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UN AMI DE LESUEUR

M. Adolphe Boschot dans son remarquable ouvrage — La jeunesse d'un romantique — a donné une biographie détaillée de Lesueur qui fut au conservatoire le maître de Berlioz.

Nous y voyons que Lesueur. avant la révolution, avait été «maître de musique» à Dijon, à Tours et au Mans (1782-1783). C'était un emploi lucratif et l'occasion pour un compositeur de faire exécuter ses œuvres ; occasion que Lesueur ne manqua point. A. Tours ses oratorios attirèrent une foule considérable et c'est de là qu'il adressa à Grétry quelques-unes de ses compositions. Grétry l'appela bientôt à Paris et ce fut le commencement d'une réputat:on qui devait grandir sous le Consulat et atteindre son apogée sous l'Empire.

Au Mans on ne se souviendrait guère du passage de Lesueur. s'il ne s'y était lié avec un autre musicien qu:. moins heureux comme écrivain (à cette époque les compositeurs publiaient toutes sortes de théories) ne connut guère que les déboires et les vexations. Il s'appelait André Villoteau.

M. Louis Calendini. en publiant dans la Revue historique et archéologique du Maine une notice biographique, sur André Villoteau. a indiqué excellemment les particularités bizarres de cette malheureuse existence.

Lesueur qui resta toujours fidèle à son vieux camarade ne put parvenir à l'imposer à Paris. Le bagage musical de Villoteau n'existait pas. Quant à son œuvre littéraire, elle comprenait une partie scientifique trop copieuse et trop ardue pour ne pas décourager les profanes et même les professionnels,

Villoteau, fils d'un maître d'école du département de l'Orne, était né en 1759. Il avait donc quatre ans de plus que Lesueur.

Après des études très complètes chez les Pères de l'Oratoire au Mans, il se mit à voyager pour se soustraire au désir de sa famille qui l'avait fait recevoir « grand enfant de chœur » à la cathédrale du Mans et voulait qu'il se fit prêtre.

Engagé dans un régiment de dragons, il obtint de ses parents, son congé terminé, de se consacrera la musique. Il vint à. Paris, comoléta encore ses études en suivant les cours de la Sorbonne et en 1702 il était attaché au chœur de la cathédrale. Ne trouvant plus, sous la terreur, d'emploi auprès du clergé, il se fit choiiste à l'Opéra. Il y resta jusqu'au jour où Bonaparte organisant l'expédition d'Egypte et tenant compte des grades élevés que Villoteau avait conquis dans le professorat, le nomma membre de la commission des Sciences et Arts, puis membre de l'Institut d'Egypte (fondé par Bonaparte pour l'exploration scientifique du pays).

Grâce à une connaissance approfondie des langues orientales. Villoteau put se livrer en Egypte à une étude de la musique chez les anciens. Travaillant avec acharnement il fit de ces divers travaux une sorte de synthèse intitulée : L'analogie de la musique avec les arts qui ont pour objet l amélioration du langage... livre abondant et souvent très ennuyeux.

Le mot analogie nous révèle les sources égyptiennes de l'ouvrage. Mais si la science de l'analogie fut pour les occultistes une méthode d'abréviation, il n'en va pas de même avec Villoteau qui accumule au contraire tous les exemples possibles à l'appui de sa thèse. Il veut en somme démontrer que la musique est analogue au langage et qu'il y a nécessité de connaître la musique pour arriver à bien parler et par déduction, à bien agir.

« Les impressions, écrit-il, qui nous sont communiquées par L'ouïe et la parole sont toutes morales et conséquemment celles que produisent en nous les effets de la musique le sont aussi »

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Comme tous les sincères, comme tous ceux qui se sont passionnés pour une idée, Villoteau trouve parfois un exemple heureux, fait de temps à autre, à travers l'histoire, une découverte curieuse qu'il sait développer.

« Peut-être, écrit-il encore, n'a-t on pas pénétré toute la profondeur du sens que renfermait la pensée de Socrate lorsqu'il disait : Parle, si tu veux que je te voie, c'est-àdire que je te connaisse.

Cette pensée doit avoir pour nous un sens plus énigmatique qu'elle ne pouvait l'avoir dans ces temps reculés puisqu'alors on apprenait à connaître le cœur de l'homme par l'étude que l'on faisait des accents naturels de l'expression et que l'imitation de ces accents, lorsqu'elle était louable, devenait l'objet de la déclamation ainsi que du chant .. »

Il a aussi des observations d'un genre moins grave dont voici un exemple :

« De tous les animaux connus jusqu'à ce jour, celui qui était le plus fait pour donner aux hommes l'idée des sens musicaux, c'était celui dont parle le P. Kircher.

Cet animal existe en Amérique ; il est de la grosseur d'un chat ; les habitants l'appellent Haut parce que son cri mélodieux fait à peu près entendre ce son.

Ses cris se composent de six notes de la gamme qu'il entonne très distinctement d'abord en montant et ensuite en descen iant en sorte que, par ses cris, il produit cette suite régulière de sons séparés les uns des autres par un intervalle de temps d'une demi-pause.

Mais on ne nous dit point que les américains qui ont aussi leur chant comme les autres peuples, aient jamais cru qu'ils en fussent redevables aux leçons d'un semblable animal. . »

L'ouvrage parut à Paris en 1807 et ne trouva pas de lecteurs.

L'auteur, plus tard, en écrivit à Fetis qui a consacré, dans sa Biographie des musiciens, quelques lignes à Villoteau.

Celui-ci quitta Paris et songeait-il aux premiers succès

de Lesueur, chercha en Touraine à utiliser une réelle science d'agriculteur qu'il avait acquise à la longue : cet orientaliste poussait très loin le goût de l'analogie. Il se lança dans une entreprise agricole à Savonnières, village charmant situé à trois lieues de Tours sur la rive gauche du Cher.

Savonnières est un vrai bourg tourangeau riche et paisible; une très ancienne église en est l'ornement principal. Les bords de la rivière se dissimulent sous des touffes de roseaux. Des saules et des peupliers encadrent un vieux moulin. Les habitants rie Savonnières versent une excellente piquette et servent d'exquises rillettes aux tourangeaux pêcheurs à la ligne qui fréquentent assidûment les bords du Cher.

Villoteau fut séduit par le charme de Savonnières.

Le savant d'hier rêva le repos dans un domaine qu'il eût arrangé à sa guise.

Jamais dans son aventureuse existence il ne rencontra plus de tourments et de peines.

Entraîné dans des entreprises par un notaire dont il fut la victime, il se ruina

Villoteau à Savonnières aurait pu fournir à Balzac un de ces sujets de roman aux infinies complications financières comme le grand écrivain tourangeau en a si souvent rencontré et qu'il savait si merveilleusement débrouiller.

Le pauvre Villoteau ne se découragea pas. Il se réfugia avec sa femme et son fils dans une petite maison : ne 14 de la rue des Acacias, à Tours et reprit ses travaux littéraires et ses théories abracadabrantes

« Mon ami Lesueur. écrit-il à Fétis. qui a lu ce travail, en a saisi parfaitement l'ensemble et les détails ; il en a senti toute l'importance etc. »

Hélas! Lesueur fut un des rares lecteurs de Villoteau et peut-être le seul qui se donna la peine de l'étudier complètement.

Le dernier ouvrage de Villoteau est un traité de Phonetèsie où il expose la propriété expresse des sons et des inflexions de la voie humaine.

Il mourut à l'âge de quatre-vingts ans. Les seuls travaux laissés par lui à la bibliothèque de Tours démontrent suffisamment le travailleur acharné et le savant consciencieux que fut André Villoteau.

M. Boschot fait remarquer avec raison que l'influence de Lesueur sur Berlioz fut assez grande pour que le nom du maître restât à jamais attaché à celui de son glorieux disciple.

Le nom de Villoteau restera-t-il attaché à celui de Lesueur ? Ils ont un point commun à leurs deux caractères. C'est ce besoin constant d'écrire autre chose que de la musique, d'édifier des systèmes et de publier des livres.

Il manquait toutefois à Villoteau ce grain de romantisme qui tait que Lesueur ne fut pas trop indigne de Berlioz, qui, d'un savant et d'un érudit, peut faire un véritable artiste.

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