DÉBRIS ROMANTIQUES
On ne parle guère aujourd'hui de Charles Asselineau et s'il n'était l'auteur d'une biographie de Baudelaire, la première en date, on l'ignorerait profondément.
Ses nouvelles, en effet, méritent l'oubli où elles dorment d'un sommeil qui n'aura point de fin.
A côté des pages amicales consacrées à l'auteur des Fleurs du mal, il en est d'autres de Ch. Asselineau auxquelles on pourrait, à titre de curiosité, accorder quelque attention. Les libraires les maintiennent encore à des prix assez élevés et elles forment un livre de travail, une sorte de catalogue anecdotique paru en 1866.
Titre : Mélanges tirés d'une bibliothèque romantique avec un frontispice d'un romantisme exagéré par Célestin Nanteuil.
Une deuxième édition fut publiée en 1872 avec un frontispice de Bracquemont, d'un romantisme non moins exagéré que celui de Nanteuil.
Les deux meilleurs amis d Asselineau, Baudelaire et Banville ont encadré ce catalogue avec des vers charmants qu'on retrouve dans leurs œuvres complètes.
De Banville il y a l'Aube romantique :
Mil hait cent trente, aurore Qui m'éblouis encore, Promesse du destin, Riant matin !
Et de Baudelaire il y a le magnifique sonnet :
Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève Comme une explosion nous lançant son bonjour.
Il m'a paru intéressant de chercher si, parmi les écrivains les plus oubliés aujourd'hui du catalogue Asselineau, il n'y aurait pas moyen de découvrir un méconnu et si de tous ces livres édités chez Gosselin, chez Delangle et surtout chez Renduel, il ne s'en trouverait pas un qui fût digne d'être réimprimé.
Après avoir éliminé les noms de Gautier, de Dumas, de Petrus Borel. d'Àrvers, de Louis Bertrand, de Ch. Dovalle, de Mérimée..., etc., qui sont encore connus sinon très lus ; après avoir négligé l'examen des œuvres poétiques de Napol le Pjrrénéen à propos duquel les citations d'Asselineau m'ont paru déjà trop abondantes, je me suis imposé la lecture de trois romanciers : Régnier d'Estourbet qui signa quelquefois l'abbé Ti berge , Emile Cabanon et Eusèbe de Salle.
L'ouvrage le plus célèbre du premier est un roman au titre plus qu'étrange : Louisa ou les douleurs d'une fille de joie.
L'étrangeté des titres romantiques est telle qu'une énumération de ces singularités suffirait, je crois, à composer une brochure humoristique. Les douleurs d'une fille de joie pourrait figurer en bonne place sur une liste de romans qui compterait parmi les plus rares : Ali-le-Renard ou la conquête d'Alger, l'Anêvrisme ou le devoir suivi de Bas-âjour, le Lazare de l'Amour, le Manuscrit vert... sans oublier l'Ane mort ou la femme guillotinée, etc.
Régnier Destourbet fut un littérateur dont la biographie, si elle était possible, devrait être des plus captivantes.
Jules Janin, auquel est dédié Louisa, prétend que Destourbet « toucha à la coupe enivrante des rêveurs de profession ».
Ce rêveur eut le temps de publier plusieurs volumes d'histoire, trois romans ; de faire représenter deux pièces de théâtre : d'entrer au séminaire, où il séjourna assez
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longtemps pour avoir été vu vêtu de l'aube et du roehet, remplissant les fonctions de sous-diacre à Saint-Sulpice, un jour de grande fête ; de renoncer à la vie religieuse pour se donner à nouveau aux lettres... et quand il mourut, en 1832, il avait vingt-huit ans.
Causeur brillant, prêtre pieux, écrivain de talent, l'inquiétude qui le ravagea, sa mort subite peu de temps après sa sortie du séminaire en font un vrai type de romantique, un Berlioz que le doute aurait tué avant qu'il eût pu le traduire dans une de ces œuvres violentes qui sont l'excuse des esprits tourmentés.
Son premier roman est Loaisa. Il est écrit dans la manière de l'Ane mort. Le style en est presque aussi insupportable que celui du roman de .îanin.
Le choix du sujet était assez heureux.
J.-K. Huysmans prétendait que son roman Marthe était le premier ayant traité un sujet de ce genre.
L'auteur de Marthe était excusable d'ignorer Louisa, mais il est évident qu'on peut réclamer pour Régnier Destourbet la priorité de la tentative.
Je ne conseillerai à personne la iecture du Bal sous Louis-Philippe du même auteur. Quant à son Charles II ou l'amant espagnol, il est enlevé d'une main plus vigoureuse, mais peu attachant.
Constatons en passant combien souvent Charles II a servi aux romanciers et aux dramaturges de 1830. Régnier Destourbet, Henri Delatouche, Hugo, la duchesse d'Abrantès ont fouillé plus ou moins les mémoires de la cour d'Espagne de Mme d'Aulnoye pour y chercher des romans et tous ont été séduits et attirés par les aventures matrimoniales de Charles II.
C'est Henii Delatouche qui s'empara le premier du pauvre possédé, comme l'appellent les Espagnols. Delatouche en fit le principal personnage de la Reine d'Espagne, drame qui fit scandale sur la scène de la Comédie-Française en 1831.
M. G. Vranken a raconté, dans les Annales romanti" ques, les péripéties de la représentation.
Victor Hugo, dans Ruy Blas, s'est servi de Charles II, mais Ta laissé dans la coulisse.
Ce fut la duchesse d'Abrantès qui, peut-être sur le conseil de Balzac, utilisa le mieux le personnage dans son roman V Amirauté de Castille qui, je ne sais poarquoi, ne figure pas au catalogue d'Asselineau.
La Charles II de Régnier d'Estourbet peut soutenir la comparaison avec l'Amirauté ; mais il faut laisser de côté sa Charlotte Corday Les amours inattendues de Marat avec une marquise ne suffisent pas à mettre un peu d'intérêt dans ce drame enfantin.
Pour son Napoléon, joué longtemps avec succès par l'acteur Gobert sur un théâtre du boulevard, on peut réclamer, comme pour Louisa, d'avoir été le premier essai d'un genre.
Le Napoléon de Régnier d'Estourbet ne fait certes pas prévoir V Ame de Napoléon, de Léon Bloy, qui devrait termineraujourd'hui l'énorme bibliographie napoléonienne.
Si la vie et les allures de Régnier d'Estourbet, si la diversité de ses ouvrages et le talent qu'il y déploya, méritent d'être signalés et peuvent expliquer l'attention que Charles Asselineau lui accorda, je ne pense pas qu'il y ait utilité à le lire.
Et j'ai envie d'en dire autant de cette fantaisie intitulée Un roman pour les cuisinières.
Pourtant il y a de la verve dans l'œuvre d'Emile Cabanon qu' Asselineau appelle avec raison un journaliste mystificateur.
Il est apparent que ce Cabanon (Cabanon!) s'est amusé à écrire au courant de la plume une insanité sur la valeur de laquelle il ne se méprend pas un instant. Il rit en songeant que des amateurs de romans vont peut-être prendre au sérieux le sien.
Son manque de sincérité est agréable.
— « La belle chose que l'amour, s'écrie son héros, et « combien notre civilisation l'a gâté ! Comme ces deux « mots de chasteté et de nudité s'accouplent richement « ensemble, et qu'on les a défigurés! J'en voudrai tou-
« jours à Stendhal... Avez-vous lu le livre de l'amour de « M. de Stendhal, Madame? »
H est certain qu'on est loin de Stendhal avec Emile Cabanon et son Julio de Clémentine, qui fait semblant de se suicider, se rate tout juste, aurait dit Corbière, et ne laissera de ses aventures qu'une recette de cuisine.
L'auteur prétendait, à cause de cela, et de cela seulement, avoir fait œuvre utile.
La recette des « cailles à la Clémentine » termine le dernier chapitre du roman Je la recommande à ceux qui ne dédaignent point de traiter les questions de gastronomie.
Un roman pour les cuisinières est une absurdité qui n'est divertissante que par ce qu'elle laisse entrevoir de l'esprit de son inventeur, dont la littérature est de qualité trop inférieure pour qu'il faille tenter une réimpression de l'ouvrage, douce folie que la froideur de nos scientifiques contemporains accueillerait mal.
Mais j'arrive à Eusèbe de Salle, le seul de ces écrivains dont le nom mérite d'être retenu.
Celui-ci est l'auteur de Sakontaîa à Paris, et ce roman me parait digne de l'admiration qu'Asselineau ne lui a pas ménagée.
Voici ce qu'il en a dit dans son livre :
« En relisant Sakontaîa à Paris, j'ai toujours été tenté de demander compte à l'esprit public, au temps, aux circonstances de la fatalité qui régit les destinées des livres et de leurs auteurs. Un livre bien pensé et bien écrit, qui exprime une attitude, une physionomie, un comportement de la passion moderne, qui l'analyse, et, après l'avoir analysé, le synthétise, le met en scène et en action dans le milieu le plus favorable à son développement extrême et logique ; qui crée et groupe autour de lui les incidents, les caractères les plus propres à aider à ce développement, un tel livre sombre dans l'oubli et roule sous ies flots ténébreux au-dessus desquels vogue et se balance en pleine lumière la médiocrité frivole et agile.
« Sakontaîa est un roman de l'école philosophique, comme Adolphe .et comme Valérie. Il est du genre de
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ceux qu'on a appelés plus tard romans sociaux ou d'analyse sociale.
« Au fond la donnée est la même que dans le célèbre roman de Benjamin Constant : la Satiété de V amour.
« Mais l'œuvre est toute différente.
« M. de Salle a abordé de front mille difficultés que Benjamin Constant avait éludées.
« Le roman des malheurs d'une union illégitime étant à faire, Benjamin Constant n'en a donné que l'esquisse ; M. Eusèbe de Salle l'a donné tout entier. Le style, dans Sakontala à Paris, est moins égal que dans Adolphe, mais il a par moments plus de fermeté et de relief ; quelquefois commun, parfois aussi incorrect ou vague, il se relève, dans certains endroits, par des élans d'éloquence impétueuse et effarée ; c'est le style sobre et contenu d'un philosophe plus préoccupé dss idées que des formes, avec les éclairs de la passion ».
La comparaison avec Adolphe s'imposait. Dans l'analyse très serrée qu'Asselineau donne de Sakontala, il y revient plusieurs fois et met en évidence les causes de la supériorité qu'il accorde à Eusèbe de Salle.
Il me semble qu'il a raison. L'œuvre d'Eusèbe de Salle est plus vivante et plus amusante que celle de Benjamin Constant. Et puisque, avec les stendhaliens, renaît un goût assez vif pour les romans d'analyse, puisque la Princesse de Clèves et les Liaisons dangereuse ont encore des lecteurs nombreux et sont comptés, d'après de récentes enquêtes, parmi les dix meilleurs romans irançais, puisque le temps n'est pas éloigné où l'on parlait encore de Fanny, ce roman de Feydeau, dont le succès en 1857 contrebalança celui de Madame Bovary, je dis que Sakontaca à Paris pourrait être réimprimé et serait accueilli aujourd'hui avec curiosité et sympathie.
Les autres livres d'Eusèbe de Salle sont presque tous remarquables. Asselineau parle des romaus : Ali-le-Renard ou la Conquête d'Alger, paru avant Sakontala et
l'Anèvrisme l. paru beaucoup plus tard 1868 Pagnerre Pour Ali-le Renard, ' usèbe de Sal e ses notes, ses rapports et ses souvenirs de la première campagne d'Afrique — en 1830.
Les appréciations de Sal'.e sur les principaux acteurs de l'expédition, d'ailleurs confirmées par les historiens, ne manquent pas d'ironie et dénotent une grande aisance dans l'art d'observer les hommes et les événements. Le maréchal de Bourmont (Kerandal dans le roman), son attitude durant toute la campagne, et particulièrement au moment de la révolution de juillet, -sa déchéance et son départ pour l'Espagne sur un navire de pêcheurs, lui pour qui un amiral avait fait préparer les magnifiques appartements du vaisseau la Provence ; tout cela est utilisé par le romancier avec un tact parfait derrière lequel se devine un bon jugement.
L'amiral Duperré, les généraux, les artistes, dont Isabey, les administrateurs et les interprèles sont facilement reconnaissables sous le masque des pseudonymes.
Eusèbe de Salle s'esi p^int lui-même sous les traits de Verdanson.
Le procédé est en somme celui des romanciers de la même époque qui ont narré des aventures de guerre.
Garneray et le vieux Corbière rirent de même, mais chez eux l'émotion de fait constitue à peu près seule l'intérêt de leurs romans. Eusèbe de Salle est infiniment plus raffiné ; il comprend la nécessité de î étude psychologique et il y ajoute quelquefois une sorte de bonne humeur qui donnera deux ans plus tard, un charme très particulier à cette triste histoire de Sakontala.
Le troisième roman, les Carbonari ou l'anévrisme, moins amusant que les deux autres, est peut-être le plus étonnant quant à la manière dont l'intrigue est conduite.
Eusèbe de Salle fait encore là usage de la pseudonymie.
Asselineau reconnaît des personnages et signale des
i. Ce roman dans l'édition définitive, a pour titre les Carbonari ou l'anéoi'isme.
renseignements intéressants, entre autres l'histoire de JV1 . Thiers avec Madame Tern...
Ilyeia d'autres encore. A côté de Lokart (Thiers), il me semble que Fromentin veut représenter Mignet. Le prince de Tournefort ne peut être que Talleyrand et le château de Blançay désigne évidemment Valançay.
A ces trois romans, il faut ajouter une Histoire des races humaines, un volume de poésies médiocres, des comédies en vers, des nouvelles, une Vie de Mahomet et les Pérégrinations en Orient. Puis une quantité de brochures dont je n'ai pu réunir les titres, et aussi des pièces inédites conservées a la bibliothèque de Montpellier.
Cela fait une œuvre nombreuse dont il faut tirer tout-àfait à part Sakontala.
Et si l'œuvre d'Eusèbe de Salle est digne d'attention, sa vie mouvementée et son caractère furent en analogie avec cette œuvre. A cause de cela j'ai cru utile d'en grouper les traits principaux et de faire ici l'essai d'une notice biographique.
EUSÈBE DE SALLE
A Mlle Christine Dessalle
KUSEBE DE SALLE
Eusèbe de Salle est né à Montpellier le 17 frimaire an V 17 Décembre 1796).
Son père Jacques Desalle était architecte et demeurait rue du Saint-Sacrement (aujourd'hui rue Candolle) longue rue étroite du vieux Montpellier et proche de la cathédrale Saint Pierre où fut baptisé le futur orientaliste. Sa maison natale n existe plus'.
Il étudia à Montpellier, s'y fit recevoir docteur en médecine en 181(i, vint à Paris en 1817 et s'adonna à l'étude des langues orientales. Je ne puis préciser la durée de son séjour à l'école, mais en 1821 il est à Londres et traduit Byron en collaboration avec Amédée Pichot.
Quelle part respective faut-il attribuer aux deux auteurs de cette traduction très appréciée et la première en date?- Cela serait sans doute assez difficile à établir, mais il est certain qu'à chaque occasion d'en parler, Amédée Pichot seul est nommé et que cette manière de faire ne s'est point modifiée avec le temps.
Tout dernièrement encore M. Richepin, parlant dans une conférence de l'œuvre de Byron, accorda à la première traduction française du poète tout l'intérêt qu'elle mérite en l'attribuant au seul Amédée Pichot. La qualité des
1. Je prie Mlle Dessalle d'agréer mes respectueux remerciements les nombreux documents qu'elle à cherchés pour moi à Montpellier, aussi Mme Fages, M. le Maire «le Montpellier, M. Yaquier actuellement propriétaire du manoir d'Autipas qui ont bien voulu répondre à mes quesfons et enfin Mme Girlhot à laquelle je dois la communication «lu portra.t >!'Eusèbe de Salle que l'on peut vo r ci-contre, M. Henri Cordier, le bibliographe toujours épris ''e curiosités littéraires et M. Paul Boyer directeur de l'Ecole des Langues Orientales qui a facilité nos recherches à la bibliothèque de l'école. R. Ni.
relations des deux collaborateurs est même impossible à établir et dans le dossier important que forme à la bibliothèque de Montpellier la correspondance adressée à Eusèbe de Salle, les lettres d'Amédée Pichot semblent avoir été supprimées avec un soin tout particulier.
Eusèbe de Salle ne fait d'aill urs allusion à la traduction qu'une seule fois à l'occasion de la supercherie littéraire que fut le premier livre de création pure qu'il publia en 1821. en deux petits in 16. à Paris chez Ponthieu et qui a pour titre Irner par lord Byron. . .
Irner n'est pas une traduction, mais un roman entièrement d'Easèbe de Salle.
L'action se déroule aux environs de Montpellier en 1315. Le personnage principal est un professeur de la fameuse école de médecine de Montpellier, déjà florissante au xive siècle.
Dans une note (p. 195 du 2e volume) l'auteur à' Irner avoue avoir pris pour modèle le doyen delà faculté en I8*?0, le savant physiologiste Lordat.
Ce médecin qui avait été le maître d'Eusèbe de Salle resta toute sa vie en bons termes avec son élève qu'il appellera plus tard « cher et illustre ami ! » — Irner n'est pas une œuvre byronienne; elle fait penser à Marmontel et surtout à Chateaubriand. Il n'y a rien d'étonnant à cela chez un jeune écrivain débutant, se demandant, qui il va imiter alors que toute son admiration est pour Chateaubriand et ses rares précurseurs en exotisme
Le style d'Irner est quelconque et on ne reconnaît le véritable auteur qu'à ses habitudes de recherches scientifiques, à sa connaissance exacte des traditions et des coutumes du Languedoc et à sa philosophie de médecin sceptique et narquois.
Deux ans après Irner, il publie sous le pseudonyme d'Arcieu un tableau des mœurs britanniques intitulé Diorama de Londres, • (in-8°, Paris, chez Louis,2 1823.)
1, Ne jms confondre ce Diorama de Londres avec le Diorama Anglai*, qui est assez connu en librairie et vaut surtout par les illustrations de Cruiskhands.
?. Plus que probablement Louis Janet,
PROMENADES BIOGRAPHIQUES 1o5
Là sa manière est visible. C'est le style de Sakontalà, inégal, plein de fougue aussitôt que l'auteur a pénétré loin dans l'idée qu'il veut défendre.
Le Diorama est en somme le récit d'un voyage à Londres entrepris avec un ami que l'auteur nomme Amirau, pseudonyme assez transparent d'un certain Gaston de Flotte, rimailleur d'une profonde médiocrité et qui collaborait à toutes les petites revues et à tous les journaux les plus insignifiants du Sud-Est. Sa conversation, d'après le livre d'Arcieu, était plus intéressante que ses vers. L'auteur du Diorama, tout en se moquant de son compagnon de voyage lorsqu'il est atteint du mal de mer, en fait pourtant un portrait flatteur et prête beaucoup d'attention à ses propos. On dirait même que c'est à l'instigation d'Amirau qu'Arcieu a fait de son Diorama un ouvrage gai et pittoresque.
Le livre traite les questions les plus diverses (armée, marine, économie politique, littérature, modes, etc..)
Voici le portrait d'un homme d'état, lord Castelreagh. L'auteur juge avec une extrême sévérité ce ministre fameux, mais il ne faut pas oublier que loid Castelreagh fut plusieurs fois pris à partie par lord Bjrron qui ne parle de lui qu'en affichant un mépris des plus insultants.
L'admiration d'Eusèbe de Salle pour Byron était sans bornes et il faut le constater, tous les romantiques ont éprouvé cette fascination que l'auteur de Manfred exerçait à son insu, sur les intelligences de son temps.
C'est Rémy de Gourmont, je crois, qui a fait remarquer à propos du romantisme et des sources du romantisme, l'influence de lord Byron.
Pour Eusèbe de Salle, un simple mot de; son auteur préféré est une indication qu'il suit aveuglement. Ce fui ainsi, qu'après une analj'se assez détaillée d'une séance à la Chambre des Commune-*, il traça ce portrait qui peL-i donner une idée du talent d'écrivain dont il faisait preuve à ses débuts.
« Les premières actions de sa vie font foi de la simplicité
de ses goûts. Ses premières amours avec la fille d'un pêcheur irlandais, ses promenades sur le lac et plusieurs autres circonstances un peu romanesques attestent que son imagination dominait sa raison à l'époque de son entrée dans le monde.
« Mais les calculs de l'ambition comme ceux des mathématiques tuent promptement l'imagination et comme. chezun ministre, la raison d'état est au-dessus des lois de la morale, le jeune lord dut s'accoutumer à étouffer toutes les inspirations généreuses du cœur. — Il y réussit si bien que dans ses discours à la Chambre des Communes, il parut faire le commerce des idées politiques avec la même froideur et la même méthode que la compagnie des Indes fait celui du thé. . . .
«. . .Sa voix qui était naturellement assez forte et assez bien timbrée, prenait toujours un son artificiel, guttural et à demi-étouffé qui était parfaitement en harmonie avec son accent ironique.
« Ses yeux gris qui étaient assez bien fendus, étaient presque entièrement couverts par ses paupières ; sa bouche qui paraît gracieuse dans tous les portraits que le flatteur Lawrence a faits du noble lord, semblait ne pas exister lorsque sa figure était au repos : elle n'était alors marquée que par une ligne peu profonde ; les lèvres en étaient si minces qu'elles semblaient en avoir été réellement séparées par un coup de sabre, comme disent les peintres. Mais, lorsqu'il parlait en public, les angles de cette bouche remontaient, les bords s'en écartaient sans découvrir les dents, et donnaient à l'ensemble de la figure l'expression du sarcasme. »
Tel est le ton du livre dans les chapitres où l'auteur veut être sérieux et grave. Il en est d'autres où la gravité fait place à la fantaisie et ce ne sont pas les moins bons de ce Diorama qui n'a vieilli que parce que les moeurs des Londoners ont changé et dont beaucoup de pages sont d'un grand intérêt rétrospectif.
L'importance de ce séjour à Londres dans la vie d'Eusèbe
de Salle, est grande, C'est à Londres, en effet, qu'il rencontra celle qu'il devait épouser et qui a été. au moins pour la première partie du roman, l'héroïne de Sakontalà à JUiris.
Il y a dans le Diorama au chapitre intitulé « Les colons dans la Métropole » une relation des débuts de leur liaison.
« ... Par l'entremise de la famille R..., j'avais lié connaissance avec plusieurs Indiens dans le commerce desquels je n'ai jamais trouvé l'occasion de diminuer la bonne opinion que mes hôtes m'avaient donnée de leurs compatriotes. Plusieurs étaient des veuves qui étaient revenues en Angleterre après avoir perdu leurs maris dans les Indes. Le malheur ajoutait à l'intérêt que leurs caractères inspiraient déjà.
« Il en était une surtout qui pouvait passer pour le prototype des alternatives auxquelles la qualité de colon expose. Tour à tour fille chérie et orpheline, épouse et veuve, accoutumée au faste oriental et retombant dans l'obscurité de la vie européenne, elle avait éprouvé en quelques années toutes les joies et tous les malheurs de cette vie 1 Son âme tendre, douce et expansive avait partout trouvé des amis dignes d'elle. Mélancolique et pourtant résignée, elle savait sécher ses larmes pour remplir ses devoirs sociaux. . »
Tout porte à croire qu'il s'agit ici de Sarah Bridget Béguin C^nttenden qui devint peu de temps après Mme Eusèbe de Salle.
Fille d'un danois et d'une indienne, Sarah était née à Mourchadabat.
Elle avait épousé en premières noces un négociant de Londres et était veuve depuis deux ans à peine lorsque Eusèbe de Salle la rencontra. Celui-ci nous fait part dans une lettre, d'une impression qui chez lui résista à tous les regrets que lui causèrent les débuts de sa liaison et à tous les revers dont la fortune devait l'accabler plus tard : « Je n'avais pas moins l'occasion, écrit il à un ami, d'admirer les rares qualités de son cœur que les choses extraordinaires qu'elle racontait de sa terre natale. »
L'Inde devint la marotte de cet orientaliste. Et jamais il ne put réaliser son rêve d'un séjour à Mourchadabat.
Agé. malade, presque ruiné il cherchera encore des prétextes pour entreprendre ce long voyage que les récits colorés de sa femme lui faisaient ardemment désirer.
Un brin de snobisme augmentait encore ce désir d'Eusèbe de Salle.
Qu'on lise dans Ali-le- Renard, p. 158, ces quelques mots appliqués à l'un des acteurs les plus en évidence du roman ;
« Verdanson. comme tous les hommes qui ont beaucoup réfléchi sur eux-mêmes et vécu seuls, avait une assez forte dose d'originalité ; il se mettait rarement en peine de la dissimuler, car il s'était aperçu en Europe que la réputation d'original était le meilleur passeport pour l'indépendance à peu près comme, dans le Levant, la folie est un brevet d'impunité »
Verdanson. c'est Eusèbe de Salle : encore a-t-il accentué dans le sens le plus favorable le beau rôle qu'il s'est voulu donner en faisant de son Verdanson (et il en sera de même pour le Callixte de Sakonialà) un homme réservé et froid.
Eusèbe de ^alle. était en réalité, le type du méridional bruyant, hâbleur et vantard.
Savant distingué, médecin dévoué, il avait un don littéraire incontestable. Il se crut jeune armé pour toutes les batailles et toutes les aventures. Ajoutons à cela que son physique le faisait digne des premiers rôles auquels il prétendait. Grand, bel homme, il avait les traits du visage réguliers et fins. Ses manières étaient aristocratiques et cavalières.
Très épris de dandysme il soignait ses toilettes dans les moindres accessoires. Quant à l'allure un d'Aurevilly qui serait né dans l'Hérault. L'auteur du Chevalier Destouches n'imitait-il pas dans sa jeunesse lord Byron ?
Eusèbe de Salle le traduisait.
La comparaison ne pourrait toutefois se continuer au delà des goûts, de la démarche et de certains accès de vantardise auxquels les Méridionaux sont aussi sujets que les Normands. Eusèbe de Salle ne peut se comparera un écrivain de génie et sa noblesse n'a pas l'authenticité de celle de Barbey.
Tl se prétendait parent de Saint François, de Sales dont il avait toujours chez lui, bien encadrée et bien en vue, une lettre. Il avait acheté une distinction honorifique à la cour de Rome et un jour il vint à Montpellier visiter tous ses parents portant le même nom que lui. en les priant de prendre comme lui la particule et de modifier l'orthographe de leur nom.
On réconduisit en disant qu'on se cententait de s'appeler comme son père et qu'on ne voulait pas être ridicule.
Eusèbe de Salle entreprit alors d'écrire une brochure pour prouver ses origines illustres : elle est introuvable aujourd'hui, mais un cousin d'Eusèbe qui l'avait lue avec soin, avait été convaincu.
On ignore la date de cette publication, mais à partir de 4828, il signa toujours de Salle. A cette époque, il ect revenu marié de Londres et a dû séjourner n Paris. Et c'est alors que se déroulèrent les événements qu'il a analysés ou amplifias de Sakontala à Paris Son roman, plus ou moins autobiographique est commencé et c'est la période la plus obscure de la vie de l'auteur : il l'entoure du plus grand mystère et réussit à ne rien laisser subsister, rien sinon ce que son roman laisse entrevoir.
Sous ses dehors hardis et moqueurs. Eusèbe de Salle cachait un cœur généreux. Il raconta son aventure parce qu'il était romantique et qu'un roman se présentait sous sa plume où pouvait s'allier la passion selon Mme de Staël ou Benjamin Constant et ce goût d'exotisme inséparable de la littérature de l'époque Mais, à mesure qu'il prenait pour les mettre dans son livre, les détails les plus minutieux, les phases les plus violentes de tout ce qu'il avait vécu, son amertume disparaissait. Après la campagne d'Alger, il eut son heure de célébrité, le ménage de Salle sut se créer à Paris de belles relations et Eusèbe de Salle apprécié pour ses talents d'écrivain, de médecin et d'orientaliste put constater que dans les milieux de savants et d'artistes qu'il fréquentait, sa femme avait la réputation d'une aimable personne au caractère doux et d'une beauté originale.
Avant la campagne, en 1829, Eusèbe de Salle ne connaissait pas encore ces bonnes dispositions. L'inaction où il se trouvait lui causait une lassitude et du dégoût et sans la première expédition d'Afrique qui s'offrit à lui comme une diversion, son roman interrompu en 1830 eut peutêtre manqué de cette ironie moqueuse que l'auteur utilisa avec bonheur lorsqu'il le reprit deux ans plus tard. Dès le mois de janvier 1830 il obtint, grâce à la connaissance de la langue arabe qu'il avait acquise à l'Ecole des langues orientales, d'être attaché à l'armée en qualité d'interprète de 2e classe. Il avait ainsi un traitement de trois cents francs par mois avec les rations, vivres et chauffage du grade de chef-d'escadron. Ta situation d'Eusèbe de Salle à l'armée d'Afrique sans être prépondérante, était celle d'une individualité d'élite.
Lorsqu'on fit appel au savoir des orientalistes en vue de l'expédition, l'empressement fut vif.
Les demandes affluèrent au ministère de la guerre où le colonel d'Etat- major, marquis de Clermont-Tonnerre était chargé de former la brigade dite des interprètes et des guides.
Le colonel plaça d'abord, en première classe, les cinq interprètes qui appartenaient antérieurement à l'armée; deux d'entre eux avaient fait la campagne d'Egypte — puis M. Sylvestre de Sacy alors directeur de l'Ecole des langues orientales, lui ayant proposé MM. Vincent et de Salle comme étant ses deux meilleurs élèves, il les plaça immédiatement après.
Quinze autres suivaient avec des grades inférieurs.
Dans son livre « Anecdotes pour servir à l'histoire de la conquête d'Alger » l'historien M^rle proclame Vincent comme étant l'homme le plus instruit dans la connaissance des langues orientales et c'est plutôt comme médecin et comme naturaliste qu'il apprécie Eusèbe Desalles (sic). Celui-ci était sans doute considéré à l'armée comme ayant des connaissances multiples puisqu'après la prise d'Alger on le chargea d'un rapport sur les revenus de la ville d'Alger et de la Régence sous la domination turque.
EUSÈBE DE SALLE