LAMARTINE
Eusèbe de Salle sollicitait alors l'emploi de consul à Jérusalem ; il n'obtint rien malgré ses nombreuses recommandations. Nous voyons là une fois de plus les inconvénients de son caractère. Ayant obtenu un succès avec un livre d'ailleurs excellent sur l'Orient, vite il s'emballe, oublie qu'il est médecin, écrivain et orientaliste et se rêve installé consul à Jérusalem.
Pour en revenir aux Pérégrinations en Orient il faut remarquer la partie historique de ce livre écrit comme un journal où l'auteur ne parle que de ce qu'il a vu et ne montre que les personnages avec lesquels il ?. eu des relations tout-à-fait directes.
A Alep, au mois de septembre 1-S37, Eusèbe de Salle revoit Ibrahim Pacha qu'il a rencontré déjà en Afrique, lui rappelle la prise d'Alger, l'observe et sourit des constructions défectueuses de ses phrases en idiome quairote et de sa prononciation à faire vomir un scheik ou une aimée.
>< Quand nous fûmes assis sur le sopha, écrit-il, Ibrahim se mit à décacheter la correspondance qu'on lui apporta dans une grande corbeille ; un secrétaire debout à sa gauche, écrivait en marge les observations brèves et rares du maître.
« Plus d'un article de journal français traduit en turc, fut jeté en riant de notre côté. Ibrahim caractérisait d'un
mot le fond qu'il paraissait connaître surabondamment, car il se dispensait de les lire : chemins de fer, questions d'Orient, bateaux à vapeur agriculture, nécessité de faire des grandes routes aussitôt qu'on aurait la paix et l'indépendance.
« La réflexion et la lecture étaient aidées par force prises de tabac puisées à deux tabatières fort grandes. A un certain moment, Ibrahim n'en trouvant qu'une sous sa main, fit sisme à Soliman-Pacha de lui passer l'autre. Cette familiarité est la marque de la plus haute faveur. Un domestique mulâtre vint annoncer que le déjeuner de Son Altesse était prêt. Quand nous fûmes installés dans la salle-à-manger, près de la table d'Ibrahim, nous l'entendîmes se plaindre beaucoup de langueurs d'estomac, de faiblesse musculaire et d'autres faiblesses qui l'attristaient davantage.
« Son médecin lui avait ordonné un régime sévère et accompagné de beaucoup de tisane de riz. Voici comme cette ordonnance était interprêtée : une grande timballe d'argent ayant un quart d'eau de riz fut remplie de vin de Bordeaux et avalée d'un seul trait par dessus quelques bouchées de poule au riz qu'on avait servie sur la table, dans une casserole d'argile provençale. Un derviche de la secte des tourneurs du Qaire, accroupi dans le voisinage du pacha, profitait des moments où la conversation tombait pour chanter une sorte d'ode anacréontique où Dieu était loué dans les jouissances qu'il a octroyées aux hommes.
« Les derviches, aussi habiles valseurs, tourneurs et hurleurs que ceux de Constantinople. ont un beau répertoire de poésies religieuses où l'ascétisme persan emprunte les dehors de l'épicuréisme.
« Le reste de la bouteille de Bordeaux ne suffit pas au repas ; Soliman-Pacha demanda un verre et une autre bouteille aux domestiques et les deux guerriers burent en bons camarades. Le vin de Champagne, toujours avec l'eau de riz, est pour le soir.
« Ibrahim n'a pas toujours pratiqué une diète si sévère.
Un de ses médecins lui représentait que l'ivresse habituelle faisait tomber dans l'apoplexie et le pacha lui opposait une logique embarrassante : Quand je me couche sobre et la tête libre, les soins de mon gouvernement, la responsabilité dont je suis chargé, l'examen, la pondération des mesures que je dois adopter le lendemain, me préoccupent et éloignent le sommeil. Je me relève affaissé, indécis, inquiet et incapable de travail. Au contraire, si quatre serviteurs m'ont transporté dans mon lit, ivre-mort après mon dîner, je dors toute la nuit et me réveille frais, dispos, résolu, apte à la guerre et à la bureaucratie.
Deux belles pipes à bouquin d'ambre citron et jarretières de diamants furent portées en guise de dessert. Fumer auprès d'Ibrahim est encore un privilège de Soliman.
« Depuis que le consul-général Sait refusa la pipe offerte par Mohamed-A.lv, celui-ci n'offre plus la pipe aux Européens et son fils a adopté la même étiquette. La conversation devint alors plus expansive que jamais : Ibrahim parlait avec complaisance de l'acclimatement des plans de Bordeaux, dans les parties froides du Liban ; il parla beaucoup de Napoléon à propos d un modèle de lunette militaire qu'on lui avait présenté le matin. Soliman-Pacha remarquait avec raison que la lunette dont Napoléon se servait ressemblait à une lunette de théâtre plus qu'à une lunette de mer. Elle était plus courte et plus maniable que le modèle proposé.
«... Les hommes habiles qui entourent Ibrahim n'ont pas eu de peine à lui faire comprendre que l'avenir de la question d'Orient repose sur lui, successeur probable de Mohamed-Aly. En lui accordant le génie ou plutôt le cœur de guerrier, l'Europe lui a refusé la tête de gouvernant et d'administrateur. C'est à réfuter cette fâcheuse prévention qu'est destinée la comédie qu'on exerce Ibrahim à jouer devant quiconque peut parler de lui à un roi, à un ministre, ou seulement à un journal ; et chose singulière, la comédie réussit précisément parce qu'elle est négligemment jouée.
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