‹ Promenades biographiquesChapitre 7 sur 61 · EMMANUEL · texte numérisé non relu

EMMANUEL

Marcel est arrivé : mettez cinq couverts (pour les Chabrier et la granu'mère).

Cependant une des meilleures élèves de Mme Perny, sachant la présence de Chabrier aux environs de Tours, eut l'idée imprudente de lui demander des leçons de piano. Chabrier accepta et il fut décidé que les leçons auraient lieu le samedi, dans la matinée, chez Mme Perny.

Rien de plus réjouissant que les séances qui s'ensuivirent.

Chabrier arrivait assez exactement, muni de son manuscrit de Brisèis, et commençait par s'asseoir à côté de son élève dans la pose classique du professeur de piano. Il prenait un ton quasi-doctoral et semi-paternel pour présenter ses premières observations. Mais cette attitude sévère durait environ cinq minutes. On le voyait bientôt se lever, arpenter, à grandes enjambées, la pièce. Il ne rejoignait son élève que pour lui souffler dans l'oreille un plus fort J ou plus vite 7 qui la faisaient sursauter.

Quelquefois la remarque était accompagnée d'une légère bourrade sur l'épaule, qui la faisait se retourner étonnée et un peu indignée. Mais elle avait à peine achevé son demitour que Chabrier était déjà rendu à l'autre extrémité du grand salon ayant eu le temps de dire à voix basse à Mme Perny, qui assistait à ces étranges leçons : « Klle m'embête, votre élève, elle m'embête énormément ! » Et comme il était convenu que le déjeuner suivrait immédiatement la leçon, il arrivait aussi à Chabrier de crier à haute-voix, entre deux promenades : « Le bifteck est-il bientôt cuit ? »

H y eut deux ou trois entrevues du même genre. Un départ de Chabrier pour Paris les interrompit définitivement.

Dans le même temps se présenta chez Mine Perny un jeune homme profondément ignorant en fait de musique et qui, se croyant du génie, voulait entreprendre des études d'harmonie et de composition.

Mm» Perny l'adressa à Chabrier, à Paris. On ne sait ce qui se passa entre le maître et l'apprenti, mais la lettre qui suit en dit assez sur le résultat de l'examen :

A M. et M"" Perny, à Tours.

Chers et bons amis.

Je vous envoie la lettre de cet avorton, de ce gringalet de cet ignorant de vingt-deux ans. Cet imbécile ne connait pas un mot de solfège, ni une seule règle d'harmonie, joue du piano médiocrement et n'a pour programme que des valses, île sales morceaux sans valeur, bref un raté de premier ordre. Enfin, il est laid, il est trop petit, sa redingote va mal, les manches lui recouvrent les deux tiers de la main et son chapeau haut-de-forme manque de chic. Bref, le pauvre bouirre a tout ce qu'il faut pour ne pas réussir, car il est fat, très suffisant. Vou< serez édifié en lisant sa lettre. C'est à S9 tordre ; quand on voit que Monsieur X. . croit qu'il a épaté Lavignac et Pierné (qui se sont évidemment foutus de lui dans ! s grands prix).

Et il ajoute qu'il est obligé de renoncer d'écouter les immenses harmonies qui bouillonnent dans son cerveau. Enfin ! c'est un crétin, n'en parlons plus, j'en ai plein le dos ! — Nous irons très probablement à la Membrolle passer quelques jours chez la boune maman. Aussitôt arrivé, après avoir embrassé la grand'mère que j'aime tant, je file à Tours, comme un zèbre, je cours chez mes chers Perny que je serai si heureux de revoir (et eux aussif ; ma femme vous envoie ses plus affectueux compliments.

EMMANUEL CHABRIER

A partir de cette époque, fin de l'année 1893, les lettres de Chabrier deviennent de plus en plus rares.

Lorsque, avant la première de Gwendoline a l'Opéra, Lamoureux fit jouer l'ouverture au cirque d'été, Chabrier, profondément ému de l'ovation qu'on lui fit ce jour-là, raconta son succès le lendemain dans une lettre à Mme Perny. Mais ce n'est déjà plus du Chabrier. Il n'essaye même pas de s'exprimer joyeusement.

L'ami fidèle et affectueux qu'il fut toujours était terrassé par la maladie qui devait l'emporter l'année suivante.

BARBEY D'AIREVILLY

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