‹ Promenades biographiquesChapitre 55 sur 61 · CH. ASSELINEAU · texte numérisé non relu

CH. ASSELINEAU

Il serait curieux, de savoir ce qui dans l'œuvre d'Eusèbe de Salle avait pu provoquer l'admiration de Baudelaire. N'en doutons pas cependant ; ii s'agit de Sakontalà ! Il y a dans ce roman singulier, un mélange du sacré et du

PROMENADES fHOSRAPHÏQUES 17.'!

profane, de rêve et de folie, une crudité quasi médicale et un goût d'exotisme qui iont l'auteur baudelairien à son insu.

L'amant de Jeanne Duval dut retrouver dans cette histoire d'un amour déçu des sensations d'amertume qu'il connaissait.

Dans tous les cas, le désir manifesté par Baudelaire de ne pas se dessaisir du volume avant de l'avoir achevé, est au moins flatteur pour Eusèbe .le Salle et doit être pour nous une révélation. Sakontald d Paris mériterait pour cela d'être tiré de l'oubli.

Ce ne sont certes pas les poésies du même auteur — elles forment le premier volume des œuvres complètes — qui auraient attiré l'attention de Baudelaire. Elles sont d'une médiocrité décourageante. Je ne puis juger de celles en patois ('patois carcassonnais, patois de Montpellier, patois provençal) qui forment un bon tiers du livre où il y a aussi trois pièces de théâtre en vers L'une d'elles Isabelle, drame en 5 actes, fut présentée à l'Odéon et refusée.

La seule partie un peu intéressante du volume est la préface où l'auteur parle, à son sujet Je la conspiration du silence en 1833 :

« Les critiques littéraires, écrit-il, étaient alors réunis en une coterie assez serrée pour qu'un mot d'ordre y fut strictement observé. L'auteur de Sakontalà fut mis à l'index.

« L'auteur aurait gravement manqué aux obligations de la confrérie.

« Il n'était pas venu saluer le comité directeur; il n'avait pas dit un seul mot d'hommage au grand-prêtre... »

Aux trois romans que nous avons cités précédemment, Eusèbe de Salle ajouta un quatrième Arcadie ou les Déceptions dans les deux mondes qui ne fit pas sortir l'auteur de l'obscurité. Son dernier ouvrage Le démon légion ou Théorie de l'orgueil moderne oh il a prétendu traiter la question des origines véritables de la littérature réaliste, est resté inédit à la bibliothèque de Montpellier.

En 1869, Mme de Salle mourut et ce fut pour le malheureux la ruine définitive D'abord la pension viagère

disparut ; puis une mauvaise spéculation entraîna le peu de fortune que possédait Eusèbe de Salle.

Brouillé avjc son neveu qui lui avait acheté le château d'Antipas, abandonné d'amis qu'il avait découragés par ses prétentions ou qui n avaient jamais pris au sérieux sa littérature, ii abrita sa misère clans une petite maison située sous les arceaux du Peyrou au milieu de jardins potagers et quand il y mourut le 1er janvier 1873, il était oublié de tous.

Sarah de Salle repose à Antipas, au bord de ia pièce d'eau, dans ie décor romantique qu'Eusèbe de Salle avait choisi pour y placer leur tombeau. Mais ei!e y repose seule. Son mari fut enterré a Montpellier, probablement en terrain commun. Son neveu ne tut pas averti du décès et les parents de Montpellier croyaient leur cousin Eusèbe à Paris, ignorant la détresse qu'u était parvenu à leur dissimuler.

Asselineau a préservé son nom de l'indifférence générale, et si l'enthousiasme du bibliographe s'est égaré assez souvent autour de médiocrités ou de banalités, je crois qu'il a eu raison pour Sakontalà ci Paris, curieux roman malgré ses faiblesses de style, livre original chez un auteur du second rang.

Les mauvais imitateurs de Walter Scotl, tels que Bonnetier ou le vicomte d'Ariincourt, ont fait la réputation des romanciers de 1830 et justifié les critiques dont ils ont été l'objet : manque de sincérité, style déclamatoire, émotion de fait substituée à l'émotion de pensée et abus de ce trémolo sentimental qui empoisonnera dans la suite les productions de toutes ies écoles.

Benjamin Constant fait exception mais par contre il manque de romantisme. Adolphe est ennuyeux à force de gravité.

11 est assez étonnant de rencontrer avec Sakontalà l'essai heureux d'un écrivain qui a voulu relaire Adolphe en le rendant moins pompeux et plus amusant.

Cet écrivain s'est servi pour cela de sa science de médecin, de sa connaissance des langues orientales, de son

goût des voyages et de son habitude de la diplomatie. C'était choisir adroitement les moyens qu'il fallait.

Eusèbe de Salle, je le répète, a fait cela volontairement à une date où sa tentative méritait d'être mieux accueillie qu'elle ne le fut.

S'il n'a pas écrit un chef-d'œuvre, il a pu dire dans la suite avec raison, que son roman n'était pas un péché de jeunesse, mais l'indication d'un filon nouveau où tous les métaux précieux étaient en abondance.

Dans ses autres œuvres, il éparpille ses dons, affirme sa valeur réelle de savant, mais sans parvenir, comme son ambition le lui dictait, à se mettre au-dessus des hommes de son rang.

Avec Sakontala, il écrit une autobiographie, non pour étaler son savoir, mais pour se plaindre de sa destinée et il ajoute à l'anatyse, un accent passionné que seule, la sincérité peut donner. Cet accent-là, dans un cadre étrange, fait de Sakontala à Paris, un roman savoureux, dont s'étonna Baudelaire.

C'est cela seulement que j'ai voulu noter, en consacrant à Eusèbe de Salle, ces quelques pages.

FLOTOW A LA COliR DU BOIS

A Elisabeth Joli/

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