Charles Richard : Chenon:eaux et Gur-tcwe Flaubert
« Flaubert, écrit Charles Richard, pouvait se croire à Alexandrie chez l'empereur Constantin.
» Les barques qui passaient au loin, sur la rivière, semblaient des trirèmes descendant vers le temple de Sérapis.
» Dans le château, il retrouvait les architectures jadis décrites, les marbres roses et bleus, les chapiteaux d'airain, les colonnades, les superpositions d'escaliers, les suites d'arcades.
» Il dînait chez Nabuchodonosor, buvant des vins précieux qu'on lui versait dans des amphores. Des quartiers de venaison, des poissons écaillés d'argent et bronzés d'une légère patine de feu, s'étalaient entre les surtouts de céramique, les grands candélabres de pagode, les claires orfèvreries et les hanaps de Venise en verre filé, irisé, où le vin aux transparences d'or renvoyait la lumière en fusées.
» Des éphèbes, des pages, passaient, portant des aiguilières et suivis de fiers lévriers bondissant, étirant leurs longues pattes ou s'allongeant sur les tapis de mosquée comme des sphynx.
» Puis, quand les vapeurs des vins et les subtils parfums avaient monté Flaubert, faisant rougir encore sa large figure auréolée de mèches blanches et coupée d'une grosse moustache de vieux brenn, il s'en allait dans la galerie qui semblait faite pour les plaisirs du roi Salomon.
» Trois musiciens nègres, crépus et vêtus comme des califes, étaient assis dans leur robe de Damas éclatant, coiffés de turbans à aigrettes et portant en agrafes et en colliers des pierres précieuses telles qu'on en pouvait voir dans le Trésor du Grand Mongol.
» Ils jouaient des instruments à cordes, ainsi que les musiciens des Noces de Cana, dans le tableau de Veronèse. »
Tout cela est exact, mais le résultat de cette profusion n'était pas aussi harmonieux que l'auteur de la description semble le croire. Les intentions de Mme Pelouze étaient excellentes, ses dépenses très réelles, mais son goût ou celui des artistes qu'elle employa fut au moins douteux. Il
NICAZIO JIMENEZ
ne reste aujourd'hui à Chenoneeaux aucune trace d'art véritable. Nulle œuvre vraiment belle du xixe siècle n'est venue, je ne dirai pas effacer, mais égaler celles que les siècles précédents avaient laissées.
La fameuse galerie tut une œuvre manquée, grossière et lourde. Le peintre Toche, qui avait entrepris de la décorer, était un artiste d'un talent extrêmement médiocre et ce genre de travail était au-dessus de ses forces, bi la galerie n'était pas la preuve encore palpable de cette médiocrité, on pourrait en juger dans l'orangerie de Chenoneeaux, où Toché commença ses essais de peinture à fresques. 11 fit là deux grandes compositions ; la première est franchement mauvaise ; et si, dans la seconde, on sent un effort énorme, un progrès sensible sur la première, elle est encore maladroite et pauvre.
Les fresques de la galerie caractérisaient les parties du monde et ies différentes époques de l'Art en Europe.
Mais, dans ces groupes divers, le peintre, plus ou moins bien conseillé, fit figurer les habitués de Chenoneeaux, depuis les artistes en renom jusqu'aux plus humbles ouvriers. Dans l'essai de l'orangerie, le sculpteur iirueil et plusieurs maçons qui travaillaient sous ses ordres, tous vêtus de costumes africains, forment l'entourage d'un Antoine et d'une Cléopâtre aussi insignifiants que possible sous un ciel morne que l'Egypte ne vit jamais. L'effet est déplorable.
Si les propriétaires de Chenoneeaux prennent un jour ou l'autre la résolution d'effacer les fresques de Toché de la galerie, celles de l'orangerie pourront subsister comme spécimen et apprendront aux touristes qu'il n'y a pas lieu de regretter ces compositions .
Comme on l'a vu plus haut, la musique était une des distractions favorites de Mme Pelouze. Les trois nègres dont parle Ch. Richard étaient bien réellement les hôtes de Chenoneeaux.
C étaient le père et les deux dis, ils s'appelaieut Jimenez. Originaires de la Havane, ils avaient complété en Allemagne ies études musicales qu'ils n'avaient pu qu'ébaucher
dans leur pays natal. Le plus jeune des fils, Nicasio Jimenez, était un violoncelliste de grand talent. Lorsque son père et son frère eurent décidé de quitter la France pour retourner à la Havane, il prit la résolution de ne pas les suivre ; Mme Pelouze le fit connaître à Tours, où il ne tarda pas à se faire des élèves. Il y mourut de la tuberculose, quinze ans environ après que Mme Pelouze l'y eut tait venir, et a laissé dans cette ville la réputation d'un brave garçon et d'un artiste très doué auquel il n'a manqué qu'un travail assidu pour être un virtuose de premier ordre '.
Lui aussi figure dans la fresque de l'orangerie. Il est peint nu, avec sur la tête une coiffure de plumes, et fait penser au Nelusko de Meyerbeer, au quatrième acte de l'Africaine. Il tient à la main son violoncelle, qui, étant données les proportions du tableau, a plutôt l'air d'une contrebasse.
Dans la galerie on le retrouve avec son père et son frère.
Un dessus de fenêtre représente la Musique. On reconnaît les Jimenez jouant des instruments à corde et costumés selon Veronèse.
Si j'insiste sur la présence de Nicasio Jimenez à Chenonceaux et sur sa biographie, c'est qu'il fut très involontairement la cause du départ précipité de Flaubert, dix jours seulement après son arrivée en mai 1878.
Car Flaubert détestait la musique et MmB Pelouze faisait jouer Jimenez non seulement tous les soirs et pendant les repas, mais durant l'après-midi, où elle se réservait une heure ou deux pour écouter le violoncelliste.
Charles Richard, dans sa brochure, a fait le récit de l'emploi des journées de Flaubert :
« Le matin il sortait sur l'avant-pont et, penché au-dessus des douves, il regardait les paons s'ébattre sur les balustres des terrasses, les cygnes glisser comme des proues de galères, ou bien suivait, dans le ciel teinté de
1. La ville de Tours lui a élevé au cimetière un petit monument. Et je dois remercier ici un artiste violoncelliste, M. Georges Desmonts, qui fut l'élève de Nicasio Jimenez, de m'avoir aimablement communiqué le portrait ci-contre.
PROMENADES ÈIOGRAPHIÇ 1")
rose, le vol d'une hirondelle, s'assimilant tous les détails de ce réveil du parc et de la rivière.
» Parfois, il se promenait en canot et la grande monotonie de l'eau calme réveillait en lui des souvenirs d'Orient. Assis à l'arrière, il fumait sa pipe, une petite pipe au culot d'émail, qu'il bourrait d'un tabac particulier.
» Au retour d'une promenade, le sculpteur Deioye modela devant lui une ligure de satyre cornu. Flaubert s'en amusa beaucoup et planta dans le ventre du dieu antique un parasol chinois qui se trouvait là. »
Ces derniers détails manquent un peu d'exactitude. On peut voir encore dans un coin du jardin le morceau de sculpture dont il s'agit. Ce n'est pas un satyre cornu, mais une femme, les cheveux épars, frissonnante, comme surprise par une pluie d'avril. C'est intitulé Giboulée, et l'auteur de cette sculpture n était pas Deioye, mais Brueil, qui fit là pour la première fois un essai d'emploi du stuc comme matière à sculpter.
Flaubert n'était pas étranger à cet essai ; il disait que le stuc rend mieux que le marbre ou la pierre l'épidémie des femmes modernes.
Passant un jour de pluie à côté de Giboulée, il lui mit sur la tète uû parapluie qui ;>e trouvait à portée de sa main.
Charles Richard nous apprend aussi que Flaubert aimait ies repas rustiques et se faisait préparer la soupe aux choux dans la maison du garde, qu'il prenait quelquefois Toché pour compagnon de promenade et, en somme, se plaisait à Chenonceaux.
Mais, lorsqu'il ajoute « ...les semaines s'écoulèrent... », Charles Richard ignore évidemment qu'en réalité le dernier séjour du maître écrivain en Touraine fut très court et qu'il l'eut certainement prolongé sans la musique dont on abusait peut-être un peu quand Jimenez était là.
Entre quatre et cinq heures, Flaubert faisait visite à Mme Pelouze. Un soir qu'il s'y rendait il rencontra, à la porte de la galerie, le grand et gros nègre, qui s'apprêtait lui aussi à entrer, son violoncelle à la main.
Le bon Nicasio, en voyant l'air furieux de Flaubert,
sourit, s'excusant presque : « C'est Marne Peouze, dit-il, qui veut que ze oue ! »
Flaubert n'entra pas et partit le lendemain.
Avoua-t-il à Mme Pelouze la vraie raison de son dépait ? On ne sait, mais le travail qu'il avait entrepris et pour lequel il était venn n'était encore qu'à l'état de plan.
Cette ébauche était curieuse puisque, écrit encore Charles Richard, Flaubert avait indiqué « toutes les transformations de l'eau depuis la source que fit jaillir Moïse pour les Hébreux jusqu'à la fontaine de Pétrarque et l'eau de Cologne ». Qu'est devenu ce poème inachevé ? Je laisse aux chercheurs de manuscrits le soin de le retrouver. Il n'est certainement plus à Chenonceaux, où il ne reste pas de traces du passage de Gustave Flaubert.
Seul, dans l'orangerie, le portrait peu ressemblant de Nicasio Jimenez brandissant son violoncelle, rappellera aux visiteurs flaubertistes l'épouvantail qui fit s'enfuir l'auteur musicophobe de Bouvard et Pécuchet.
GHABRIER EN TOURAINE
A Rica rdo Vlnes