FLOTOW A LA COUR DU BOIS
On veut fêter le centenaire de Flotow. Sait-on où fut composée Martha son œuvre la plus connue, du moins en France ?
Martha fut écrite dans la Sarthe, au château de la Cour du Bois qui appartenait de 1804 à 1853 à Anne Louise Adèle du Temple de Mézières épouse du commandant baron de Reiset de Chavanatte qui fut aide de camp du maréchal Ney.
La baronne de Reiset était fort érudite et Ja Cour du Bois un superbe domaine. Il est situé tout à côté de Mam«rs, sur une colline dominant la Dive, près de la route de Mamers à la Ferté-Bernard.
Actuellement, c'est encore une très belle demeure entourée d'un joli parc.
L'habitation principale date de 1828 et fut restaurée en 1856. On y conserve une bonne partie du mobilier de cette époque1.
Dans le bois il y a plusieurs pavillons, souvenirs romantiques entre autres la maison du Cailloux poétique retraite où séjourna souvent Marceline Desbordes Valmore et c'est là sans aucun doute que la fille de la poétesse, la mélancolique Ondine Valmore dut rencontrer M. Langlais député de Mamers qu'elle épousa le 16 janvier 1851.
Car un grand nombre d'hommes politiques, de poètes et d'artistes fréquentaient le salon de la baronne de Reiset. Elle-même publia vers 1850 quelques romans aujourd'hui inconnus, tous dans le goût sentimental cher aux lectrices de « Paul et Virginie a avec aussi quelques récits de
1. Voir la plaquette de M. Calendini <« La Cour du Bois » Le Mans 1910.
180 PROMEMADES BIOGRAPHIQUES
chouannerie où Mme de Reiset ne iaisait que raconter ce qu'elle avait vu de ses yeux.
La musique surtout passionnait la châtelaine de la Cour du Bois.
On voit encore parmi les tableaux de la bibliothèque du château un portrait de Cuvillon violoniste qui fit partie de la Société des Concerts du Conservatoire, après avoir tenu un premier pupitre au Théâtre italien. 11 avait étudié l'harmonie avec Reicha qui fut aussi l'un des maîtres de Flotow ; les deux élèves restèrent toujours bons camarades et ce tut Cuvillon qui présenta Flotow à la Cour du Bois.
Très connu aussi dans le monde musical cet Auguste Franchomme, violoncelliste de grand talent, ami de Chopin et qui organisa un des premiers avec Allard une société de musique de chambre ; on Je vit souvent chez Mme de Reiset.
Un type curieux qu'on rencontrait toujours dans ces réunions, c'était Nicolas Carry. Originaire de Mamers, il avait fait d'abord beaucoup de politique. Puis, dans la fréquentation de Franchomme il devint musicien, fournisseur des orphéons et des fanfares. Marceline Desbordes Valmore lui confia même quelques-uns de ses poèmes qu'il mit en musique.
A ces artistes se joignait fréquemment le critique musical de la Revue des Deux Mondes, Scudo, dont les détracteurs de Wagner consultaient, il n'y a pas très longtemps, les œuvres ; Scudo qui écrivait en 1853 :
« Le désordre de la parole indique le désordre de l'esprit et pour ceux qui n'auraient pas la possibilité d'entendre la musique de MM. Liszt et Wagner, l'obscurité de leurs écrits peut servir à expliquer l'obscurité de leurs œuvres musicales ».
Et ailleurs : « Je ne parle pas de M. Berlioz qui n'est pris au sérieux que par les étudiants allemands, de première année... etc. »
Quel milieu pour franciser à la mode de 1840 un compositeur tel que Flotow !
Une hôtesse, auteur de romans sentimentaux, amie de
la géniale et pleurarde Marceline, des virtuoses incomparables dont l'archet savait embellir jusqu'aux productions d'un Nicolas Carry, un critique qui ne comprenait rien aux plus grands génies de son temps ; ajoutez à cela une existence facile devant un paysage délicieux ; c'était là vraiment que devait naître et que naquit Marthaî
La Cour du Bois devint même comme l'école du genre î Car, tandis que Flotow travaillait à sa partition et essayait au piano ces airs dont quelques-uns devaient être célèbres à Paris :
Ah ! que le ciel voua pardonne Mes tourments et ma douleur
une fillette d'une quinzaine d'années l'écoutait passionnément et s'informant auprès du maître, s'initiait pour devenir à son tour une musicienne. C'était Mlle de Reiset, la propre fille de la baronne. Elle a donné au théâtre : Le sou de Lise, Les fiancés de Rosa, La comtesse Eva, La Pénitente, Piccolino, Mazeppa et des oratorios, scènes lyriques, esquisses symphoniques... etc.
Je crois que celui de ses opéras qui eut le plus de succès fut Piccolino.
L'influence de Flotow y est-elle visible ? Il serait peutêtre curieux de s'en rendre compte aujourd'hui ; mais il faudrait d'abord savoir si Martha serait goûtée du public actuel de l'Opéra-comique... Qui sait ?