BALZAC ET L'AFFAIRE CLEMENT DE RIS
Honoré de Balzac, en sa qualité de Tourangeau, fut le premier écrivain qui s'occupa de l'affaire Clément de Ris, dont il fit un de ses plus beaux romans : Une ténébreuse a /faire.
Depuis Balzac, plusieurs historiens en ont parlé incidemment, mais il serait à peu près impossible de faire un rapprochement entre leurs récits et le roman de Balzac sans une très intéressante brochure parue en 1872 à Tours chez Georget. libraire, rue Royale n" 12.
Elle était intitulée : Drames judiciaires de la Touraine par G. X. Carré de Busserolle, membre de la Société Archéologique de Touraine. Première livraison : Enlèvement et séquestration du sénateur Clément de Ris.
L'auteur est mort en 1909. Il avait à Tours la réputation d'un savant chercheur et d'un historien érudit, mais il n'a dans aucun autre de ses ouvrages déployé une science plus profonde, une documentation plus sûre que dans ce petit volume d'une centaine de pages, où il a clairement exposé cette affaire bizarre et tragique.
E. Biré étudia le procès Clément de Ris à propos de Balzac \ vingt-cinq ans après Carré de Busserolle.
1. Le volume d'E. Biré sur Balzac, est de 1897. Paris, Champion, un in-8°.
Dans un chapitre intitulé : Balzac et Napoléon, Biré cite Une ténébreuse affaire comme étant le plus intéressant des fragments de la Comédie humaine concernant l'époque du Consulat et les débuts de l'Empire.
Le travail d'Ed. Biré est tout-à-fait remarquable lorsqu'il analyse les personnages créés par le romancier et la manière dont Balzac employa les matériaux qu'il avait à sa disposition Malheureusement, le résumé que fit Ed. Biré de la fameuse affaire est trop court et contient quelques erreurs que je signalerai plus loin.
Voyons d'abord, à l'aide du livre excellent de Carré de Busserolle, ce que furent exactement les origines de l'attentat, l'enlèvement de Beauvais et le procès.
Avant Marengo, un complot fut oiganisé à Paris contre Napoléon afin de le renverser dans le cas où la fortune des armes lui deviendrait contraire. Fouché, Talleyrand. Carnot. Clément de Ris. Gilbert. Moreau. Sieyès et Leclerc étaient de ce complot.
La veille même de Marengo, les conspirateurs avaient, toutes prêtes, des affiches proclamant l'établissement d'un nouveau gouvernement et mettant hors la loi les factieux du 18 brumaire.
Le lendemain, dans la matinée, un premier courrier faisait pressentir que notre armée serait battue. Fouché envoya chercher les afficheurs, les crieurs et l'un de ses affidés avec un camion contenant les proclamations. Mais un second courrier, arrivé à sept heures du soir, annonça la victoire des Français. Fouché chargea Clément de Ris défaire disparaître les imprimée compromettants.
Clément de Ris les emporta dans son château de Beauvais, près Tours. Mais Fouché n'en était pas moins inquiet, car non seulement il n'avait pu s'assurer de la disparition des fameuses affiches que le sénateur devait faire brûler, mais encore il aurait voulu toute sa correspondance avec Clément de Ris, ses lettres n'étant pas moins compromettantes que les affiches.
Une explication eut lieu entre les deux hommes.
Fouché le prit sur un ton qui déplut à Clément de Kis, lequel refusa formellement de livrer ses papiers.
Telle fut l'origine de l'affaire. L'enlèvement du sénateur ne fut pas autre chose qu'une comédie imaginée parFouché pour saisir à Beau vais les papiers de Clément de Ris. comédie qui devint un drame atroce lorsque le chef de la police, obligé de trouver et de poursuivre les coupables, substitua à ses agents, véritables auteurs du crime, des innocents qu'il tit monter sur l'écbafaud.
L'enlèvement eut lieu le 23 septembre l-SOO. On célébrait à Tours la lète de la République, lorsque la nouvelle fut apportée dans la soirée à la préfecture d'Indre et-Loire. Le sénateur Clément de Ris venait d'être enlevé par des brigands, quelques heures auparavant, dans sa propriété de Beauvais, commune d'Azay-sur-Cher.
Les brigands étaient six, revêtus d'habits de forme militaire ayant quelque rapport avec la tenue des officiers vendéens. Montes sur des chevaux qu ils avaient dérobes dans des fermes entre Touis et Larçay, il était environ cinq heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à Beauvais. Là, ils mirent pied à terre et, ie pistolet au poing, pénétrèrent dans les appartements de Clément de Ris, s'assurèrent de sa personne, après avoir fouillé ies tiroirs de son bureau, enlevé ses papiers, pris une somme de mille huit cents francs, toute l'argenterie de la maison et quelques objets de valeur. Le cocher de Clément de Ris reçut l'ordre d'atteler et de prendre place sur ie siège de la voiture, où son maître fut contraint de monter, et une heure après l'arrivée des brigands au château, Clément de Ris en sortait escorté des six malfaiteurs.
Après une nuit passée en marches et contre-marches dans la forêt de Locaes, on le conduisit dans un caveau situé *ous;e hangar d'une ferme appartenante MM. D roui in et Lacroix et nabitée par les époux Jourgeron. La ferme s'appelait Le Portail (commune de Perrusson).
Il y resta dix-neul jours pendant lesquels toutes les recherches organisées par le préfet dlndre-et-.Loire furent infructueuses.
Cependant il y avait quelqu'un que cette histoire avait exaspéré et qui voulait en voir le dénouement proche, c'était le premier Consul.
Napoléon considérait l'enlèvement du sénateur comme un fait extrêmement grave, ses ordres au sujet des mesures à prendre étaient pressants. Fouché résolut d'en finir.
Après avoir persuadé au premier Consul que les auteurs du crime étaient, ne pouvaient être que des Chouans, le chef de la police organisa une délivrance du sénateur.
On fit sortir Clément de Ris. les jeux bandés, de son cachot, des coups de fusil tirés à ses oreilles lui firent croire à un combat dont il était l'occasion, sans qu'il pût s'apercevoir que ses libérateurs et les brigands s'entendaient à merveille.
La farce jouée. Fouché put écrire au premier Consul que ses agents avaient réussi à retrouver le citoyen Clément de Ris, ajoutant :
« ... ces brigands ne m'échapperont pas, mes mesures sont tellement prises que je suis certain de les saisir tous, avec leurs complices... »
Ici commence la tragédie dont le dénouement fut si horrible et fit tant de bruit en Touraine et en Anjou qu'à l'époque où Balzac écrivit Une ténébreuse affaire il était encore présent à toutes les mémoires.
Le véritable auteur de l'enlèvement était un sieur Charles Gondé, plus connu sous le nom de Charles, et du reste admirablement choisi pour le rôle que lui avait confié Fouché. Charles avait été chouan. 11 avait commandé les divisions de Marolles et de Mamers. Très connu dans le Saosnois, c'est-à-dire dans la région Nord-Est du Maine qui correspond à une grande partie de l'arrondissement de Mamers, il passait pour un homme habile, brave et en même temps peu scrupuleux.
Uu rapport de police sur Bourmont et son armée dit en parlant de Charles :
« C'était un homme intrépide, d'un physique agréable, excellent pour faire la guerre de partisans, mais sans nulle
moralité. Jl était généralement détesté des habitants du pays, même de ceux attachés au parti, par le peu de soins qu'il mettait à cacher ses débauches. On Ta vu poser deux sentinelles à sa porte, pour empêcher d'entrer tandis qu'il abusait d'une malheureuse femme sans défense. Je laisse à juger du reste. »
M. Henri Chardon, ancien conseiller général de la Sarthe, a publié en 1904 une brochure ' sur Charles, le montrant moins terrible et moins mauvais. M. Chardon ne manque pas cependant de le proclamer le principal auteur de l'enlèvement de Clément de Ris, ce qui prouve que Charles, chef de Chouans, était aussi à la solde de Fouché et capable de besognes peu nobles.
Quelques jours asvant la délivrance, Charles Gondé avait été arrêté, puis interrogé par le préfet de police ; mais il ne res<ta pas longtemps en prison grâce à l'intervention de Fouché.
« Une note de police, écrit Carré de Busserolle, nous apprend qu'en raison de sa conduite on lui avait promis qu'il ne serait pas recherché pour cette affaire. Rendu à la liberté, il se réfugia en Angleterre. De l'Angleterre Gondé passa en Hollande, vivant on ne sait de quelles ressources, bien probablement de l'argent que Fouché lui faisait parvenir. Une lettre qu'il envoya en France, alors que l'affaire Clément de Ris était depuis longtemps terminée, fut saisie par le ministre de la justice et celui-ci, jugeant que Gondé tramait quelque complot, résolut de le faire arrêter, bien qu'il habitât sur un territoire étranger. Ce ministre savait les antécédents de cet homme, puisqu'il dit dans sa correspondance que le Gondé dont il voulait parler était le même que celui qui avait dirigé le plan et l'exécution de l'enlèvement du sénateur. »
1. 111-8°, ehez Saint-Denis, Le Mans, 1904. Ouvrage très intéressant qfuant à la vie de Charles, chef de Chouans, mais l'affaire Clément de Ris n'est pas indiquée.
Cette seconde arrestation de Charles, en 1804, consterna Fouché, qui se croyait à jamais débarrassé de ce dangereux témoin et complice. Alors il le fit passer pour fou et le fit enfermer à Bicètre.
Ce qu'il importe de retenir à propos de Gondé, c'est qu'il fut reconnu comme étant incontestablement l'auteur de l'enlèvement de Clément de Ris et ensuite que ce fut sur la dénonciation de ce peu recommandable Charles que furent arrêtés les trois innocents : de Canchy, de Mauduison et Gaudin, victimes de la machination de Fouché.
Le comte de Mauduison était âgé de vingt ans à peine et avait le grade de capitaine à l'armée de Bourmont. Le marquis de Canchy, âgé de vingt-huit ans, était le beau-frère de Mauduison et comme lui officier dans l'armée des chouans.
Quant à Gaudin, on prétendait que c'était lui qui avait veillé sur Clément de Ris pendant ses dix-huit jours de captivité. Ce brigand-gardien était borgne.
« Un jour, le préfet du Calvados annonce à Fouché qu'il vient de mettre en état d'arrestation un nommé Etienne Gaudin, prévenu de vols de diligences. Et Fouché de demander : « Est-il borgne? Si oui, envoyez le moi ; si non, retenez-le pour le faire juger pour les délits dont il s'est rendu coupable ' ».
Le malheureux Gaudin était borgne. Ce fut sa perte.
A ces trois noms on ajouta, il en fallait six, ceux de Lemesnager, qu'un domestique prétendait avoir reconnu pour avoir fait partie de la bande ; de Charles-Marie Leclerc, ancien capitaine de chasseurs de la Vendée, trouvé porteur d'une veste de hussard à peu près semblable à celles dont les brigands s'étaient revêtus avant de pénétrer à Beau vais ; et enfin d'un sieur Aubereau, accusé de vols de diligences.
« Comme on était à la veille de créer les Tribunaux spéciaux, véritables commissions militaires dont les sen-