‹ Promenades biographiquesChapitre 58 sur 61 · NOUVELLES GALEUIES DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

NOUVELLES GALEUIES DE VERSAILLES

Quand vous entrerez au musée de Versailles, ne vous arrêtez pas à ces galeries historiques dont les portes ouvertes à deux battants vous invitent à subir l'ennui profond qu'elles dégagent. Tournez le dos au Charlemagne à l'air indigent et au morne Saint-Louis. Ne visitez au rezde-chaussée que les salles du xvme siècle où Mme Vigée Lebrun, Mme Labille Guiard, Drouais et Ducreux composent un ensemble agréable et caractéristique de leur époque.

Fuyez au premier étage une autre enfilade de médiocrités semblables à celles du rez-de-chaussée et si vous vous aventurez dans la galerie des batailles vous perdrez beaucoup de temps pour n'y découvrir qu'un seul tableau de valeur, la Bataille de Taillebourg de Delacroix où il y a un délicieux cheval blanc et rose qui détone au milieu des insignifiances que sont les œuvres classiques de 1830.

Et ces toiles sont mêmes dépassées quant à leur insuffisance car on y a ajouté récemment un tableau patriotard et sentimental si complètement dénué d'art quil semble placé là comme une indication, pour faire rebrousser chemin, dès l'entrée, à ceux que le Wagram d'Horace Vernet n'aurait pas suffisamment découragés ou indignés.

Arrivés au second étage, gardez-vous d'un examen trop prolongé des soldats propres et coquets du général Lejeune qui pour un homme de guerre, a placé ses héros dans des postures bien singulières ou bien daugereuses.

Donnez un coup d'œil à la salle de la Révolution où se trouve le Marat de David, dessin excellent, je l'accorde,

mais la répugnance inspirée par cette tête de serpent crevé est insurmontable.

A côté, dans un couloir, de curieux souvenirs du premier Empire.

Chateaubriand est mal partagé à Versailles ; sa statue du 1er étage par Duret n'est pas belle ; ici son portrait par Girodet est affreux et justifie par sa couleur le mot de Napoléon. vojrant ce tableau : « Chateaubriand s'est donc caché dans une cheminée? — Décidément, il sera toujours conspirateur ».

Revenez maintenant vers une sorte de pont couvert et surélevé de plusieurs marches qu'il faut gravir et s'il est vrai que la cour de marbre du château de Versailles se trouve au niveau de la flèche de Notre-Dame-de Paris, on doit être sur ce passage presque dans les nuages. Que de chemin ! en hauteur comme en largeur.

Il faut du reste, après l'avoir gravi, redescendre de l'autre côté dans une petite salle où une admirable esquisse de Gros « Napoléon distribuant des récompenees... » vous fait supposer que vous êtes au bout de vos peines.

Il serait assez curieux de mesurer l'énorme distance q u'il faut parcourir dans le musée pour trouver cette galerie qu'un conservateur d'une rare érudition et d'un goût parfait a composée et arrangée pour prouver qu'un musée de Versailles est possible et même nécessaire.

Avant d'arriver jusqu'à l'attique, h faut passer le plus rapidement possible devant les maréchaux chamarrés que des peintres sans goût et sans talent onr représentés dans des poses identiques, choisies sans doute pour accentuer la banalité ou la brutalité de leurs physionomies. Ces hommes, qui devaient être si beaux dans les combats, semblent, ainsi affublés de leurs costumes de cérémonie, particulièrement insignifiants. Singulière idée d'avoir choisi au lieu de l'éviter, cette manière de les portraiturer.

A côté d'eux, Fouché, duc d'Otrante, fait diversion ; c'est peut-être pour cela qu'on a mis deux portraits de lui. Au grand tableau de la première salle, je préfère le petit placé dans une encoignure de la deuxième. C'est bien l'effigie

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de cette hyène habillée, connue l'appelait la ducuesse d'Abrantès, ce sont bien là les traits vulgaires et méchants d'un crapuleux Tourbe.

Admirons en passant un portrait, malheureusement trop abîmé, du naturaliste brunn Neegara, par Prud bon, un autre inacueve du baron Gérard, par Lawrence, d'autres encore, portraits d'acteurs ou d actrices d'un intérêt piutot documentaire, et on pénètre dans la galerie Louis-Philippe.

Quand debarrassera-t-on le musée de Versailles des encombrants Wliinterhalter ? Les moins mauvais ne méritent pas l'attention. Au milieu de ces médiocrités, on découvre avec plaisir un Attentat de Fieschi, par E. Lami, artiste toujours observateur et admirable peintre. Nous le retrouverons un peu plus loin. En attendant, voici le romantisme, voici la littérature.

Lst-ce le voisinage du sculpteur Pradier qui lait faire à \ ictor Hugo cette vilaine grimace ?

i^eut-étre. un livre de M. Léon Sèche nous a appris que Pradier lut le prédécesseur de Victor Hugo auprès de Juliette Drouet.

" Dans tous les cas, le tableau est curieux d'un Victor Hugo couché sur un divan, vêtu d'une robe de chambre à dessins chinois (auteur inconnuj.

A côté, le Musset de Landelle, œuvre surfaite qui ne peut se comparer ni au joli page de ûeveria, ni au médaillon de David d'Angers.

De l'autre côté Lamartine par Gérard, Delphine Gaj par Hersent et un tableau d'ensemble de Heim intitule Une lecture d la Comédie Française. Andrieux lit un manuscrit, les célébrités littéraires de l'époque forment son auditoire. On reconnaît Chateaubriand, Delavigne, Lemerc;er, Hugo, Dumas, Vigny, Mme Ancelot, Soumet, Nodier, l'acteur Samson et ceux de la première d'Hernani, Firmin, Micueiot, etc.. Heim savait grouper et le tableau a la réputation de nous donner d'exactes resseuiblauces.

Les deux portraits les plus intéressants de la galerie, celui de ^.eriioz par Dauuner, ec cemi de Baudelaire par Deroy, sont mai placés, le premier surtout. Les Daumier

de cette importance sont rares et on devait à celui-ci une place d'honneur.

Barbe}' d'Aurevilly a dit de Berlioz : « Il avait le bec de l'aigle et le poil du lion. » Le tableau de Daumier nous montre Berlioz dans les dernières années de sa vie. il a encore le bec de l'aigle. La crinière est grise, mais c'est toujours une crinière. Le visage e>t jaune, tourmenté, ridé et l'attitude exprime le calme ; les mains croisées disparaissent dans les larges manches de la houppelande noire.

C'est un Berlioz vieux, aigri et souffrant mais tenace, attendant la gloire qu'on lui marchande encore aujourd'hui. Figure étrange que celle de ce romantique des romantiques qu'il appartenait bien au Shakespeare de la peintuie de fixer pour !a postérité. Jamais peintre ne rencontra un pius parfait modèle selon sa manière et ses procédés.

Le Baudelaire de Deroy a une histoire que Ch Asselineau a racontée dans sa biographie du poète.

Baudelaire avait dans son appartement de l'hôtel Pimodan deux tableaux du peintre Emile Deroy, son propre portrait et une copie réduite des Femmes d'Alger de Delacroix dont il faisait grand cas. Un jour, brusquement, il prétendit que ces rapinades ne l'intéressaient plus et se défit de ses deux tableaux Ou ne sait ce que devint la copie des Femmes d'Alger. Un ami sauva le portrait et le voilà maintenant au musée de Versailles.

C'est un document particulièrement intéressant puisque tous les portraits de Baudelaire postérieurs à celui-ci en diffèrent considérablement.

Le portrait par Deroy1, seul nous présenteun Baudelaire barbu, cinglé dans une redingote, en un mot le dandy qu'était, à cette époque de ses débuts, l'auteur des Fleurs du mal.

On aimerait aussi à rencontrer à côté des grands romantiques les figures inconnues des artistes de second ordre qui ont contribué au succès de l'école, les Nanteuil, les

1. Le même Deroy était l'auteur d'un portrait de M. de Banville père, qui sera bientôt au musée de Versailles.

Deveria, les Johannot et dans les lettres... Nodier, Asselineau, Louis Bertrand, Fontaney ou Dovale.

Disons que cela viendra et qu'avec le strict nécessaire on a déjà fait quelque chose de très attrayant.

Pour termiuer cette galerie Louis-Philippe, on a réuni toute une série de paysages rappelant la visite de la reine Victoria au château d'Eu, en 18'i6 Eugène Lami et Isabey étaient au nombre des peintres chargés de l'exécution de cette série. Le choix de ces deux artistes était heureux. Isabey fit d'une simple Promenade autour du château un pa}rsage ravissant et de l'arrivée de la reine une remarquable marine Quant à Eugène Lami il ne figurerait pas tians cette collection sans une aventure qui nous vaut un de ses plus importants tableaux : V Arrivée de la reine Victoria au Tréport. Ce tableau, en effet, était égaré depuis I8'i8 lorsque le sculpteur Frédéric Brou, dans un voyage qu'il fit en « Normandie », il y a dix ans, le retrouva dans une écurie et. est-il besoin d'ajouter, en piteux état.

M. Brou l'acheta, le nettoya et le répara de son mieux et le tableau e Lami, qui n'a que le défaut d'être un tableau inachevé, figure aujourd'hui i la place qu'ii devait occuper dans la fameuse galerie Victoria.

Les documents sur le second empire, sans être assez abondants, sont plus nombreux que ceux des précédentes époques représentées à Versailles. Signalons les chefsd'œuvre de Carpeaux, le bu -te du prince impérial et la maquette de celui de Napoléon III, le portrait du même empereur par Fiandrin que le voisinage de Carpeaux ne diminue pas, la princesse A'iarie-Clotilde par Hébert qui est peut-être la meilleure toile de ce peintre inégal, - un tableau de Besson où les artistes de la Comédie-française (Rachel, les Brohan. Fix .. etc.) figurent avec des poses gracieuses dans un décor fleuri : — puis un buste de Géricault par Etex. le Murger de Courbet, Yvon par luimême, Barbej7 'l'Aurevilly de Lévy qui vaut plus par l'originalité du sujet représenté que par sa valeur picturak , un curieux portrait d'Arsène Houssaye et quatre Lamar-

tine dont nn buste par le comte d'Orsay, d'une belle allure

Au milieu de tous ces portraits, quelques jolis tableaux d'histoire comme la réception des ambassadeurs de Siam par l'empereur — premier succès de Gérôme — un peu léché, ce tableau, mais d'une bonne coloration malgré cela ; quelques toiles fantaisistes comme la représentation du Joueur de flûte d'Emi'ie Aubier dans !a maison romaine du prince Nanol^on. On reconnaît Aubier et Gautier costumés et donnant la réplique à Madeleine Brohan et à Favart.

Je m'aperçois que je n'ai pas nommé Arv Scheffer représenté ici par de nombreuses toiles Tout compte fa't. ce fut un assez pauvre peintre, qui veut tirer de sa sobriété même un effet qu'il n'obtient presque jamais. S'il me fallait choisir parmi ses portraits ce serait celui de la Taglioni que je préférerais, quoiqu'il manque de vigueur.

Du reste les toiles de Versailles sont de valeur très inégale. De très belles choses sont dispersées çh et là, perdues au milieu d'un amas de médiocrités qui les écrasent et les dissimulent.

Les derniers changements ont montré clairement les améliorations qu'il faudra poursuivre.

Lorsque les salles d'histoire, la galerie des batailles, celle des maréchaux seror.t envahies par de vrais tableaux, le musée aura perdu ce caractère d'insignifiance qui lui a fait dans le monde des connaisseurs et des artistes la réputation du plus ennuyeux des musées de province1.

1. Depuis la publication de cet article ries changements très heureux ont été apportés k la disposition des oeuvres de cette galerie. Le Baudelaire et le Berlioz que je sigr.ale un peu plus haut comme étant mal placés, sont maintenant très en vue et aussi bien éclairés que possible.

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