L. DE MIRBBL
Ce fut la dernière lettre que reçut Eusèbe de Salle de cette aimable femme ; lettre où Ton voit l'importance qu'elle donnait aux talents du médecin. Celui-ci ne se trouvait pas à Paris lorsque Mme de Mirbel fut atteinte du choléra et mourut au mois de septembre de la même année.
11 ne serait peut-être pas impossible de réunir à Paris les correspondants de Mme de Mirbel et de publier tout ce qu'elle a écrit. On a parlé de ses mémoires restés malheureusement inédits et qui ne manqueraient pas, si on les imprimait, d'apporter à l'histoire des faits et des anecdotes de grande valeur1.
Quant au talent de miniaturiste de Mme de Mirbel il en reste au Louvre quelques échantillons prouvant qu'elle méritait sa réputation.
Pour ceux que cela peut intéresser, et tout en souhaitant qu'une véritable biographie vienne bientôt compléter les notes que Jal a consacrées à Mme de Mirbel. j'ajouterai que ses miniatures sont au Louvre dans une salle voisine de la collection Thiers, à côté d'autres miniatures de son maître Augustin.
Eusèbe et Sarah de Salle n'avaient pas d'amis plus fidèles et plus intimes à Paris, que M. et Mme de Mirbel et M. de Mirbel mourut peu de temps après sa femme.
1) Ce fut Mme de Mirbel qui fit évader Guizot en 1848. Ce fut chez elle qu'il se déguisa pour fuir et gagner l'Angleterre.
Tout en professant à Marseille, Eusèbe de Salle continuait d'écrire sur toutes sortes de sujets. Le nombre de volumes et de brochures qu'il a publiés est si grand qu'il serait à peu près impossible aujourd'hui d'en dresser une bibliographie complète. Et les inédits qu'il a laissés formeraient encore plusieurs volumes.
L'ouvrage le plus important qu'il publia à cette époque est son Histoire générale des races humaines, dédié à M. de Falloux et remarquable quant à l'originalité des idées. Il le distribua comme il avait fait pour les Pérégrinations à toutes les personnalités en vue. Il y a dans ses papiers des lettres de remerciements de Falloux, de Lamennais, de Lacordaire et de tous les orientalistes qu'il avait fréquentés.
Le succès ne vint pas. Eusèbe de Salle n'était pas homme à se décourager, mais son caractère s'exaspéra de la manière la plus fâcheuse.
A certains moments il se parait de tous ses titres, écrivait des pages entières pour énumérer les services qu'il avait rendus, étalait sur sa poitrine ses décorations et se présentait dans les milieux où il croyait son nom répandu.
Il s'apercevait alors qu'on le connaissait à peine. S'il insistait, on riait et quelquefois il fut éconduit.
Ayant, dans un dîner, reçu quelques compliments du prince président pour l'un de ses livres, il voulut obtenir une invitation à une soirée de l'Elysée.
L'invitation ayant été refusée, il écrivit à un secrétaire du futur empereur la lettre que voici :
« Je savais déjà, monsieur, que c'était une des misères « des grands d'avoir à repousser beaucoup d'importuns « mais je savais aussi que ces misères s'augmentaient « trop souvent par les hommes qui entourent les grands « et sont les dispensateurs de leurs faveurs et de leurs « sévérités.
« L'optique de ces hommes confond plus d'une fois avec « l'importun l'homme digne qui a porté son hommage à « un pouvoir établi, l'homme courageux fortifiant de son « adhésion un pouvoir contesté et chancelant.
« La blessure d'amour-propre fait en ce cas remonter « bien haut la responsabilité : les temps de révolution « sont féconds en instructions pareilles, c'est contre cette « grave conséquence que moi, monsieur, blessé par vous, « je viens vous rassurer en vous demandant des explica- « tions.
« J'avais été présenté au prince président par le général « et Mme de il.. , un livre nouveau feuilleté en ce moment « même par la comtesse ayant été l'occasion de cet « honneur.
« L'esprit d'à propos d'accord avec toutes les conve- « nances m'avait fait demander alors la permission de « faire hommage direct du livre, permission qui me fut « explicitement octroyée.
« C'était sur les moyens d'exécution de cette faveur « devenue un ordre que je vous consultais, monsieur, « j'avais pensé à un simple billet de présentation aux « soirées de jeudi et si l'étiquette de cette soirée ne per- « mettait pas la remise immédiate du livre, je pensais « comme dernière ressource à une audience particulière.
« Votre réponse refuse carrément et sans regret l'au- « dience. Silence sur la carte de soirée et ce qui est plus « singulier, silence sur le livre lui-même qui en définitive « était le but unique de la négociation.
« Le prince ne peut avoir refusé un cadeau accepté « d'avance. Auriez vous pensé A être l'interprète de la « discrétion ?
« Prenez-garde à une anecdote princière de ce genre-H. « C'était un naturaliste, aussi. Buffon, offrant un exem- « plaire de ses œuvres à un archiduc qui le refusa par « discrétion. L'empereur Joseph II alla un peu plus tard « chez Buffon réclamer l'exemplaire oublié par son frère.
« Mon livre était accepté ; je l'envoie avec ces lignes à « tout événement ; il ne sera pas remis par l'auteur, « voilà tout
« Pour vous rassurer complètement sur ma rancune je « vous promets, monsieur, de ne parler de ma mésa- « venture ni à la famille de H..., ni au député de l'Aude,
« ni à ceux de Marseille qui sont tous mes amis Je n'en « parlerai pas surtout aux six mille électeurs des Bouches- « du-Rhône qui moi en tête ont donné leurs voix à Napo- « léon Bonaparte et je continuera tous mes efforts pour « faire des amis à notre président, à son gouvernement et « à vous-même.
« J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très dévoué « serviteur. »
EUSÈBE DE SALLE
Et sur la feuille même où se trouve cooiée cette lettre il ajoute :
« M. et le docteur C .. arrangèrent l'affaire et l'invita- « tion. Les laquais de l'Elysée m'annoncèrent comte « Eusèbe François de SaPe entre le duc de Noailles et le « marquis de Barthélémy.
« C'était le bon temps républicain. »
L'indifférence dont il esc l'objet, les refus qu'il essuie, l'insuccès de ses livres irritent Eusèbe de Salle mais sans l'aigrir. Loin de se renfermer dans un sombre désespoir il devient pins bruvant que jamais. Toujours élégant, il porte une perruque noire très soignée et balance d'un geste nerveux une canne à pomme d'or.
Ceux qui sont le plus portés à l'admirer, redoutent ses visites, tant il a le verbe haut et l'éloquence abondante.
A Paris où il ne va plus guère, on l'évite. A Marseille ses élèves du cours d'Arabe se moquent de lui. A Montpellier on raconte des anecdotes où il joue le rôle d'un grotesque.
Sans le témoignage de correspondants tels que Mme de Mirbel dont la constance nous prouve la sympathie ou l'admiration qu'il leur inspirait on chercherait en vain dans les écrits de ce romantique un véritable cri. une plainte qui fut autre chose que le résultat de la vanité blessée et un mot de gratitude envers ceux qui l'ont distingué.
Cependant il est généreux et cela suffit pour expliquer les amitiés sûres qu'il s'était gagnées.
Sa sensibilité se déguise sous l'ironie. Eusèbe de Salle fut une sorte de bourru bienfaisant.
En 1862 il se rendit à Paris dans l'intention de rencontrer Asselineau qu'il voulait consulter pour la préparation de ses œuvres complètes. 11 le manqua et Asselineau lui écrivit le 18 Septembre 1862.
Marly-le-Roy.
Monsieur,
J'ai à la fois à vous remercier de votre lettre et à m'excuser d'avoir manqué votre visite. J'ai traversé Paris, il est vrai, vendredi dernier, mais il m'a fallu repartir avant d'avoir pu aller à l'hôtel de Bretagne et d'ailleurs un de mes amis qui avait eu l'honneur de vous voir me représenta que vous étiez déjà en route pour Marseille. Arrivé à Marly je suis tombé malade d'un refroidissement.
Voilà pourquoi je n'ai répondu qu'aujourd'hui à vos lettres dont les termes commandaient une réponse ou plutôt des remerciements immédiats.
Il est vrai, Monsieur, la moralité littéraire a dégénéré à ce point qu'on cherche des motifs intéressés à l'expression d'une admiration sincère.
Mon cher ami, Charle- Baudelaire, votre admirateur à qui vous avez bien voulu remettre un livre pour moi ce qui est cause que je ne le lirai pas avant huit jours, car il ne veut pas s'en dessaisir — mon ami Baudelaire, dis-je. a pu vous assurer, monsieur, de la simplicité de mes intentions. L'article du Boulevard fait parlie d'un livre que je publierai cet automne et dont je vous prierai d'accepter un exemplaire ce qui vous dispense d'en entendre parler aujourd'hui.
Les gens méfiants qui ont prononcé le mot camaraderie m'ont rendu bien fier. Je tiendrai toujours en grand honneur d'être à un degré quelconque, le camarade des grands écrivains que j'admire et en particulier de l'auteur d'AH-Ie-Renard. Si par bonheur votre séjour à Paris devait se prolonger, puis-je compter, monsieur, que vous aurez la bouue grâce de m'en prévenir à l'adresse ci-dessous et de m'offrir une revanche de ma mauvaise chance.
A vous de tout cœur.