait les épisodes d'un roman de M. de Régnier.
On songe plutôt à quelque Louis II de Bavière lunarien inquiet et méprisant, réfugié volontairement loin des villes et loin des cours.
Et ce roi qui chercha toute sa vie dans des entreprises architecturales à concilier le plus violent romantisme avec la belle ordonnance de Versailles, eût sans doute trouvé à Courceiles, la réalisation parfaite de son rêve.