LE CHAT3AU DE TALLLMANT
Je ne crois pas que Balzac lui marrie qui a si souvent promené ses lecteurs ;i travers sa chère Touraine, leur faisant contempler tous les châteaux célèbres ou non des bords de l'Indre et de la Loire, ait soupçonné l'existence de ce délicieux Castel des Réaux qui répond de la manière la plus heureuse à l'idée que nous pouvons nous faire aujourd'hui d'un château de Tallemant. Il est en effet peu connu des touristes, quoique l'accès en soit facile et le chemin admirable.
On suit la levée de la Loire de Tours à Bourgueil et durant tout le trajet, on a devant soi ce fleuve dont les meilleurs écrivains français ont parlé, Balzac, excepté, avec dédain ou moquerie et dont un seul peintre. Turner, a su rendre, mais avec quelle puissance, les différents aspects.
Lorsque Musset écrit à Mme Alfred Tatet : » J'ai été à Tours... puis finalement tout le long de la Loire où il ne manque exactement que de l'eau pour que ce soit le plus beau fleuve du monde, mais il s'y trouve en revanche de fort beaux bancs de sable et même des ornières, on va sur cette rivière (sic) en patache.. . » on dirait que la poésie des lieux qu'il parcourait lui a totalement échappé.
La Touraine est une province qu'il faut avoir habitée pour l'aimer. Les visiteurs l'apprécient peu et la quittent sans regrets. Les Tourangeaux s'y attachent singulièrement pour des gens aussi peu sentimentaux et aussi superficiels. C'est vraiment le sol qui les retient, l'espèce de confort, la nature tourangelle aux sens les plus raffinés.
Les Anglais ont compris cela depuis longtemps et font
exception parmi les étrangers qui ont pu goûter ce confort : ils s'y arrêtent volontiers. Ce dut être le cas de Turaer.
Après avoir traversé Luynes, Cinq-Mars et Langeais,
„pa37s riches s'il en est, on atteint Bourgueil dont les vins
exquis font, sur la rive droite, un pendant digne de ceux
de Chinon que l'on devine là-bas à quelques lieues de
Montsoreau dont la masse se distingue sur la rive gauche.
Et Seuilly n'est pas loin dans la même direction, Seuilly où naquit Rabelais et où il commença d'étudier. Une distance tout à fait raisonnable, que l'on croirait calculée à dessein, sépare donc le pays de Rabelais de l'habitation de Tallemant.
Il faut la chercher un peu, car elle est enfouie dans la verdure ; des arbres légers la dissimulent presque entièrement du côté de la route : c'est après avoir dépassé la gare de Port-Boulet qu'on l'aperçoit tout-n-coup au milieu des saules et des peupliers.
Comme cela se voit pour la plupart des habitations de Touraine au temps de Louis Xï — les Réaux sont de 1450 — Tarchitecte a tiré un effet très original des briques rouges disposées en dessin? symétriques au milieu des pierres blanches.
11 y a à l'entrée deux jolies tourelles séparées par un porche et précédées d'un petit pont, qui sont de la belle époque tourangelle et sur le côté, au sud-ouest, un donjon très élégant du haut duquel on domine toute la vallée de la Loire, de Langeais à Saumur.
La partie ancienne du château est entourée de douves ; une chapelle d'un style plus récent, s'élève dans un coin du jardin. L'intérieur de Ja demeure a forcément souffert plus que l'extérieur des transformations imposées, par la nécessité. 11 y a pourtant quelques réduits restés intacts, de beaux escaliers et une petite bibliothèque attenant au salon où l'on voudrait savoir que fut écrit le journal de Tallemant. il n'est pas téméraire de le supposer.
L'auteur des Historiettes se plaisait-il aux Réaux ? Y fîtil de longs séjours, subit-il le charme voluptueux du pays? Nous l'ignorons.
Nous savons seulement que Tallemant acheta en 1650 à François de la Béraudière de l'Isle-Jourdain, le château du Plessis Rideau et qu'il obtint par lettres patentes de Louis XIV, l'autorisation de lui donner le nom des Réaux qu'il a gardé.
La famille Bnçonnet l'avait possédé pendant deux siècles. Le Briçonnet qui l'habitait en 1603 fut l'un des juges de Julien et Marguerite de Ravalet et M. Tancrède Martel qui a si souvent cité Tallemant dans son livre admirable, ne semble pas se douter que le Plessis Rideau, dans le Val de Loire, en Touraine ', s'appelle aujourd'hui Les Réaux. En disant que les séjours de Tallemant y furent fréquents, on ne se hasarderait pas beaucoup car, en parcourant les Historiettes, on est frappé du nombre d'anecdotes dont Tours fut le théâtre et du nombre des personnages ayant des ramifications de fonctions ou de parentés avec des Tourangeaux. Dans tous les cas, ce n'est pas sans plaisir qu'on voit s'adapter à la Touraine un écrivain du caractère et du talent de Tallemant.
Visiter le château des Réaux, c'est toucher du doigt ce plaisir-là.
On ne se trouve pas en présence d'une ruine, d'un souvenir sur lequel pourraient se pencher avec mélancolie nos âmes. Non. C'est le château des Réaux tel qu'il était à l'heure où Tallemant l'acheta et ce château ne pouvait être acheté que là, dans ce coin de Touraine qui cooiplète les Historiettes, mais que les Historiettes n'ont malheureusement pas assez complété ; peut-être parce que l'auteur n'étant pas né dans le pays, n'avait point pour lui la tendresse exclusive d'un Rabelais ou d'an Balzac.
Tallemant se préoccupa beaucoup aux Réaux du droit que lui donnait sa conversion au catholicisme d'une place prépondérante à l'église de Chouzé-sur- Loire et cela fut pour lui l'occasion d'un procès qui, au dire de son ami Patru, eut un certain retentissement.
On ignore encore aujourd'hui l'issue de ce procès, mais
1. Taucrède Martel : Julien et Marguerite de Ravalet — Lemerre 1920.
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il est plus que probable qu'il se termina à l'avantage du propriétaire des Réaux.
Cette conversion assez tardive de Tallemant eut pour point de départ ses relations avec un jésuite qui était poète, le P. Rapin. Et comme ce dernier était né à Tours et habita longtemps sa ville natale, nous pourrions en conclure que la conversion de Tallemant se fit en Touraine et que ce fut dans cette contrée riante et un peu païenne que l'auteur des Jardins lui montra le chemin de velours.
Regrettons de n'avoir point d'indications précises quant à la vie intime de Tallemant et que le grand salon de de son château ne s'orne pas d'un portrait de l'auteur des Historiettes.
Mais on ne connait pas de portrait de Tallemant des Réaux et lorsqu'un choix de ses œuvres entra au Mercure de France dans la collection des Plus belles pages, on dut renoncer à reproduire, selon l'usage, les traits de l'auteur en manière de frontispice.
Il m'a été donné depuis de rencontrer chez un libraire un portrait supposé de Tallemant. Je l'ai acheté en demandant au vendeur de dire tout ce qu'il savait concernant l'objet. Le libraire m'a affirmé que ce portrait au crayon sortait de la collection d'un amateur qui faisait copier, pour lui-même, tous les portraits d'auteurs en renom qu'il rencontrait dans les musées ou les collections particulières. Je donne le renseignement tel qu'il me fut confié en priant les chercheurs de redoubler d'attention.
Le dessin que je possède est accompagné de deux autres du même genre et de la même main, portrait de l'abbé frère de Tallemant, traducteur de Plutarque et de Paul Tallemant neveu des précédents et l'auteur du Voyage de l'Ile d'Amour, célèbre pour avoir écrit à Boileau une jolie lettre où il lui reprochait sa dureté envers la mémoire de son oncle l'abbé.
En sortant du château des Réaux, mon guide me fit faire un détour pour me montrer celui de Gizeux et deux tombeaux que la famille du Bellay a laissés dans l'église paroissiale de ce petit pays.
Ces deux monuments, l'un du \Y siècle et l'autre du XVIe sont d'une exécution remarquable et on dit qu'ils sont dus au ciseau d'artistes tourangeaux. Mais quand on sort des Réaux, on est trop près des Historiettes pour goûter beaucoup ces personnages de marbre blanc agenouillés sur des dalles noires. Les sculptures sont admirables, incontestablement, il n'y en a pas de plus belles au Louvre de la môme époque. Mais... brr... au moment où je voyais en imagination Tallemant causant dans la petite bibliothèque de son château avec Patru et le P. Rapin, les monuments de Gizeux leur ont substitué de froides figures.
Et j'ai donné l'ordre de rejoindre la Loire au plus vite.
Nous la traversâmes à Langeais, pour rentrer à Tours par la route de Viilandry et le soir j'ai relu le grand Balzac. Personne n'a compris comme lui l'esprit des lieux que je venais de voir et le caractère de leurs habitants.