Fouché et Talleyrand
et aux accusés, il en changea complètement la physionomie en transportant le théâtre de l'action dans l'Aube et à la date 1808, ce qui lui permit de modifier la composition du tribunal et de terminer son ouvrage par un tableau grandiose de l'armée française prenant ses positions au matin d'Iéna.
Les faits des accusés jugés par un jury étaient d'une extrême importance pour l'intérêt du roman.
Dans la réalité, à partir du moment où les accusés furent transportés à Angers, l'affaire cessa d'être ténébreuse. Il devint évident qu'ils allaient être condamnés par ordre ou acquittés.
Ceci détermina une sorte de soulèvement de la population angevine, soulèvement prévu et. par conséquent, facilement réprimé.
Ralzac, avec une incroyable habileté, sut conserver jusqu'à la conclusion de son livre ces ténèbres qui en justifient le titre en le laisant si passionnant.
Non seulement il fit le procès obscur, mais il rendit possible le jugement rendu. 11 créa des personnages capables d'inspirer au lecteur une sympathie égale à celle que pouvaient inspirer les réelles victimes de Fouché, mais il les fit imbus de leurs traditions, opposant à l'opinion publique leur mépris pour les hommes du genre de Clément de Ris, quand ce mépris n'est pas une haine implacable. Il les montra insoucieux du danger, capables de toutes les imprudences et influencés par une femme.
Gozlan raconte dans son Balzac chez lai que Vidocq, déjeunant un jour à Passy dans la maison dont on a fait récemment le musée Balzac, le célèbre policier demanda à l'auteur de la Comédie humaine pourquoi il se donnait tant de mal pour créer des histoires de l'autre monde quand il avait la réalité devant ses yeux.
« Monsieur Vidocq, répondit Balzac, la vraie réalité, c'est nous qui la faisons La vraie réalité, c'est cette belle pêche de Monlreuil. Celle que vous appelleriez réelle, vous, pousse naturellement dans la forêt sur le sauvageon. Eh bien !
celle-là ne vaut rien, elle est petite, aigre, amère, impossible à manger.
« Mais voici la réelle, celle que je tiens, qu'on a cultivée pendant cent ans, qu on a obtenue par certaine taille, certaine greffe, celle enfin qu'on mange, qui parfume la bouche et le cœur. Cette pêche exquise, c'est nous qui l'avons faite, elle est la seule réelle. Même procédé chez moi. J'obtiens la réalité dans mes romans comme Montreuil obtient la réalité dans ses pêches ».
Une ténébreuse affaire donne tout-à-fait raison à Balzac, si on lit ce chef-d'œuvre après avoir lu la brochure de Carré de Busserolie.
La réalité inventée par Balzac est infiniment plus attrayante que la réalité de l'affaire Clément de Ris, et pourtant quel sujet présentait plus de garantie d'émotion, sans préparation, sans arrangement?
Cette préoccupation de créer de la réalité devient quelquefois un défaut, chez l'auteur de la Comédie humaine. Il veut être protond, attirer l'attention sur les belles pêches qu'il a créées. Il néglige trop facilement celle petite, aigre amère qui n'est pas toujours mauvaise, impossible à manger.
Ses personnages ne sont pour lui que des sujets de roman.
Il est difficile de ne pas songer à Barbey d'Aurevilly après une lecture d'Une ténébreuse affaire.
On se dit : c'est le Chevalier des Touches, avec en moins l'amour de l'auteur pour ses héros et le milieu où il les a placés.
Personne autre que Balzac ne pouvait réaliser Mlle de Saint-Cygne, si ce n'est Barbey d'Aurevilly, et celui ci n'aurait pas tait plus vivant que celui-là, mais combien Aimée de Spens et Mlle de Percy sont plus intéressantes et plus simplement émouvantes !
La scène du « coup de cravache » au policier Corentin semble dictée par d'Aurevilly ; on regrette, en lisant Baiz;;c, la manière de l'écrivain normand.
Il est certain aussi que l'auteur des Diaboliques n'aurait pu transporter son art infini sur tous les sujets imaginés par Balzac II fallait à Barbey d'Aurevilly son sujet, son unique sujet, celui qu'il aimait
La force de Balzac, au contraire, se dispersa avec aisance.
Il venait de terminer Ursule Mirouet, la Physiologie de l'employé et les Mémoires de deux jeunes mariées, lorsqu'il écrivit Une ténébreuse affaire et, la même année (1841), il donnait Béatrix.
Chose curieuse, la première étude importante parue sur Balzac, au lendemain de sa mort, était de Louis Clément de Ris. petit fils du sénateur.
Celui-ci était mort en 1827, laissant un fils qui, engagé en 1801, aide de camp de Masséna en 1805, était devenu colonel sous la Restauration.
A la mort de son père il le remplaça à la Chambre des pairs, mais il y joua un rôle assez obscur. Il vivait très retiré, souvent dans sa propriété de Beauvais. où il mourut en 1853.
Il eut trois enfants, dont Louis Clément de Ris; homme de lettres, mort en 1882, conservateur du musée de Versailles et auteur d'un livre intitulé Portraits à la plume, qui contient une étude sur Balzac.
Il serait intéressant de savoir si l'auteur d'Une ténébreuse affaire et le petit-fils de Clément de Ris se sont connus. Nous le saurons un jour ou l'autre, lorsque la correspondance de Balzac aura été complètement publiée.