Voir [«lus haut : Flaubert à Chenonceaux
inquiétude le poursuivait à propos de cet ouvrage, on l'ignore, mais il est certain qu'il ne s'en séparait jamais, même pendant le repas. Alors, il le mettait sur la table à côté de son assiette pour le remettre sous son bras, le déjeuner fini, et regagner la Membrolle sans s'en être séparé.
A Fondettes, autre petite localité de Touraine, le compositeur avait un parent, le docteur G.., qu'il visitait de temps à autre et qu'il recevait également à la Membrolle. Ces quelques visites furent l'occasion d'une correspondance où j'ai pu puiser grâce à l'amabilité de ses possesseurs auxquels j'adresse ici mes respectueux remerciements.
Depuis la publication des délicieuses Lettres à Nanine par Legrand-Chabrier, on se montre friand des lettres de Chabrier, qui s'y révèle comme écrivain aussi spontané, aussi abondant et éclatant qu'il l'est ailleurs comme musicien.
Voici d'abord un simple billet d'invitation :
A Madame G. S. à Fondettes.
(Indre-et-Loire)
La Membrolle, 9 septembre 90.
Chère Cousine, Nous voici tous de retour très désireux de vous embrasser ! Voulez-vous venir tous les quatre dimanche ? J'attends de Paris mon parent, le jeune Monvoisin, chez les parents duquel nous étions dernièrement à Cussay — comme cela la petite fête serait complète.
Le choix du dimanche fut voulu, attendu que du lundi au sain li, jeudi compris, les enfants travaillent avec Loiseau. Vite, un petit oui, cousine, et de cœur à vous.
EMMANUEL CHABRIER
Il s'agit, dans ce billet, de M. Monvoisin, l'éditeur de musique bien connu. Ceci se passait au moment où M. Monvoisin venait d'être reçu bachelier. Chabrier lui avait, à ce propos, adressé l'amusante lettre de félicitations que voici :
A M. A. Monvoisin.
Bravo, camarade et cher collègue, car je le suis es-lettres, mais ce n'est pas d'hier. Allons, voilà, comme on dit. une forte épine sortie
du pied, — où il t'en rentrera d'autres, sois tranquille, ce n'est que la première ; le pied a été donné à l'homme pour ça d'abord et ensuite pour marcher avec. Je n'ose plus regarder le mien, ce doit être un crible.
Et dire que ton père allonge depuis plus de quinze ans des billets de mille pour te faire apprendre une langue soi-disant latine qu'il t'est formellement interdit de parler dans les salons sous peine de te faire fiche à la porte immédiatement. Et ajouter que je vais en faire autant pour les miens. Décidément, les âneries que l'on s'offre ici-bas ne tiendraient pas dans un décalitre, mais en revanche un dé à coudre serait trop grand pour contenir les choses quasiment raisonnables.
Quant à moi, je trime ferme. Je préférerais me balader avec des femmes charmantes au bord d'un clair ruisseau ou simplement en pleine mer ; mais je n'ai pas le choix. Flanque toi un peu de bon temps pendant que tu y es ; tu deviendras assez tôt un monsieur grave ; un beau matin il te tombera sur le nez une paire de lunettes d'or avec une cravate blanche autour du col et tu seras ce jour-là un bougre solennel et assommant. Méfie-toi.
J'attends Alice et Marcel — ou plutôt — je vais les chercher mercredi. Samedi nous serons tous ici Embrasse pour moi le papa, la maman, les sœurs, le petit Pierrot, le cousin Joseph et crois à la vieille affection de ton Emmanuel.
Voici maintenant quelques lettres à ses parents de
Fondettes.
.4 Madame J. S. à Fondettes.
La Membrolle, 27 septembre 1891.
Ma chère cousine, Madame Perny ne pouvait pas nous promettre un jour ferme en ce moment et nous autres tenant absolument à vous revoir et promptement nous vous prions de nous indiquer le jour où vous voudrez bien venir vous !
Le jour nous importe peu, mais prévenez-nous la veille. Nous vous embrassons tendrement et attendons vos. ordres.
Votre
EMxMANUEL CHABRIER.
A M. F. S., à Fondettes, Vendredi.
Chère cousine, C'est convenu !
Dimanche, à 11 h. 1/2, nous serons sur le pont à vous attendre. Nous regrettons bien la chère patronne, mais nous savons qu'il n'est
pas facile de la faire démarrer. Exprimez-lui tous nos regrets. Apportez tous les trois de l'appétit et de la jovialité.
A vous tous de cœur.